TRAIT D'AUDACE
Quinze, vingt, trente hommes sont établis en automne aux abords d’une rivière ou d’un cours d’eau quelconque.
Pendant l'hiver ils abattent les arbres, les coupent en billots et les charroient sur la rivière.
Le printemps venu, l’on ferme le chantier et les hommes destinés à l'opération difficile du flottage descendent les rivières en chassant devant eux les pièces de bois échouées au rivage, accrochées sur les pointes de rochers ou empilées par le mouvement des eaux à la tête des cascades et des rapides.
C'est une rude corvée dans laquelle il est bon d'apporter un poignet solide, un coup d'œil prompt et sûr, de grandes qualités de nageur, de rameur et d’équilibriste.
Ce printemps-là, une escouade de flotteurs arrivait par la rivière Vermillon en face de l'obstacle que je vais vous décrire : près de quatre cents billots déposés sur la croupe d’une rive très escarpée s'étaient mis en mouvement lorsque le soleil avait fondu la neige au flanc de la falaise. D'après le calcul des bûcherons, cela devait arriver et précipiter les billots tous ensemble dans la rivière en simplifiant les travaux du floitage.
Le plan était trop beau pour réussir. Il se présenta une barrière naturelle. Deux souches placées à mi-côte, et que la neige avail rendues imperceptibles pendant l'hiver, recurent les premiers billots échappés du sommet, les arrêtèrent et bientôt l'énorme charge se trouva reposer tout entière sur ces deux appuis.
En dessous, une vingtaine de pieds restaient libres entre le niveau de la rivière et la masse de billots accrochés.
Au-dessus, il y avait accès pour les travailleurs; mais repêcher quatre cents billots, les tirer à la côte et les faire rouler plus loin vers la rivière, cela coûte beaucoup d’argent. Comment s’y prendre ?
Sur ces entrefaites, arriva Gonzagues.
« Voyons donc, dit-il, est-ce qu'il n’y aurait pas moyen de passer ici comme des messieurs ? »
Et sans perdre plus de temps, il prit une hache et monta la côte, droit sous l’amas de billots.
Cette manière de monter à l'assaut était tout à fait dans le caractère de Gonzagues. On le connaissait et personne n'aurait osé l’interroger sur ses intentions avant qu'il en eût parlé lui-même.
Nous étions à le regarder, immobiles dans nos grandes berges, ne nous rendant pas compte de son idée.
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Tout à coup, chacun poussa un cri d'angoisse en ymêlant le nom du téméraire. Gonzagues entamait à tour de bras l’une des souches. Sa hache s'abattait rapide et ferme sur les attaches du barrage, les grosses racines de la souche.
Mais les cris, les supplications s'élevèrent avec une telle énergie qu'il s'arrêta.
« Qu'est-ce qu'il vous faut? dit-il.
— Il faut que tu descendes, lui criäèmes-nous ; ne vois-tu pas que tu vas attirer sur toi les billots suspendus sur ta tête ; c'est la mort inévitable !
— Rangez vos berges et ne craignez rien pour moi mais rangez-vous; sinon, vous serez écrasés comme des mouches. »
Ce fut tout son raisonnement. Je ne réussirai jamais à décrire ce qui se passa ensuite. Nous étions spectateurs d'un drame dont le dénouement paraissait fatal; chaque coup de hache avait un écho dans nos poitrines, chaque seconde amenait une nouvelle épouvante. Un condamné sur l'échafaud n’est pas plus près du sacrifice que ne l'était Gonzagues. Cris, menaces, supplications, il n’écoutait rien et bûchait toujours. La rivière, très profonde en cet endroit, coulait sous lui à vingt pieds, presque à pic. Il avait devant lui, bien haut par-dessus les épaules, la pile de billots retenue par l'obstacle qu'il brisait.
Soudain il s'arrêta : la souche avait craqué.
L'on aurait entendu voler une abeille. Les respirations des hommes qui étaient là se pouvaient compter.
Gonzagues, l'œil au guet, avait encore la main sur la hache ; il attendait.
Comme la débâcle ne se faisait pas, il se remit à pratiquer des entailles.
Au bout d'une minute, la masse écrasa les derniers liens; mais avant de se ruer au bas de la pente, elle chancela pendant trois secondes et l'intrépide bücheur en profita pour plonger comme une anguille dans le courant placé sous lui. Il avait à peine atteint le fond que la rivière était couverte de billots flottant pèle-mèêle ; les uns, qui avaient piqué une pointe en bas, revenaient à la surface et dansaient comme des marionnettes avant de se coucher mollement sur la lame; les autres, entraînés par l'élan formidable qu'ils avaient recu, se pourchassaïent au loin et heurtaient les premiers; c'était une scène d'éléments
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déchainés dont le tableau pourrait se faire sur la toile, mais difficile à traiter la plume à la main.
Lorsque nos yeux découvrirent l’auteur de cet exploit, il se tenait debout sur l'un des billots les plus éloignés et reprenait haleine, Sa course entre deux eaux, en ligne droite vers la rive opposée, l'avait mis hors de danger, car en somme la charge des pièces de bois s'était plutôt abattue près du rivage, et la résistance de l’eau avait contribué à l’amortir considérablement.
Parvenu à terre, Gonzagues recut nos éloges avec un grand sang-froid. Quand nous lui dimes que, sans son courage, il aurait fallu renoncer à flotter ces quatre cents billots, il répondit simplement : « Vous auriez bien pu faire éclater l’une des souches avec de la poudre, sans y mettre tant de cérémonies ! »
Personne n'avait songé à cela!
Benjamin SULTF.
(Mélanges d'histoire et de littérature.)