Inédit. (Bibl. de Neuchâlel
son brouillon cette timide allusion à M™^ d'Épinay : c'en était encore plus, apparemment, que Saint-Lambert n'en pouvait entendre. Nous voyons en effet, un peu plus tard, Rousseau recevoir de lui cette verte réprimande : ce Tout ce que vous avez dit contre M'"^ d'Epinaj depuis votre colère n'est point sorti du petit cercle de vos amis... Il faudrait être le dernier des misérables pour lui rendre une des choses qui vous sont échappées dans la colère ; elle doit ignorer vos fautes. » Saint-Lambert ne s'explique pas plus clairement; s'il ne désigne pas l'auteur de la fameuse délation, ne serait-ce pas pour épargner à Rousseau une découverte pénible? M"'^ d'Epinay laisse entendre que la coupable n'était autre que Thérèse, et toutes les vraisemblances viennent à l'appui de cette conjecture.
Saint-Lambert avait encore un autre grief, et Eousseau le connaissait si bien, qu'il fit porter sur ce point tout l'effort de sa justification : «Dites-moi donc d'où vient ce refroidissement ? Auriez-vous pu craindre que je ne cherchasse à vous nuire auprès d'elle, et qu'une vertu mal entendue ne me rendit perfide et trompeur? L'article d'une de vos lettres, qui me regarde, m'a fait entrevoir ce soupçon. » Cette lettre, c'est M™' d'Houdetot qui la lui avait montrée : il tenait d'elle, quoi qu'il en ait osé dire, tous les éclaircissements désirables ; mais il lui était difficile de les tourner à son honneur; aussi, dans les Confessions, les passe-t-il sous silence. Qu'est-ce que cette ce vertu mal entendue » dont Saint-Lambert avait pris ombrage ? On se rappelle que, dès les premiers temps de leur intimité, M™^ d'Houdetot n'avait rien caché à Rousseau du tendre sentiment qu'elle nourrissait pour Saint-Lambert ; elle s'était même plu à croire qu'elle le rendrait sage en lui déclarant qu'elle avait engagé son cœur et qu'elle n'était plus libre. Tout au contraire, Rousseau s'était livré au charme de ces effusions brûlantes dont il était non l'objet, mais le confident, et au spectacle d'un amour qui, sans répondre au sien, lui en renvoyait cependant l'écho; d'un amour non pas
c( réciproque » /dit-il^ mais en quelque sorte ce partagé ». Il contemplait, il cultivait en M'"'' d'Houdetot la perfection de ce sentiment, et lui prêchait ses idées sur l'amour sans se demander quelle influence elles pourraient exercer sur le sort de Saint- Lambert. Cette doctrine, nous la trouvons dans la Nouvelle Héloïse. Le véritable amour ne peut se rencontrer que dans un commerce tout spirituel ou dans les liens sacrés du mariage. « Il n'y a point de passion, dit Julie après sa conversion, qui nous fasse une si forte illusion que l'amour. . . C'est son ardeur même qui le consume; il s'use avec la jeunesse, il s'efface avec la beauté, il s'éteint dans les glaces de Tâge ; et, depuis que le monde existe, on n'a jamais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l'un pour l'autre... Savez-vous, demande-t-elle à Saint-Preux, ce que signifiait pour nous un terme si respectable et si profané, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés Tun et l'autre qui déguisait ses transports sous ce saint enthousiasme pour nous les rendre encore plus chers et nous abuser plus longtemps... Il est temps que l'illusion cesse, il est temps de revenir d'un long égarement. » Quand M"'^ d'Houdetot écoutait cette pure morale, elle se sentait envahie par une crainte, une honte nouvelles, et se demandait si vraiment son amour pour Saint-Lambert ne lui préparait pas d'amers désenchantements. Eousseau prétend