‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 53 sur 73 · II. — LA NOUVELLE-FRANCE · texte numérisé non relu

II. — LA NOUVELLE-FRANCE

Quoi ! l'on voudrait assiéger ma guérite !

Mais quel cordon! ma foi, qu'ils sont nombreux! Un voltigeur, déjà prendre la fuite? :

Il faut encore que j'en tue un ou deux.

Hélas !.., etc.

Un plomb l'atteint, il pälit, il chancelle ; Mais son coup part, puis il tombe à genoux.

Le sol est teint de son sang qui ruisselle.

Pour son pays de mourir qu'il est doux!

Hélas !.…, etc.

Ses compagnons, courant à la victoire, Vont jusqu’à lui pour étendre leur rang.

Le jour déjà désertait sa paupière, Mais il semblait dire encore en mourant :

Hélas ! c’est fait! quelle est donc ma consigne ? Un mot anglais que je ne comprends pas !

Mon père élait du pays de la vigne, Mon poste, non, je ne te laisse pas.

La chanson qui suit: « O Canada, mon pays, mes amours », date de 1835; elle a pour auteur M. George- Étienne Cartier, alors avocat au barreau de Montréal,

devenu depuis membre de l’Assemblée législative, puis ministre de la milice et chef du parti conservateur du Bas-Canada dans le ministère Mac Donald-Cartier. L'air est emprunté à une de nos chansons populaires : « Je suis Français, mon pays avant tout! »

Comme le dit un vieil adage, Rien n’est si beau que son pays Et de le chanter c’est l’usage ; Le mien je chante à mes amis.

L'étranger voit avec un œil d'envie Du Saint-Laurent le majestueux cours ; A son aspect, le Canadien s’écrie :

O Canada ! mon pays, mes amours!

Mon pays, mon pays, mes amours !

Maints ruisseaux, maintes rivières Arrosent nos fertiles champs ; Et de nos montagnes allières, De loin on voit les longs penchants.

Vallons, coteaux, forèts, chutes, rapides, breux ! De tant d'objets est-il plus beau concours ? Qui n'aimerait tes lacs aux eaux limpides ?

O Canada ! mon pays, mes amours !

Les quatre saisons de l’année Offrent tour à tour leurs attraits.

Le printemps, l'amante enjouée Revoit ses fleurs, ses verts bosquets.

Le moissonneur, l'été, joyeux s'apprête A recueillir le fruit de ses labours, Et tout l’automne et tout l'hiver on fête, O Canada! mon pays, mes amours!

Le Canadien, comme ses pères, Aime à chanter, à s'égayer.

Doux, aisé, vif en ses manières, Poli, galant, hospitalier,

A son pays il ne fut jamais traitre ;

A: l'esclavage il résista toujours,

Et sa maxime est la paix, le bien-être

Du Canada, son pays, ses amours.

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le Montréal, Chaque pays vante ses belles ;

slative, puis Je crois bien que l'on ne ment pas;

; Mais nos Canadiennes comme elles servateur du Ont des grâces et des appas.

Lald-Cartier. Chez nous, la belle est aimable, sincère ; populaires : D'une Française elle a tous les atours,

D L'air moins coquet, pourtant assez pour plaire, O Canada ! mon pays, mes amours.

O mon pays, de la nature,

Vraiment, tu fus l’enfant chéri;

Mais d’Albion la main parjure

En ton sein le trouble a nourri.

Puissent tous tes enfants enfin se joindre Et valeureux voler à ton secours!

Car le beau jour déjà commence à poindre, O Canada! mon pays, mes amours !

La chanson du « Canadien errant » forme avec les précédentes, par sa tristesse et les regrets qu’elle exprime, un contraste remarquable. Elle date de 1842 et

a été composée alors par un étudiant du collège de Nicolet, M. Gérin Lajoie, qui devait devenir un des littérateurs les plus distingués de la Nouvelle-France. Composée au moment des dures années d’exil des révoltés de 1837 et 1838, elle devint, en quelques mois, extrêmement populaire.

Un Canadien errant, Banni de ses foyers, Parcourait en pleurant Des pays étrangers.

