PREMIER VOYAGE DE JACQUES CARTIER
cette terre est celle que Dieu donna à Caïn. On y voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux liés au sommet de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou, et quelques plumes d'oiseaux. Ils vont vêtus de peaux d'animaux etse peignent avec certaines couleurs rouges. »
Contournant par le nord l’île de Terre-Neuve et descendant le long de la côte Ouest, le pilote malouin arrivait le 25 juin au cap Saint-Jean; mais le brouillard était si épais qu'il ne put approcher de terre. Le lendemain, ie vent commençant à souffler du nordouest, il tira vers le Sud-Est et approcha de trois iles aux bords élevés et droits comme des murailles : «elles étaient plus remplies d'oiseaux que ne serait un pré d'herbes, et en la plus grande il ÿy en avait un monde de ceux que les marins appellent margaux, qui sont blancs et plus grands qu'oysons. »
A cinq lieues à l'Ouest apparaissait une autre île, celle de Brion, de deux lieues de longueur ct autant de largeur. Les équipages y passèrent la nuit pour y faire provision d'eau et de bois. Ils la trouvèrent « pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes couvertes de froment sauvage et de pois fleuris aussi épais et aussi beaux qu’en Bretagne. L'on y voyait aussi grande quantité de raisins, de fraises, roses, persil et d’autres herbes de bonne et forte odeur. Aux abords du rivage il y avait de grandes bêtes, grosses comme bœufs, avec deux dents en la bouche comme les éléphants, et vivant dans la mer. »
Ce sont des morses dont parle ainsi le narrateur. Les matelots essayèrent vainement d'en capturer un endormi sur le sable ; réveillé à leur approche, il put s'enfuir et gagner le large.
Se dirigeant toujours à l'Ouest, l'expédition aborde le continent et arrive à une vaste baie où elle trouve «un pays plus chaud que n'est. l'Espagne, et le plus
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beau qu’il est possible de voir, tout égal et uni, couvert d'arbres, de froment sauvage et de fleurs. »
Parvenu, en remontant la côte, à la baie de Gaspé, Cartier y rencontrait une multitude de sauvages qui se livraient à la pêche : « Ils étaient environ quarante barques et tant en hommes, femmes qu’enfants plus de deux cents, lesquels après qu’ils eurent quelque peu conversé avec nous venaient privément au bord de nos navires avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chapelets de verre, peignes et autres choses de peu de valeur dont ils se réjouissaient infiniment, levant les mains au ciel, chantant et dansant dans leurs barques. Ceux-ci peuvent être vraiment appelés sauvages, d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, et tous ensemble n'eussent pu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs barques et rets. Ils n’ont qu’une petite peau pour tout vêtement, et portent la tête entitrement rase, hormis un floquet de cheveux qu'ils laissent croître long comme une queue de cheval. Ils n'ont d'autre demeure que dessous ces barques, qu’ils renversent et sous lesquelles ils s'étendent sur la terre sans couverture. [ls ne mangent aucune chose qui soit salée, sont grands larrons et dérobent tout ce qu'ils peuvent. »
Pour prendre possession du sol qu'il avait découvert, Cartier fit planter sur le rivage une croix haute de trente pieds sur laquelle était fixé un écusson relevé avec trois fleurs de lys, et dessus était écrit en erosses lettres entaillées dans du bois : « Vive le Roy de France! » Mais à peine les équipages étaient-ils revenus à leurs bâtiments qu’un canot s’en approcha : il portait le chef des sauvages, accompagné de ses trois fils. Montrant du doigt les terres des alentours, il semblait vouloir faire comprendre à ces étrangers que tout le pays lui appartenait et que la croi* n'aurait pas dû y être élevée sans sa permission. Quelques présents le calmérent et il laissa même à Cartier deux de ses fils qui furent emmenés en France,
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