n'avoir jamais aspiré à supplanter Saint-Lambert; soit, mais il faisait de son mieux pour le ramener, comme lui-même, au rang d'amant platonique; et c'était de sa part un zèle au moins indiscret. Il est vrai qu'il n'observait pas toujours ce rôle austère et qu'à d'autres moments ses élans romanesques atténuaient un peu Teifet de ses exhortations : M""^ d'Houdetot ne se faisait pas faute de le réfuter par lui-même, et lui tenait un langage dont il ne pouvait pas méconnaître l'inspirateur : (( Ne méprisons pas, mon ami, un sentiment qui élève autant l'âme que le fait l'amour, et qui sait donner tant d'activité aux vertus. L'amour, tel que nous en avons l'idée, ne peut subsister dans une âme médiocre, et il ne peut jamais avilir celle qu'il
occupe^ ni rien lui inspirer dont elle ait à rougir ^)) Malgré tout^ Rousseau n'avait point prêché en vain : Saint-Lambert avait trouvé M'"^ cl' Houdetot ébranlée^ inquiète^ et l'avait amenée à lui en avouer la cause ; de là ses précautions contre un moraliste trop éloquent : ce Je crus à mon dernier voyage, dirat-il lui-même à RousseaU;, voir en elle quelque changement... Je connaissais l'austérité de vos principes, on m'en avait parlé, elle m'en parlait elle-même avec un respect dont ne s'accommodait pas l'amour. Il ne m'en a pas fallu davantage pour être alarmé d'une intimité que j'avais si fort désirée. »
Rousseau, nous venons de le voir, savait déjà cela : il prit enfin le parti d'écrire à Saint-Lambert, mais sur ce seul article et nullement sur les fautes qu'il avait avouées à Diderot. Il se défendit, comme toujours, avec une hauteur superbe: a Ne croyez pas m'avoir séduit par vos raisons. . . Je blâme vos liens : vous ne sauriez les approuver vous-même ; et, tant que vous me serez chers l'un et l'autre, je ne vous laisserai jamais la sécurité de l'innocence dans votre état. » Il réclamait donc pour lui (( des égards » et pour M"*'' d'Houdetot (c du respect » . Puis, ' tout en se faisant fort de ce réduire en poudre )) les vaines raisons qu'on lui oppose, il se radoucit et se résigne, dans la pratique, à toutes les transactions : c( Un amour tel que le vôtre mérite aussi des égards, et le bien qu'il produit le rend moins coupable... Je me sens du respect pour une union si tendre, et ne la puis mener à la vertu par le chemin du désespoir. » Bien loin, prétend-il, d'avoir jamais voulu rompre un lien si beau, son vœu n'était que de le rendre ce plus durable )), de le mettre (( à l'épreuve des ans » et à l'abri de tout reproche. Tel est aussi, au gré de Julie, le terme et le degré suprême du véritable
1. Elle avait lu, dans la deuxième partie de la Nouvelle Héloise, de rigoureux préceptes sur l'article de la fidélité conjugale : « Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l'estime de son mari, mais l'obtenir; s'il la blâme, elle est blâmable ; et, fût-elle innocente, elle a tort sitôt qu'elle est soupçonnée. » Elle y répondait, avec une grande candeur, par ces mots qui sont un trait curieux des mœurs du temps : « Mon mari me connaît et m'estime; il peut penser que mon cœur est tendre et excuser en moi une faiblesse dont il se doute peut-être et qui ne le rend pas malheureux, »
amour. Enfin^ il donne des gages : à l'avenir il « laissera le voile » sur ses vertueuses maximes^ ou du moins n'en dira plus rien en particulier à M"^ d'Houdetot. Il rassure ainsi Saint- Lambert sans faire amende honorable; il désarme^ il n'abdique pas; son amour-propre et la morale restent saufs. C'était^ n'est-il pas vrai? sortir habilement d'un pas difficile.
