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PREMIER VOYAGE DE JACQUES CARTIER

À leur départ de la baie de Gaspé, les Français reconnurent le bras méridional du Saint-Laurent, dont l'immense embouchure de trente lieues de largeur leur apparut comme un golfe profond ; ils côtoyèrent la grande île d’Anticosti et revinrent à la terre du Labrador. Là, les vents d'est commençant à devenir violents et la saison des tempêtes approchant, Jacques Cartier, sur l’avis des capitaines, mariniers, maitres et compagnons qu’il avait réunis en conseil, résolut de retourner en France.

Après avoir contourné par le nord l’ile de Terre- Neuve, les navires s’engagèrent sur l'Océan et arrivèrent heureusement le cinquième jour de septembre au port de Saint-Malo d’où ils étaient partis pour leur aventureuse entreprise.

Dans ce premier voyage, Cartier avait reconnu les côtes Est et Ouest de Terre-Neuve, celles du Labrador, et le golfe Saint-Laurent. Il ignorait encore si un passage existait entre Terre-Neuve et le continent au sud de la Baie des Chaleurs.

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Seconde navigation de Jacques Cartier à la découverte des terres occidentales.

Les heureux résultats de la navigation qu'il avait accomplie valurent à l’entreprenant Malouin de puissants protecteurs, qui comprenaient combien il importait à la France de ne pas laisser l'Espagne créer seule des établissements dans le Nouveau-Monde. L'un d'eux, le vice-amiral de la Meilleraie, obtint pour Cartier trois navires, avec charge de les conduire, équipés et avictuaillés pour quinze mois, au parachèvement de la découverte des terres qu'il avait commencé à reconnaître.

Le 19 mai 1535, la petite flottille appareillait. Elle comprenait :

La Grande-Hermine, bâtiment de cent à cent vingt tonneaux, sur lequel étaient embarqués Jacques Cartier, capitaine général; Thomas Froment, maitre; Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye et d'autres gentilshommes, que le goût des voyages avait déterminés à partager les risques de l’expédition ;

La Petite-Hermine, de soixante tonneaux, capitaine, Macé Jalobert; maître, Guillaume le Marié ;

L'Émerillon, de quarante tonneaux, capitaine, Guillaume le Breton ; maître, Jacques Mingart.

Ces intrépides aventuriers sont les premiers Européens qui aient hiverné dans la vallée du Saint- Laurent.

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Bientôt séparés par les tempêtes, les trois navires se retrouvaient le 26 juillet au havre de Blanc-Sablon, sur la côte du Labrador, et s'engageaient entre l'île d'Anticosti et la côte du Nord ; mais le 10 août les vents contraires les forçaient à chercher un abri dans une baie à laquelle Cartier, en l'honneur du saint dont on célébrait la fête à cette date, donna le nom de Saint-Laurent, qui depuis s’est étendu à tout le golfe et au fleuve qui y déverse ses eaux.

Quand les vaisseaux eurent doublé l'ile d’Anticosti, les deux sauvages conduits en France l'année précidente et ramenés par Cartier reconnurent le pays qu'ils appelaient Saguenay ; ils affirmèrent en même temps que l’on se trouvait à l'embouchure d'une grande rivière, « laquelle allait toujours se rétrécissant et si loin que jamais homme n'avait été au bout. »

Le 4% septembre, les équipages s'arrêtaient au port de Tadoussac, à l'entrée de la rivière de Saguenay, où quatre barques venues du pays de Canada, en amont du fleuve, faisaient la pêche des loups marins. Les jours suivants ils remontaient le Saint-Laurent, « trouvant la marée fort courante et dangereuse » par suite des nombreuses roches sur lesquelles un des navires faillit se perdre. Enfin, le 7 septembre, ils arrivaient à Canada, amas de cabanes, dont le nom a été appliqué depuis à la totalité de la contrée.

