‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 52 sur 73 · L'AMIRAL DU BROUILLARD · texte numérisé non relu

L'AMIRAL DU BROUILLARD

Il y a plus de cent cinquante ans que ces choses se sont passées. Je ne sais trop comment cela se fait; mais moi qui n'ai pas la mémoire des dates, j'ai tellement entendu

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raconter les détails de cette histoire par le grand-père de Jean Paradis, notre ancien voisin de la rue du Vieux-Pont, que je puis encore te la servir toute chaude, bien que luimême la tint aussi de son grand-père.

L'Angleterre était alors gouvernée par une reine du nom de la reine Anne. Elle avait une cour magnifique et des palais comme Julien sait en construire lorsqu'assis sur le gaillard d'arrière de la Brunette, il nous raconte les Mille et une Nuits.

Ceux qui vivaient en ces temps-là n’étaient pas des sots, paraît-il. Ils s’habillaient en soie et en velours, mangeaient dans des plats d’or et buvaient du meilleur.

Néanmoins l'époque avait son petit défaut, assurait l’arrière-grand-père de Jean; ceux qui déplaisaient à la reine avaient le cou coupé.

Or, un soir, il y avait fête dans un de ces beaux palais royaux. On dansait, on riait, on jouait gros jeu, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, car la reine Anne avait ri à deux roprises différentes, lorsque tout à coup les figures se rembrunirent.

L'amiral Walker causait dans l’embrasure d’une fenêtre avec la jeune miss Routh, et comme ces amours étaient vues d’un mauvais œil par la reine qui daignait destiner la jeune fille à l’un de ses favoris, en les apercevant en doux tête-à-tête, elle avait froncé le sourcil, ce qui fit frémir toute la salle.

Néanmoins, comme l'orchestre allait son train et que la reine s'était mise à danser un menuet, chacun vit bien que l'orage n'éclaterait que plus tard, et dès la troisième minute tout le monde avait oublié l'incident, à l'exception toutefois de Walker et de la reine Anne.

La nuit se passa à festoyer, et le jour suivant à bien dormir pour mieux s'amuser lors de la prochaine fête.

Vois-tu, Louison, c’est toujours l'habitude chez les gens de haut ton. Le jour ils n’ont d’autres soucis qu’à bien manger et bien se reposer pour être plus frais la nuit; et pendant ce temps-là les pauvres souffrent, travaillent et trempent de leurs sueurs le pain de misère.

Le lendemain soir, danses el chants avaient repris possession du palais de la reine.

Il regorgeait d'invités; seuls miss Routh et l'amiral Walker n’y étaient plus!

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Pendant qu'on sautait ainsi à Londres, le grand-père du grand-père de Jean Paradis finissait de charger tranquillement son navire le Neptune à la Rochelle, petite ville du pays de France, Sa dernière pacotille était hissée à bord; et du vent plein ses voiles, le beaupré tourné vers Québec, il commençait à labourer l'Océan du bout de son taillelame.

Tout aurait été bien pour lui, et ce voyage se serait accompli comme les autres, si la reine Anne ne s'était pas mis en tète de faire épouser miss Routh par un de ses favoris.

On était alors en pleine guerre avec la France et le Canada en supportait bien sa quote-part ; car les Bostonais faisaient de leur pis pour se l’annexer. Heureusement que nous avions à notre tête un fier gouverneur du nom de Vaudreuil. Il n'était pas homme à s'en laisser imposer et, sur son ordre, nos arrière-grands-pères prirent la peine de mettre de nouvelles mèches à leurs fusils, — c'était la capsule du temps, parait-il, — et cela ne présageait rien de bon pour l'Anglais.

Tout marchait à ravir. Le ciel était gros de plaies et bosses et chacun se frottait les mains, croyant bien flanquer une bonne tripotée à l’autre.

Pendant ce temps-là, le navire du père Paradis boulinait toujours son brin de chemin, tant et si bien qu’une belle nuit il se trouva au milieu d’une flotte de quatre-vingts vaisseaux.