Il passa plus d'un mois sans connaître le succès de sa démarche : incertitude d'autant plus cruelle qu'il sentait alors le vide se faire autour de lui. Grimm^ sa bête noire, allait revenir de l'armée; la présence de Grimm auprès de M""^ d'Epinay, c'était à ses yeux la menace d'un conflit décisif ; il en était si convaincu qu'il fit tout pour le précipiter. Au milieu de ces agitations et pour forcer Saint-Lambert à se prononcer^ il allait^ nous dit-il^ lui faire une vraie confession^ celle-là même que Diderot croyait faite depuis longtemps : c'était un moyen héroïque^ mais désespéré. A point nommé^ il apprit la maladie de Saint-Lambert^ frappé de paralysie : le moment n'était pas favorable pour troubler son repos^, et la confession fut encore différée. Puis arriva la réponse de Saint-Lambert si impatiemment attendue^ et^ comme elle donnait à Eousseau pleine satisfaction^ il se garda bien de compromettre ce beau résultat par une sincérité inopportune. Au lieu de reproches^ Saint-Lambert envoyait des excuses : c( J'ai fait trois malheureux^ disait-il; je suis le seul à qui il reste des peineS;, parce que je suis le seul qui puisse avoir des remords... Je veux réparer nos injustices pour vous... Pardonnez-nous et aimez-nous; nous méritons votre cœur et vous serez content des nôtres. » Pour toute condition, celle que Rousseau lui-même avait fixée : « Je retiens la parole que vous me donnez de ne lui parler jamais contre nos liens. Croyez que ce ne sont point ces liens seuls qui m'attachent à elle, et quand il n'y aurait entre elle et moi rien de ce que vous condamnez, elle serait encore ce que j'aimerais le plus. »
A ce coup, Saint-Lambert, en fait de confiance et de générosité, ne le cédait plus môme à Wolmar ; en conséquence, la conduite de Saint-Preux s'imposait à Rousseau; mais ce qu'il
voulait et devait^ allait-il le pouvoir? Il eut bientôt l'occasion d'éprouver sa constance. M""' d'Houdetot^ qui n'habitait plus Eaubonne^ y revint pour une journée seulement^ avant de prendre à Paris ses quartiers d'hiver ; c'est le 25 octobre qu'elle fit ce ses adieux à la vallée », et elle donna rendez- vous à Rousseau pour l'après-midi. Elle n'était pas sans appréhension sur l'issue de cette rencontre, et elle implora de Kousseau, comme une grâce, ce que Saint-Lambert exigeait comme une dette d'honneur : (( Dans le rang sublime où la vertu doit vous mettre, excusez deux cœurs que l'amour de la vertu n'abandonnera jamais... Tout ce que mon amitié vous demande, c'est de ne combattre jamais et de respecter toujours dans l'un et dans l'autre le tendre amour qui nous unit, et de ne le condamner que par votre silence. » Rousseau lui promit de l'aller voir (( avec un cœur tout nouveau )), garanti cette fois contre elle par ce une égide invincible » : c'était la lettre de Saint- Lambert. Au fond il sentait bien que son cœur était moins changé que ses résolutions, et il se disait, comme Saint-Preux à la veille de son départ pour Clarens : ce Comment répondre de mon cœur avec tant de raisons de m'en défier? Suis-je le maître du passé?... Comment distinguerai-je par la seule imagination ce qui est de ce qui fut? Et comment me représenterai-je amie celle que je ne vis jamais qu'amante? » Pour se donner courage, il relut plusieurs fois en chemin la lettre qui devait ce lui servir d'égide contre sa faiblesse ». Leur entrevue dura quatre ou cinq heures. Ils avaient beaucoup à se dire ; Rousseau, pour exhaler ses plaintes contre M""^ d'Épinay, contre Grimm, contre Diderot ; M""' d'Houdetot, pour lui donner de sages conseils. Ils ne pouvaient pas non plus ne rien dire de Saint-Lambert et de sa noble conduite. Très ému, Rousseau prononça cette parole, recueillie par M"'^ d'Houdetot avec des transports de reconnaissance : que ce son amour pour Saint-Lambert était désormais une de ses vertus » . Et que ne laissa-t-il pas encore entendre ? Il avoue dans ses Confessions que jamais son amour n'avait été plus vif ni plus tendre que
