‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 63 sur 73 · À LA VEILLÉE · texte numérisé non relu

À LA VEILLÉE

— Tiens, toi, Jean Bart, tu m'agaces a vec tes histoires. Il est vrai de dire que la dernière que tu m'as contée était bonne ; muis j'en retrouve une qui va te faire rendre des points.

Allons, allume et écoutez-moi ca, vous autres.

I ya deux ans, j'étais couché avec ma femme Javotte, que Dieu ait pitié de son âme! Il faisait une vraie nuit de naufrages; la mer battait furieuse sur les galets ; un nordais terrible faisait des siennes, et l’on voyait noir, comme lorsqu'une âme éblouie par la présence de son juge sent que tout est fini et commence à dégringoler petit à petit vers le fond de l'enfer.

Je dormais pourtant bien profondément sur mes deux oreilles, quand tout à coup je suis éveillé par des cris d’outardes. Un volier passait au-dessus de la maison; je le sentais venir à travers les nuages noirs, et bien qu'il fit froid dehors, je ne pus résister à l'envie d'aller leur lâcher un coup de fusil.

Je sors tel quel, en petit costume de paradis terrestre, et après avoir semé mon plomb au hasard, je rentre, tout grelottant, me fourrer sous mes draps et dormir un petit somme. Ça allait superbement ; je crois que j'étais même à la veille de faire un beau rêve, lorsque tout à coup j'entends : tic! toc! pif! paf! sur le toit de ma maison.

Je cours dehors, avec un fanal cette fois-ci, et à ma grande surprise je trouve... quatre outardes mortes! Tu peux juger si le volier était haut, Jean Bart; elles avaient mis trois quarts d'heure à tomber par terre!

— Dévoration ! quel beau coup! s'écria Jean Bart, — en décochant une tendre œillade à son verre demi-plein, qu'il faisait miroiter auprès de la chandelle, — mais pas comme le mien.

Hier, je remontais le bord de la rivière Blanche lorsqu'au coude qu'elle fait près du Boom, j'aperçois cinq superbes canards qui barbotaient de conserve. J'avais bien avec moi tout ce qu'il fallait; mais comment ter? En ligne, les cinq coins-coins y seraient passés ; mais, s!ils nageaient en demi-cercle.

Tout à coup, une idée lumineuse me traverse la tête,

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Mon fusil avait le canon aussi long que celui qui est là,

suspendu à cette poutre. Il avait vu Les temps des Français ; ce sont les meilleurs, parait-il, et comme j'avais une aveugle confiance e. lui, je l’arc-boutai sur mon genou et fis décrire une bonne courbe à son canon. Cinq minutes après, J'avais les cinq canards emplumés bec à bec et passés en sautoir sur mon dos.

— C'était un fichu fusil tout de même, reprit Bidou en rallumant une nouvelle pipe, et j'aurais été curieux de le comparer à celui que je chargeais avec des petites merises.

— Des petites merises, s'écria Jean Bart, dissimulant mal sa stupéfaction au fond de son verre.

— Oui! oui! des petites merises! fit Bidou, limitant. Il y a un an, j'étais allé jusqu'à la savane du Grand-Brûlé. Les lièvres foisonnaient autour de moi, mais, hélas! j'avais oublié d'emporter du plomb. L'idée me vint, tout en grugeant des merises, d'en glisser quelques-unes dans le canon de mon fusil. Un lièvre passe ; boum, je le vois qui file, à triple vitesse, au milieu de ma fumée.

Un an après, il y a de cela quelques jours, j'avais affaire au deuxième rang; il me fallait passer par le même endroit, car ça me donnait un raccourci, lorsque devant moi je vois un petit arbuste se mouvoir. Il y a du gibier là-dessous, que je me dis. Vlan ! je lâche mon coup, et ne voilà-t-il pas que je trouve, quoi? mon lièvre de l’année dernière avec une jeune pousse de merisier entre les deux oreilles. C'était un lièvre propriétaire, à ce qu'il paraît, et mes petites merises allaient parfaitement à sa constitution.

— Je n'ai pas d'aventure de chasse qui vaille la peine d'être racontée, à l'exception d'une toutefois, glissa sournoisement Jérôme, qui profita d'un moment d' hésitation marquée chez Jean Bart placé inopinément devant le lièvre de Bidou.

J'étais allé draver dans le haut de la rivière Matane et, par précaution, j'avais bouclé sur mon dos mon vieux fusil. À l’un des détours de la rivière, je me trouve tout à coup en face de deux superbes sarcelles qui se lissaient coquettement les plumes, à une demi-portée du talus,

J'épaule et laisse tomber le chien; rien ne vint; mon vieil ami s'était décidé à me rater compagnie. Je le prends, l’examine, et, m'apercevant qu'en route j'avais semé la

capsule, je ne fais ni une’ni deux : je frotte une allumette et l’applique sur le bassinet.

Paf! le coup part; mais en me donnant une maitresse tape qui me flanque à l’eau. C'était ce coquin de fusil qui 1 s'était mis en tête de repousser, et je revins sur la berge : tant bien que mal avec mes deux sarcelles.

A peine avais-je mis pied à terre que je sens un fourmillement extraordinaire dans ce que le bourgeois s’obstine à appeler le poste Ergot. J'y porte la main sans façon et, que retirai-je, mes bons amis? trois magnifiques truites que j'avais seinées avec mon fond de culotte, car je n'avais pas jugé à propos de faire un brin de toilette pour aller au bois et j'avais passé par hasard un pantalon percé et ventilé à jour comme un filet.

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