Le vieux marin se gratta l'oreille, arpenta fiévreusement son banc de quart, ajusta sa lunette, et fil ce que tu aurais fait en pareil cas, maitre Louis; mais il n'y avait pas à tortiller : le Neptune nageait au milieu de l’Anglais et force lui fallut de baisser son pavillon.

On fit un bon feu dans les faux-ponts du pauvre navire canadien, et une demi-heure après, le capitaine Paradis, tristement accoudé sur le bastingage anglais, regardait brûler sa p’tite fortune pendant que sous lui louvoyait tranquillement l'Edgar, vaisseau amiral de soixante-dix canons, commandé par le Walker de la reine Anne. C'était triste, mais c'était comme cela, et il fallait digérer ce malheur sans rien dire, car derrière l’Edgar filaient les soixante-dix-neuf gros vaisseaux de ligne de l'ennemi.

Que faire en pareil cas, Louison? Se tenir tranquille,

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n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis de ton avis, et ce qui va te consoler, c'est que c'était aussi celui de l'arrièregrand-père de Jean. Ah! c'était un rude pilote tout de même, qui connaissait le fond de son Saint-Laurent sur le bout du doigt.

A un cheveu près, il savait où gisaient le moindre récif, le plus petit banc de sable, les cayes les plus inoffensives, et comme celte réputation-là n'était pas volée, elle s'était répandue parmi les Boslonais qui virent dans cette capture une cause providentielle.

A bord on le nourrit bien, on le régala même; il avait un beau cadre pour dormir : bref, on le trailait comme un véritable officier ; mais toutes ces attentions passaient sur la rude écorce de Paradis sans la rendre plus flexible.

Pour âme au monde il n'aurait voulu toucher à la barre du gouvernail, car avant d'être marin, il était Canadien francais.

Tout avait été mis en œuvre pour venir à bout de cette volonté de fer sans pouvoir la mordre, et, tout en discutant, à force de suivre la vague, on se trouvait déjà par le travers de l'île aux (Æufs, cette même ile où nous jasons si mal à l'aise ce soir.

On était alors au 22 août 1711. L'Edgar, immobile sur le flot, semblait dormir, repu de toute cette ferraille qu'il s’en allait vomir sur notre pauvre ville de Québec.

Le capitaine Paradis, aussi calme et aussi tranquille, fixait son œil terne et mélancolique sur un petit nuage blanc qui ne bougeait pas au fond du firmament.

Tout à coup le flocon blanchâtre fit un léger mouvement dans la direction du sud.

Un éclair passa dans le regard du prisonnier, mais pas un muscle ne broncha.

En ce moment, l'amiral Walker, en robe de chambre, en pantoufles et sa longue-vue sous le bras, tapa familièrement sur l'épaule du père Paradis.

« Eh bien, capitaine, nous tenons le beau temps. Votre présence à mon bord me porte chance, et si ce petit vent continue à fraichir, j'espère pouvoir jeter l'ancre bientôt devant votre vieux Québec. Qu’en dites-vous?

— Monsieur l'amiral, il s’est perdu plus d’une ancre en face du cap Diamant!

— Bah! bah! patriotisme creux que toutes ces phrases,

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capitaine ; et, si j'ai bonne mémoire, un de mes prédécesseurs, Kertk, n'a rien perdu là puisqu'il a tout pris.

— C'est vrai, cela, monsieur l'amiral ; mais il y allait avec précaution, votre prédécesseur Kertk. I a dû s'y prendre en deux fois, et cela à douze bons mois de distance, avant de pouvoir s'ancrer solidement par chez nous.

— Malin que vous faites ! Vous savez pourtant que Kertk n'avait pas à son bord un pilote expérimenté comme M. Paradis, ex-capitaine du Neptune. Est-ce aujourd’hui que vous daignerez condescendre à prendre la barre, capitaine?

— Je suis votre prisonnier, monsieur l'amiral, et non pas votre pilote. »

A mesure qu'ils parlaient, le vent fraichissait ; il s'était déclaré franc sud, et dans le lointain commencaient à se dessiner les Sept-Iles.