ce jour-là, et que, si les sens ne se mirent pas de la partie, il lui fallut, pour les réprimer, fixer sa pensée sur l'engagement sacré qu'il avait pris. M""^ d'Houdetot admira ses combats et sa victoire : « Croyez, lui écrivait-elle dès le lendemain, que rien n'est échappé de ce qui était en vous à ce cœur si sensible aux vertus et aux sentiments tendres et honnêtes. » En partant, elle l'avait embrassé devant ses gens, ce Ce baiser, dit Eousseau, si différent de ceux que je lui avais dérobés quelquefois sous les feuillages, me fut garant que j'avais repris l'empire sur moi-même : je suis presque assuré que si mon cœur avait eu le temps de se raffermir dans le calme, il ne me fallait pas trois mois pour être guéri radicalement. »
Cette journée d'automne, en des lieux tout pleins de souvenirs qu'il n'avait plus le droit d'évoquer qu'en secret, laissa dans son esprit l'impression (( triste et délicieuse )) du passé qui s'évanouit. En quelques heures il avait traversé des émotions qui, pour Saint-Preux, se succèdent pendant plusieurs mois et ne s'effacent qu'après avoir épuisé toute leur force et produit tout leur effet. Mais si courte, si réduite qu'ait été pour lui cette expérience, il en a tiré pour son roman plus d'une inspiration aisément reconnaissable. Le chaste baiser qui termine la journée d'Eaubonne, n'en trouvons-nous pas une réminiscence dans celui que Wolmar oblige Saint-Preux et Julie à échanger devant lui sous le bosquet de Clarens, «dans ce lieu... dans ce lieu même où jadis... ? » Et Julie ajoute : € Ce baiser n'eut rien de celui qui m'avait rendu le bosquet redoutable : je m'en félicitai tristement, et je connus que mon cœur était plus changé que jusque-là je n'avais osé le croire. » N'est-ce pas l'aveu même que nous venons de recueillir chez Eousseau? Enfin dans l'admirable scène de Meillerie, esquissée, avonsnous dit, plus de six mois avant les adieux d'Eaubonne, il se trouve plusieurs traits auxquels peut à bon droit s'appliquer le mot de Duclos : « Ce n'est pas ainsi qu'on imagine », et qui, suivant toute apparence, n'appartenaient point à la première ébauche. A Eaubonne, Rousseau se maîtrise : c'est une épreuve
sans durée et sans lendemain. Au contraire^ à Meillerie;, Saint- Preux n'a plus la force de persévérer dans sa résistance et cesse de se contenir. Mais qui sait si la scène d'Eaubonne n'eût pas été suivie quelque jour d'une autre scène semblable à celle deMeillerie? Sans doute Rousseau le croyait possible^ sinon probable, et les sentiments mélancoliques dont il avait été oppressé sans jamais, oser ni pouvoir les traduire, c'est Saint- Preux qui nous les fait entendre dans cette page célèbre : « Quoi ! dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici, et ne sentez-vous point quelque émotion secrète à l'aspect d'un lieu si plein de vous? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse relatifs à la situation où j'étais en les traçant. En les revoyant moi-même après si longtemps, j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. » L'hymne d'amour déborde alors de ses lèvres. C'est Julie qui l'arrête : ce Allons-nous-en, mon ami, l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. » Ils reviennent sur le lac, au clair de lune, la main dans la main, et silencieux, ce C'en est fait, pense Saint- Preux, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. Hélas ! ils ne viendront plus; et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos cœurs sont toujours unis.... » C'est le dernier sanglot de l'amour, c'est aussi la délivrance. Jamais Saint-Preux n'a ressenti d'émotions plus vives, mais il c( espère qu'elles seront la crise qui le rendra tout à fait à lui ». Cette crise libératrice n'était pas venue pour Rousseau, s^'i elle lui manquait, il en sentait le besoin. Il ne devait plus revoir M*"^ d'Houdetot qu'une seule fois, en public, comme une étrangère et non plus comme une amie ; le soir du 25 octobre, il était encore loin de cette ce guérison », qu'il se flattait de pouvoir trouver dans une honnête intimité, mais à laquelle son mauvais sort ou la force des choses ne devait pas lui permettre d'atteindre.