Un jour triste et pensif, Assis au bord des flots, Au courant fugitif

Il adressa ces mots :

« Si tu vois mon pays, Mon pays malheureux, Va, dis à mes amis

Que je me souviens d'eux.

O jours si pleins d’appas, Vous êtes disparus,

Et ma patrie, hélas !

Je ne la verrai plus.

Non, mais en expirant, Ô mon cher Canada, Mon regard languissant Vers toi se portera. »

Les couplets de M. Gérin Lajoie se chantent sur une vieille mélodie :

Si tu te mets anguille, Anguille dans l'étang, Je me mettrai pêcheur, Je t’aurai en pêchant.

prototype du ravissant duo de Magali, l’immortel chefd'œuvre de Gounod. Que le voyageur pénètre dans la forêt, qu'il parcoure les villes du Haut-Canada ou les rives du lac Winnipeg, il les entendra chanter partout.

Une œuvre avait paru à travers cette période de tâtonnements littéraires : c’est l'Histoire du Canada de Garneau, qui s’est affirmé dans cet important ouvrage

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l’égal des meilleurs historiens. Ce fut pour tous une véritable révélation. Les Canadiens français purent lire dans cette œuvre le récit passionnant des luttes héroïques de leurs ancêtres, en même temps qu'ils y voyaient un exemple à suivre pour celles qu'ils avaient à soutenir eux-mêmes ; ils apprirent au prix de quels sacrifices leur race s'était implantée sur ce sol qu'ils avaient à garder contre les envahisseurs étrangers, el trouvèrentdans les pages du beau livre de leur historien des modèles qu’ils n’eurent qu’à imiter pour assurer leur succès final.

L'œuvre de Garneau a été dignement caractérisée par un de ses compatriotes dont le jugement mérite d’être retenu :

« Pour apprécier avec justice et impartialité le livre de M. Garneau, il faut se reporter à l’époque où il a commencé à écrire. Il traçait les premières pages de son Histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment où l’oligarchie triomphante venait de consommer la grande iniquité de l’union des deux Canadas, lorsque, par cet acte, elle croyait avoir mis le pied sur la gorge de la nationalité canadienne. La terre était encore fraiche sur la tombe des victimes de l’échafaud et leur ombre sanglante se dressait sans cesse devant la pensée de l’historien,; tandis que du fond de leur lointain exil, les gémissements des Canadiens expatriés, leur prêtant une voix lugubre, venaient troubler le silence de ses veilles. L'horizon était sombre, l’avenir chargé d’orages, et quand il se penchait à sa fenêtre, il entendait le sourd grondement de cette immense marée montante de la race anglo-saxonne qui menaçait de cerner et d’engloutir le jeune peuple dont il traçait l’histoire, comme elle avait déjà submergé deux nationalités naissantes de la même origine : au sud celle de la Louisiane, au nord celle de cette infortunée Acadie jetée aux quatre vents du ciel. Parfois il se demandait si cette histoire qu’il écrivait n'était pas plutôt une oraison funèbre.

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« L'heure était donc solennelle pour remonter vers le passé, et le souvenir des dangers qui menaçaient la société canadienne prête un intérêt dramatique à ses récits. On y sent quelque chose de cette émotion du voyageur assailli par la tempête : : milieu de l'Océan, et qui, voyant le navire en péril, se quelques lignes d'adieu qu'il jette à la mer, pour laisser après lui un souvenir.

« Au milieu des perplexités d’une telle situation, le patriotisme de l'historien s’enflammait, son regard inquiet scrutait l’avenir en interrogeant le passé, et y cherchait des armes et des moyens de défense contre les ennemis de la nationalité canadienne.

« L'avenir sanctionnera le titre d’historien national que les contemporains de Garneau lui ont décerné, car outre ses qualités éminentes, c’est lui qui le premier a pénétré dans le char Île nos archives et penché le flambeau de la scien ur ces ténèbres. D'autres parmi ses émules, profitant de ses travaux et marchant à sa suite dans les sentiers qu'il a frayés, “ourront lui disputer la palme de l’érudition, mais nul ne lui ravira cette gloire. « (Casgrain.)