L'Edgar, ployé sous ses voiles que l'on venait de hisser sur un ordre de l'amiral, filait à la diable, serré de près par son nombreux convoi.

C'était beau de voir cela, Louison, et j'aurais voulu entendre raconter ces choses-là par le grand-père Paradis. Les matelots chantaient gaiement en tirant sur les poulies, les vergues craquaient sous le poids de la toile qui se gonflait, mais dans son coin l'œil du capitaine Paradis lançait toujours ses éclairs fauves.

Au-dessus de tout cela la nuit arrivait à tire-d’aile et promettait une fière course à l'Anglais lorsque tout à coup une voix se fit entendre à l'avant.

« À hoy! des brisants à tribord!

— Lof pour lof! » hurla l'amiral en se rapprochant de Paradis.

La frégale, soumise au gouvernail, fit tête au vent, pendant que l'amiral Walker disait à son prisonnier :

« Capitaine, il y va de notre vie à tous; choisissez entre la barre ou le bout de la grande vergue. »

Jean Paradis eut un nouvel éclair ; mais il reprit d’une voix lente :

« Je vois bien qu'il est inutile pour un Canadien français de vous résister. Je capitule, monsieur l'amiral, et, sauf le respect que je vous dois, je prends pour deux heures le commandement du vaisseau. Sur mon âme, il ne lui arrivera rien! Faites carguer les voiles ; ne laissez que la toile des huniers ainsi que la misaine, et dites-leur ça en anglais!»

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LITTÉRATURE CANADIENNE. [1h

Un silence de mort régnait à bord; on n'entendait que les hurlements de la tempête qui arrivait dans le lointain et les bruits de la manœuvre commandée par le capitaine,

L'Edgar, docile à la moindre pression de la rude main du Canadien, se cabrait comme un cheval que l'on dompte. Le long des sabords, on voyait filer les lueurs de la mer qui, étincelante, se brisait à quelques encablures de là sur les récifs, et déjà l'ile aux OŒufs était dépassée lorsqu'un coup de canon se fit entendre à l'arrière.

Puis ce fut deux, puis trois, puis huit, puis quinze; on eut dit que la flotte anglaise faisait le siège de ces cayes moutonneuses,

Bientôt un immense cri de détresse s'éleva et domina toutes ces détonations; il fut suivi d’un éclat de foudre, et alors les gens de l’Edgar virent ce que n’a jamais vu l'œil humain.

Une gerbe éblouissante sortit du fleuve; la colonne de feu monta dans les airs, luttant de force: avec l'ouragan qui cherchait à l'empoigner et, dans sa lutte échevelée, l'immense ruban rouge éclaira en serpentant le plus grand tableau d'horreur que puisse présenter la mer.

Aussi loin que la vue portait, le Saint-Laurent était rouge d'uniformes anglais. Partout des têtes humaines et vivantes se heurtaient contre des fronts morts et des centaines de nageurs cherchaient à se délier de tout un monde de cadavres qui, insoucieux, dansaient sur la crête des vagues.

Au loin, sur l’île aux OEufs, huit frégates éventrées recevaient dans leurs coques ébarouies les lames qui venaient s’y engouffrer, et cette gerbe miroitante qui courait se perdre dans les replis de la tempête était tout ce qui restait du vaisseau-poudrière.

Un cri rauque sortit de la chambre du commandant et un homme en robe de chambre et en pantoufles s'élanca sur la dunette de l'Edgar en criant :

« Le Léopard! Qu'est devenu le Léopard? »

C'était l'amiral Walker.

Hélas! Le Léopard était émietté comme les autres sur les terribles crans de l'ile; et, ce qui est pénible à dire, à son bord se trouvait miss Routh, la fiancée du commandant.

Le pauvre amiral, resté en face de sa fiancée et de sa

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flotte perdue, pleurait à chaudes larmes, et je crois que si le père Paradis eût entendu ses sanglots une demi-heure auparavant, il n'aurait pas jelé l'Anglais à la côte d’une main aussi ferme.