SOUV. IlÉf-OÏSK. 4
Avec la scène de Meillerie finit la quatrième partie de la Nouvelle Héloïse. C'était, au gré de Eousseau, « la meilleure de tout le recueil )) . Il avait un moment songé à supprimer les deux dernières : cela eût mieux valu. Il dit avec raison que, dans son roman, « l'intérêt est concentré entre trois personnes» : à partir de la cinquième partie, Saint-Preux est hors de cause, et rien n'était plus facile que de précipiter le dénouement. Kousseau changea d'avis pour faire œuvre ce utile», en développant les sentiments mutuels de la pieuse Julie et du philosophe Wolmar, pour offrir à l'admiration de ses contemporains un grand exemple de tolérance. La leçon ne fut guère comprise. En revanche il y avait, dans cette fin de roman, des scènes fort au goût d'un public ce sensible », et la mort de Julie en particulier fit couler bien des larmes. Nous sommes aujourd'hui plus rebelles à l'attendrissement ; l'artifice et le parti pris didactique nous rebutent; il y a là bien des longueurs qui nous paraissent froides et inutiles. Les ce Aventures de Milord Edouard » sont un pur hors-d'œuvre; Eousseau les a déjà fort abrégées^; nous voudrions qu'il les eût retranchées. Du moment où il cesse d'être soutenu par des émotions et des souvenirs personnels, et de plaider ;?ro domo sua, il dévie et tombe soit dans la prédication, soit dans un pathétique violent et banal. Il n'a pas su se borner; il a voulu trop conclure, et nous fait languir. A^oltaire n'avait pas tout à fait tort, en fermant le livre, de retourner à Zayde pour changer d'air.
Les deux premières parties une fois terminées, au printemps de 1757, et le reste seulement à l'état de projet, Eousseau demeure près d'un an, jusqu'à l'hiver de 1759, avant de se remettre à l'œuvre. L'hiver de 1758 appartient à la Lettre sur
X. On sait qu'il en fit un récit séparé dont M"ie Luxembourg seule eut communication.
les spectacles et à d'autres préoccupations qui lui laissèrent, comme on le verra^ fort peu de sa liberté. d'esprit.
M™^ d'Houdetot rentrée à Paris^, il ne la voyait plus; mais pendant les quatre premiers mois de leur séparation ils échangèrent une correspondance très active. Les lettres de Kousseau ne subsistent qu'en petit nombre^ mais celles de M"'' d'Houdetot sont encore au complet et nous permettent de retracer d'assez près la fin de leurs relations. Ils eurent d'abord à s'entretenir d'une question brûlante, celle du voyage à Genève. Pendant l'entrevue d'Eaubonne, Rousseau avait longuement déduit à son amie, devenue sa conseillère naturelle, la plupart des raisons qui le détournaient de partir : l'état de sa santé, sa pénurie d'argent, la pression despotique exercée sur sa volonté, enfin la gêne qu'il éprouverait à se montrer dans sa patrie eu compagnie (ce à la suite », disait-il) d'une fermière générale. Mais il n'avait eu garde de lui répéter le bruit recueilli par Thérèse dans les communs de la Chevrette : la prétendue grossesse de M™^ d'Epinay et les mesures prises en vue d'aller faire à l'étranger des couches clandestines. Ce bruit, dénué de tout fondement, c'était pour Rousseau la clef de tout le reste : évidemment on voulait Fentrainer dans un piège et lui faire prendre, dans une situation délicate, la place qui revenait de droit à Grimm. Voilà cependant ce qu'il ne dit pas à M'"^ d'Houdetot, sous prétexte qu'elle ne pouvait pas l'ignorer. On reconnaît là sa manière de prendre conseil. M"'^ d'Houdetot essaya de combattre son parti pris, mais bien en vain, puisqu'elle ignorait ce qu'elle avait le plus besoin de savoir ; elle lui fit entendre notamment qu'elle pourrait elle-même être compromise par un refus auquel on ne la croirait pas étrangère. C'est ce qu'elle lui redit encore dans ses premières lettres. Elle le prie au surplus de s'en rapporter à Grimm et de tenir Saint- Lambert au courant.