Les deux sauvages qui accompagnaient l'expédition servirent d'interprètes auprès des naturels du pays qui avaient d'abord pris la fuite et qui ne s’approchèrent qu'après les avoir reconnus. « [ls commencèrent alors à faire grande chère, dansant et faisant plusieurs cérémonies, et vinrent aux navires apportant force anguilles et autres poissons avec deux ou trois charges de mil, qui est le pain duquel ils vivaient en ladite terre, et plusieurs gros melons. Le capitaine les festoya de son mieux et leur donna de petits présents desquels ils se contentèrent fort. »

Le lendemain, le chef du pays, le seigneur de

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Canada comme l'appelle Cartier, vint avec d'autres naturels auprès des navires ; les deux sauvages revenus de France lui racontèrent ce qu'ils y avaient vu, et le bon traitement qui leur avait été fait, de quoi il fut tout joyeux.

Ce chef avait sa demeure à Stadaconé, au bord d’une petite rivière où les bâtiments furent amenés. La terre, aux alentours, était aussi bonne que possible, « pleine de beaux arbres comme chênes, ormes, frênes, noyers, pruniers, ifs, cèdres, vignes, aubépines, sous lesquels croissait un aussi bon chanvre que celui de France. »

La saison s’avançant déjà fort, Cartier prit la résolution de passer l’hiver dans ce pays inconnu; il voulait achever de relever le cours de la grande rivière dans laquelle jamais marinier n’était entré avant lui. En conséquence, il descendit à terre pour faire planter des balises et mettre Les navires en sûreté. C’est à l’'embouchure de la rivière Saint-Charles qu’il s'arrêtait ainsi, près du lieu où s'élève aujourd’hui Québec. « Ce point du Saint-Laurent, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux, des vallées, des chutes, des iles, est l’un des sites les plus grandioses et les plus magnifiques de l’Amérique. Les deux rives du fleuve conservent longtemps en remontant depuis le golfe un aspect imposant mais triste et sauvage; sa grande largeur à son embouchure, ses nombreux écueils, ses coups de vent en certaines saisons de l’année, ses brouillards en font un lieu redoutable pour les navigateurs qui contribue encore à augmenter cette tristesse. Les côtes escarpées qui le bordent pendant l’espace de plus de cent lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord et au sud la vallée qu'il descend et dont il occupe par endroit presque toute la largeur, les îles aussi nombreuses que variées par leur forme et dangereuses à la navigation qui se multiplient à mesure qu’on avance, enfin tous les débris épars des obstacles que le grand tributaire de l'Océan à rompus et renversés pour se frayer un

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passage à la mer saisissent l'imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois. Mais à Québec la scène change : autant la nature est âpre et sauvage sur le bas du fleuve, autant elle est ici variée et pittoresque sans cesser de conserver un caractère de grandeur. » (Garneau.)

Le site était bien choisi pour un hivernage; quant aux naturels, dès que les navires furent à l'ancre, plus de cinq cents vinrent les visiter et offrir des vivres et du poisson, en échange desquels il leur ‘rt fait de petits présents. Comme leur chef manifestait le désir d'entendre la détonation d’une pièce d'artillerie, Cartier donna l’ordre de tirer une douzaine de coups sur le bois voisin. « [ls en furent tous si étonnés qu'ils pensaient que le ciel fût chu sur eux et se prirent à hurler si fort qu'il semblait qu’enfer y fût vuidé. »

Quelques-uns d’entre eux avaient parlé d’un autre village situé à soixante lieues plus haut sur le fleuve et qu'ils appelaient Hochelaga, Cartier résolut de s’y rendre avec l’'Émerillon, le plus petit bâtiment de la flottille; mais ce dessein ne semblait pas convenir aux sauvages qui l’entouraient. Ils lui dirent que la rivière était mauvaise et, malgré ses insistances, refusèrent de l'accompagner. Le voyant néanmoins décidé à entreprendre ce voyage, ils imaginèrent une ruse qui dut singulièrement intriguer nos matelots, et dont Cartier rend compte en ces termes dans sa relation : « Le dix-huitième jour dudit mois de septembre, pour nous cuider toujours empècher d'aller à Hochelaga, songèrent une grande finesse, qui fut telle : ils firent habiller trois hommes en la facon de trois diables, lesquels étaient vêtus de peaux de chiens noirs et blancs, avaient cornes aussi longues que le bras, et étaient peints par le visage de noir comme charbon, et les firent mettre dans une barque à notre insu. Puis vinrent avec leur bande comme avaient coutume auprès de nos navires et se tinrent dedans le