Mais, que veux-tu, Louison ? avant tout, on se doit à son pays, et il n'y a pas de lancée qui tienne lorsqu'on se prend à songer à tout le mal et à toute la misère que ces gros vaisseaux de guerre pouvaient importer dans la patrie.

L'arrière-grand-père de Jean se frotta les mains en se disant qu'il avait bien fait; et moi, qui n'ai rien appris à l’école et ne sais que les grosses choses qui faconnent un ignorant, je suis d’avis qu'en ce moment-là le père Paradis était devenu grand devant son pays et devant son Dieu.

L’amiral pleura toutes ses larmes en cinq minutes; puis, une fois son désastre bien constaté, il se tourna flegmatiquement vers le capitaine et lui dit froidement :

« Monsieur, je vous avais donné le choix entre la barre ou la drisse de mon hunier; vous serez satisfait de moi, vous aurez les deux. À hoy! lieutenant, faites monter le capitaine d'armes. Brown, mettez vos fers les plus solides à ce gaillard-là et faites-le déposer à fond de cale en attendant que justice se fasse. »

Ce qui fut ordonné fut fait.

Pendant six longues semaines, le père Paradis, enchainé comme un coupe-jarret, ne vit ni ciel ni jour, comme dit la chanson.

De temps à autre, le geôlier, en lui jetant sa pitance, lui donnait par-ci par-là quelques nouvelles. C’est ainsi qu'il apprit comment Walker s'était fiancé à miss Routh. Le soir même du bal chez la reine Anne, un lord quelconque lui avait remis son brevet d’amiral avec ordre de partir la nuit même pour Boston. De grand malin, le nouveau commandant s'était rendu au port d'embarquement et là, pour éviter les soupçons, il avait mis sa fiancée à bord du Léopard, bien décidé à se marier devant tout l'état-major de son escadre le jour où la prise de Québec aurait fait tomber tout le Canada sous la domination anglaise.

Devant le beau Walker, la colère royale aurait-elle pu résister plus longtemps que la citadelle de Vaudreuil ?

Mais, hélas! le bras de fer du vieux Paradis avait éparpillé tous ces rêves, et maintenant la fiancée de l'amiral

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dormait dans les sables de la côte du Labrador, en face de l'ile aux OEufs, ayant trois mille cadavres anglais pour monter la garde autour de son cercueil virginal.

Tout avait été perdu dans la catastrophe, et les quelques bâtiments chargés de blessés et de survivants n'avaient pu mème remporter le lourd trésor de la flotte que le geôlier ébahi avait vu enterrer sur l’ile, au milieu d’un morne qui, d'après ses calculs, ne devait pas être loin de l'endroit nommé aujourd'hui la Pointe aux Anglais.

Ces causeries aidaient à tuer le temps, en attendant qu’à son tour le temps s'en vint tuer le capitaine, lorsqu’un beau jour un choc infernal ébranla la cale où gisait l’arrière-grand-père de Jean.

Il perdit connaissance et, à quelques jours de là, il se retrouvait dans une maisonnette bâlie sur les bords de la Tamise, qui est, m'a-t-on dit, le fleuve des Anglais. Tout ensanglanté, il avait été ramassé sur le rivage par de pauvres pêcheurs de l'endroit qui, le voyant à l'article de la mort, l’avaient porté jusque-là.

Le pauvre amiral Walker n'avait pas eu de chance, parait-il.

En revoyant les côtes de son pays, il avait involontairement songé à la réception que lui ferait la reine Anne, et, prenant une résolution bien triste pour tout son monde à bord, il s'en était allé mettre un tison dans les poudres de la sainte-barbe et s'était fait sauter.

Le capitaine Paradis et un couple de matelots furent seuls sauvés.

Son bonheur ne le quitta pas : il parvint à passer en France et à trouver là le commandement d’un vaisseau, l'Espérance de Nantes, en partance pour le pays.

La traversée fut heureuse et, chose extraordinaire à cette saison avancée, il ne rencontra aucune brume sur les bancs de Terre-Neuve.