Le succès de l'Histoire de Garneau avait ouvert aux écrivains canadiens une voie qu'ils ont suivie passionnément, et l'étude de leurs origines, des événements si variés, souvent si dramatiques de leur passé, a tenté des hommes de talent, comme Benjamin Sulte, qui a écrit l'Histoire des Canadiens français ; Ferland, qui a dépeint le Canada sous la domination française; Casgrain, dont les dernières œuvres : Un voyage au pays d’Évangéline, et Montcalm et Lévis, dénotent un écrivain doublé d’un érudit pour qui les archives les plus ignorées ont ouvert leurs trésors.

C'est Benjamin Sulte, poète à ses heures, nouvelliste original et spirituel, historien aux idées larges, qui terminait une de ses publications, Le Canada en Europe, par cette fière déclaration :

« Voilà deux cent cinquante ans que nous habitons

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ce pays. Durant tout ce temps, on nous a trouvés en lutte avec la forêt et avec les hommes, défrichant le sol, fondant des villes, ouvrant des routes, établissant des villages, des écoles et des collèges. Les guerres contre les Indiens nous ont coûté et du sang et des peines. Les guerres contre les Anglais nous ont écrasés parce que la France nous abandonnait contre des forces dix fois supérieures. La conquête venue, les persécutions ont commencé contre nous. Nous nous sommes réfugiés sur nos terres, sur ce sol arrosé des sueurs et du sang de nos pères, nous sommes devenus les paysans, le corps et la force du pays. Malgré la tyrannie, malgré notre pauvreté, il nous restait assez de cœur et de capacités intellectuelles pour entreprendre les luttes politiques. Nous les avons entreprises résolument ; elles ont duré soixante-quinze ans et, pied à pied, durant cette longue période, nous avons regagné le terrain perdu par la faute de notre ancienne mère patrie, nous nous sommes refaits politiquement, commercialement, et comme nation. Aujourd’hui, d’un océan à l’autre, sur les territoires découverts et livrés à la civilisation par nos pères et par leurs fils, nous sommes le principal groupe autour duquel viennent se ranger ou contre lequel combattent les phalanges politiques. Le rang que nous avons ainsi fait à notre race sur ce continent est digne d'envie et le serait pour n'importe quel peuple. »

Mentionnons encore l'Histoire de l'insurrection de 1837, de David ; le Canada sous l’Union, de Turcotte ; les Canadiens de l'Ouest, de Tassé ; le Dictionnaire généalogique desfamilles canadiennes, de l’abbé Tanguay, travail énorme, livre d’or detoutun peuple; les ouvrages de MM. Bibaud, Daniel, Dionne, Faillon, Laverdière, Maurault, Ouimet, dont les titres figurent à la bibliographie terminant ce volume.

Depuis une trentaine d’années, les écrivains canadiens, abordant les sujets les plus divers, ont donné au public des ouvrages souvent remarquables et dignes

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de figurer à plusieurs titres dans les bibliothèques ; le patriotisme, la foi dans l’avenir les animent tous et leur inspirent des pages excellentes ; l'honnêteté de la race canadienne les éloigne invinciblement des œuvres grossières ou licencieuses ; les sujets traités, presque toujours choisis dans l’histoire ou la vie nationale, intéressent d'autant plus les lecteurs français qu'ils sont écrits dans une langue généralement correcte, avec parfois une note archaïque d’une saveur particulière.

Sans vouloir aborder ici, ce que le cadre de ce livre ne comporte pas, une étude approfondie de cette littérature canadienne, sœur dela nôtre, dominée comme nous par le long passé littéraire de la France et ses chefs-d’œuvre immortels, nous nous bornerons, après les citations déjà insérées au cours de cette Histoire, à faire un choix bien restreint parmi les ouvrages de nos confrères et à en distraire quelques passages particulièrement intéressants au point de vue de la vie locale, des sites décrits, des coutumes de l'habitant. Le lecteur parcourra ces extraits et dira si l'esprit français, comme la race elle-même, est resté de l’autre côté de l’Atlantique aussi vivace et alerte que dans la mère patrie.

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