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bois sans apparaître environ deux heures, attendant que l’heure de marée fût venue pour l'arrivée de ladite barque, à laquelle heure sortirent tous. Alors arriva ladite barque où étaient les trois hommes apparaissant être trois diables, et faisait celui du milieu un merveilleux sermon: ils passèrent le long de nos navires sans aucunement tourner la vue vers nous et donnèrent à terre avec leur dite barque ; et tout incontinent, les sauvages prirent ladite barque et lesdits hommes, lesquels s'étaient laissés choir au fond d’icelle comme gens morts et portèrent le tout ensemble dans le bois qui était distant des navires d’un jet de pierre et ne demeura une seule personne. Et eux étant retirés commencèrent une prédication que nous oyons de nos navires, qui dura environ une demi-heure, après laquelle sortirent.

« Le capitaine voyant leurs mines et cérémonies leur commença à demander ce qu'il y avait, lesquels répondirent qu'il y avait de piteuses nouvelles, et lui dirent que leur Dieu avait parlé à Hochegala et que les trois hommes devant dits étaient venus de par lui leur annoncer les nouvelles, et qu’il y avait tant de glaces et neiges qu’ils mourraient tous. Desquelles paroles nous primes tous à rire. »

Le 49 septembre, Cartier srpareillait, avec l’Émerillon et deux barques, pou .emonter le fleuve; il trouva sur les deux rives d’excellentes terres, couvertes de beaux arbres et de vignes chargées de raisins; les naturels, qui se livraient à la pêche, venaient aux Français sans témoigner aucune crainte.

Le 28 septembre, on arrivait à un grand lac, large de cinq à six lieues sur douze de long, à l’extrémité duquel il devint difficile de trouver un passage par suite du peu de profondeur des eaux. L'Émerillon y fut laissé, et les deux barques, chargées de vivres, continuèrent le voyage. Les naturels apportaient du poisson et d’autres victuailles, dansant et menant une grande joie à l’arrivée de ces étrangers, qui leur

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Près d'Hochelaga la petite troupe se vit entourée de plus de mille sauvages qui firent aux arrivants « aussi bon accueil que jamais père fit à enfant, menant une joie merveilleuse, car les hommes en une bande dansaient, les femmes de leur part et les enfants de l’autre, et apportaient les femmes leurs enfants à brassées pour les faire toucher au capitaine et aux autres en faisant une fête qui dura plus d’une demi-heure. »

Les Français passèrent la nuit dans leurs barques, les naturels demeurant sur le bord du fleuve et entretenant toute la nuit des feux autour desquels ils dansaient « en signe de salut et de joie. »

Le lendemain, ils se rendirent à Hochelaga. C'était une bourgade comptant une cinquantaine de cabanes en bois recouvertes d’écorces, située au pied d’une montagne à laquelle fut donné le nom de Mont royul, changé depuis en Montréal. Elle était environnée de champs couverts de maïs. Une palissade circulaire de vingt pieds de hauteur, formée d’une triple rangée, de pieux, entourait le village ; une seule porte fermant à barre y donnait accès. A l’intérieur, le long de la palissade, des galeries, ave” échelles pour y monter, étaient garnies de roches et de cailloux pour la défense.

Les Français étant parvenus sur la place, les habitants vinrent leur baiser le visage et les bras, pleurant de joie et leur faisant toucher les enfants. « Leur chef, qu’ils appelaient Agouhanna, presque nu comme eux, hors qu'il avait à l’entour de sa tête une manière de lisière rouge pour couronne faite de poil de hérisson et qui était tout perelus, pria aussile capitaine de toucher ses membres comme s'il lui eût demandé guérison et santé. Cartier commenca à frolter avec ses mains les bras et les jambes dudit Agouhanna qui lui donna la couronne qu'il avait sur la Lète. D'autres malades lui furent ensuite amenés,

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