Ce navire filait comme s’il eût été béni par le pape, et déjà il était arrivé à la hauteur des Sept-Iles lorsqu'une accalmie 5e fit, et le capitaine se trouva saisi par le brouillard qui le força à rester stationnaire.

Debout sur son banc de quart, l'oreille et l'œil au guet, il cherchait à interroger ce vague gris qui absorbait

l'horizon.

Peut-être songeait-il à l'Anglais, lorsque tout à coup il

entrevit la silhouette d'un vaisseau. Puis ils furent deux, puis huit, puis vingt qui s’avancaient à travers l'impénétrable banc de brume.

Le père Paradis croyait rêver, et pourtant c’est horrible à dire, mais il n'y avait pas à douter; c'était l'Edgar qui glissait silencieusement sur le flot, suivi de son convoi. A mesure qu'ils filaient, le brouillard semblait suivre leur sillage, et bientôt, à l'exception de l'Edgar et de quelques autres, tous doublèrent la Pointe aux Anglais, entrèrent dans la passe et allèrent s’évanouir sur les récifs de l’île aux OEufs.

C'était Walker.

Depuis, chaque fois que sur le golfe la brume s'étend froide et serrée, l’Amiral du Brouillard revient croiser en ces parages.

Il s’en va baiser au front sa blanche fiancée et derrière lui voguent les vaisseaux surpris par la brume dans ces endroits désolés.

Sans que les matelots le sachent, il les entraine à sa suite, et chaque année les nombreux et terribles naufrages de l'ile aux OŒufs et de ses environs te montrent, Louison, que le triste cortège ne fait jamais défaut à celui qui, honteux de son entreprise sacrilège contre notre pays, n'aime plus à voguer maintenant que dans le silence et par les ténèbres.

Le peuple, qui luttait pour sa destinée, et dont toutes les forces lui permettaient à peine d'échapper à l’écrasement dont il était menacé, n'avait ni le temps ni les moyens de s'occuper d’études littéraires ; il vivait, et conservait, suivant l’heureuse formule de ses défenseurs, ses institutions, sa langue et ses lois. Séparé de son ancienne patrie, sans aucune communication avec elle pendant plus de cinquante ans, entouré d'étrangers parlant un autre idiome, il a appris à lire dans quelques vieux ouvrages conservés de père en fils, et la pénurie, à ce point de vue, a été telle, que d’anciens auteurs français ne se sont parfois transmis dans les familles qu’à l’état de copies manuscrites. Les maisons d'éducation, peu nombreuses, n’existaient que

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dans les villes et recevaient un chiffre fort restreint d'élèves. Quant aux enfants des campagnes formant Ja grande majorité, ceux qui avaient quelques dispositions apprenaient à lire chez leurs parents ou avec le curé du village, mais les travaux des champs, auxquels ils prenaient part dès que leurs forces le permettaient, leur faisaient bientôt oublier le peu qu'ils avaientappris. Les séminaires de Québec et de Montréal donnèrent à l’enseignement primaire une impulsion qui s’étendit peu à peu et prit à partir de 1840 un développement qui ne s'est plus arrêté. De 1842 à 1855, de grands progrès furent réalisés sous l'administration d'un homme de bien, le D' Meilleur, chargé de la direction de I instruction publique, qui s'était dévoué à cette noble tâche. Il fut remplacé par M. Chauveau, écrivain de talent, qui fonda et rédigea pendant plusieurs années le Journal de l'instruction publique. C'est sous son ministère que furent créées à Québec et à Montréal Les écoles normales destinées à former des instituteurs et à donner à l’enseignement une uniformité désirable. | Après les événements de 1837 et la réunion des deux Canadas, les journaux, grâce à la liberté de la presse, se multiplièrent et fournirent aux écrivains une tribune dont ils apprirent rapidement à tirer parti au point de vue politique; mais les essais littéraires d'alors qui figurent au Répertoire national, fondé à Montréal en 1848, justifient trop la devise qui se trouve en tête du livre : «Les chefs-d’œuvre sont rares et les écrits sans défaut sont encore à naïtre. » Le recueil a été trop fidèle à sa devise. Il est juste cependant d'apprécier ici les intentions plus que les résultats, et d'envisager ces œuvres légères, imparfaites, au point de vue de la pensée qui animait leurs auteurs. « Un sentiment est commun à toutes ces poésies, remarque M. Lareau dans son Histoire de la littérature canadienne ; c’est l'amour du pays, une vénération profonde pour la langue de nos ancêtres, pour la foi des premiers colons et pour les institutions qui nous avaient été garanties

