QUÉBEC
De longtemps je n'oublierai l'impression profonde que je ressentis lorsque j’eus l’occasion de voir Québec pour la première fois. Imaginez un roc abrupt et colossal, entouré de remparts à créneaux, et que domine une citadelle géante, une citadelle, cette chose si rare en Amérique. Jetez sur ce roc, à profusion, les lourds et bizarres édifices, à pignons antédiluviens, particuliers à une place de garnison, avec, çà et là, la flèche scintillante d’une église ou les murs sévères et trapus de quelque monastère; faites grimper tout autour les maisons de la ville basse, des maisons d’un aspect de vétusté incroyable pour une ville du Nouveau-Monde, des maisons branlantes, vermoulues et moussues, parfois hydropiques et ventrues, parfois maigres et efflanquées, et qui toutes se lézardent, se fendillent, se crevassent, s’effritent,s’émiettent peu à peu sous l’action lente du temps. Quelque chose comme la reproduction du célèbre quartier, aujourd'hui modernisé, des Tanneurs à Genève. Sur tout cela, un ciel presque toujours d’une pureté admirable, et à l'horizon, par delà le Saint-Laurent, des paysages montagneux, aux tons bleuâtres d’une finesse exquise. Voilà Québec.
O ma, chère vieille cité canadienne! Ville éminemment fantasque, puisque, par ce temps de progrès moderne où tout s’embellit, se nivelle et s'uniformise, tu t'obstines quand même à conserver avec un soin jaloux le pittoresque labyrinthe de tes rues effroyablement pavées, avec les trottoirs casse-cou et la calèche de nos aïeux!..
La calèche est à Québec ce que la gondole est à Venise, ie hansom-cab à Londres ou la volante à la Havane, c'est-
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[VEAU. anadiennes.)
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à-dire le véhicule caractéristique de la ville. En cherchant bien, on pourrait peut-être encore retrouver le dernier modèle de ces calèches dans quelques villages reculés du Perche et de la Normandie, pays d’origine de la plupart des Canadiens. C'est une voiture montée sur deux roues de grandes dimensions, et dont la caisse, en forme de balancoire, est suspendue sur deux énormes courroies sur lesquelles elle oscille au gré de la course comme une barque se jouant sur la crête des vagues. Cette comparaison est tellement juste que beaucoup de personnes, avant d'être habituées à ce genre de locomotion, éprouvent de véritables attaques de mal de mer lorsqu'elles s’en servent.
A peine débarqué, la calèche vous assaille pour ne plus vous quitter. Sur chaque place publique, que dis-je, à chaque détour de rue, vingt, trente jéhus armés de longs fouets se dresseront soudain devant vous, s’écriant en même temps : « Calèche! calèche, monsieur! » Tout près, les calèches s’alignent, on ne peut plus inoffensives, avec leurs petits chevaux qui, l’air tout penaud, semblent dormir. Ne vous y fiez pas trop, cependant. Tous ces petits chevaux canadiens, une fois lancés, filent comme le vent, grimpant, grimpant, que c'est une bénédiction, les roides pentes de Québec, ou bien encore les descendant, comme si Satan luimême eûl pris en mains les rênes, c'est-à-dire avec une rage d'enfer.
Gare à vous alors, si vous êtes tant soit peu douillet. Par instants, la calèche, sombrant dans une ornière, vous avez la sensation de quelque chose s’ouvrant au-dessous de vous, et par où vous allez disparaitre. Puis, l'instant d'après, grâce à une pointe de pavé plus saillante que les autres, l'infernale machine se détend tout à coup avec violence, et vous devez vous arc-bouter de votre mieux pour éviter d’être lancé par-dessus les toits. Vous sortez de là harassé, moulu, rompu, jurant in petto vos grands dieux qu'on ne vous y prendra plus, et. vous y revenez à la prochaine occasion qui s’offrira, En effet, pour être souverainement incommode, la calèche n'en est pas moins infiniment pittoresque, el, comme telle, elle est assurée de vivre pendant longtemps encore dans l'admiration des voyageurs.
Sylva CLaPIn.
(La France transatlantique.)