par le traité de paix. La nationalité! quelenthousiasme ce mot n’a-l-il pas créé? c’est elle qui réchauffe et inspire le poète canadien à cette époque si grosse de dangers pour notre avenir national; ce mot puissant qui peut remuer les masses n’est pas seulement sur les lèvres de nos troubadours, mais on le voit, on lesent, il se trouve au fond de leur cœur. Certes, considérés en eux-mêmes, ces petits chants détachés peuvent n'inspirer aucun intérêt à un étranger : la rime est forcée, le vers est boiteux, l'ampleur, la pompe, l’élcvation sont absentes, les règles de l’art souvent mises de côté, le ton est déclamateur, la période ampoulée. Mais le lecteur canadien, qui examine ces chants au point de vue de la lutte gigantesque entreprise contre les empiètements d’une race étrangère, oublie ces défauts de forme, ces imperfections de style pour s’inspPirer de l’idée dominante, du sentiment pur et honnête qui découle de ces strophes. Tous les patriotes d'alors s'étaient donné la main pour lutter avec plus d'énergie, et si fort était le sentiment de la patrie pour eux que leurs œuvres de loisir portent ce caractère et cette empreinte qui ont marqué les actes de leur vie publique. Leurs vœux se sont traduits par des chansons populaires que nous répétons encore et que la postérité recueillera avec l’enthousiasme que donne un objet vénéré, rappelant le souvenir des vertus et des sacrifices des ancêtres. »

Quelques citations permettront au lecteur d'apprécier par lui-même ces essais.

C'est d’abord l’hymme national canadien, dont nous reproduisons les premières strophes. Il a pour auteur un jeune homme, Isidore Bérard, que l’implacable phtisie a enlevé en 1833 à Paris, où il était venu chercher un climat plus doux et des soins inutiles :

Sol canadien, terre chérie !

Par des braves tu fus peuplé;

Ils cherchaient loin de leur patrie, Une terre de liberté.

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Nos pères sortis de la France Étaient l'élite des guerriers,

Et leurs enfants de leur vaillance Ne flétriront pas les lauriers.

Qu'elles sont belles nos campagnes, En Canada qu’on vit content !

Salut ! à sublimes montagnes !

Bords du superbe Saint Laurent !

Habitant de cette contrée, Que nature sait embellir, Tu peux marcher tête levée, Ton pays doit t’enorgueillir.

Le « Voltigeur de 1812 », de Garneau, est un hymne guerrier, souvent chanté dans les familles ; on y retrouve le même souffle patriotique que dans son histoire, en mème temps qu’une note triste et mélancolique, reflet du caractère même de l’auteur.

Sombre et pensif, debout sur la frontière, Un Voltigeur allait finir son quart ; L’astre du jour achevait sa carrière,

Un rais, au loin, argentait le rempart :

Hélas ! dit-il, quelle est donc ma consigne ?.… Un mot anglais que je ne comprends pas!

Mon père était du pays de la vigne,

Mon poste, non! je ne te laisse pas.

Un bruit soudain vient frapper son oreille, Qui vive ?.. point, Mais j'entends le tambour, Au corps de garde, est-ce que l’on sommeille ? L’aigle déjà plane aux bois d’alentour.

Hélas !..., etc.

C'est l'ennemi, je vois une victoire,

Feu ! mon fusil: ce coup est bien porté!

Un Canadien défend le territoire,

Comme il saurait venger la Liberté.

Hélas !..., etc.

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