Saint-Lambert, sur les explications de Rousseau, jugea qu'il avait ce de très bonnes raisons » ; encore, pour lui parler franc, lui fit-il honte de son orgueil et de son ingratitude :
(( Je trouve votre conduite fort honnête et irréprochable : ce sont vos principes dont je ne conviens pas. )> Il était déjà trop tard : ces principes, Eousseau venait d'en faire profession ouverte dans son éloquente et détestable lettre à Grimm^^, qui allait bientôt servir contre lui de pièce à conviction. Or, cette lettre (Rousseau l'avait promis à M"''' d'Houdetot) devait être (( paisible » et conçue de manière à dissiper tout malentendu. Aussi quand elle le vit alarmé de la réponse évasive deGrimm, crut-elle devoir le rassurer : ce Songez, mon cher citoyen, combien on doit hésiter à soupçonner de perfidie et de fausseté tout ce qu'on a jugé digne de son estime et de son amitié. » Quel ne fut pas son étonnement, à quelques jours de là, quand Grimm traita nettement Eousseau de scélérat, et lui signifia qu'entre eux tout commerce était à jamais rompu ! Elle reçut coup sur coup quatre lettres de l'Ermitage. Après l'avoir trompée, Eousseau l'accusait maintenant de le trahir, de passer à ses ennemis. Elle fut d'une patience et d'une douceur infatigables, l'assurant ce qu'elle au moins et son amant ne lui manqueraient jamais », l'engageant à renouer le faisceau des amitiés fidèles, à ce ramener Diderot à quelque prix que ce fût», à n'écrire aucune lettre avant d'avoir repris possession de lui-même. Sur sa duplicité, pas un mot de reproche ni d'aigreur : « Si l'amitié, lui disait-elle, cherche à prévenir les fautes ou les malheurs de ses amis, elle ne sait plus que les consoler quand ils sont arrivés. »
Après la lettre de Grimm et le départ de M"' d'Épinay, Eousseau parla bien haut de quitter l'Ermitage : il avait pour cela ses raisons, de lui connues. Il prétend que Diderot et M"' d'Houdetot s'y opposèrent, ce qui est vrai. Mais il prétend aussi les rendre responsables de l'humiliation qu'il s'attira en se faisant chasser, ce qui est d'une injustice criante. Toujours le même sophisme : il ménage entre ses conseillers et lui une équivoque qu'il exploite ensuite au profit de son malheureux
1. Elle est datée du 19 octolire dans la correspondance de Rousseau ; mais elle est certainement du 26 ou du 27.
honneur. Consulté par lui sur la question du voyage à Genève, Grimm s'était récusé et l'avait renvoyé à M'"'' d'Epinay. Partie le V novembre, M""' d'Epinay ne reçut que le 9, à Genève, cette nouvelle lettre de Rousseau, et n'y répondit que le 12. C'est dans cet intervalle que M""^ d'Pïoudetot le pria de ne rien brusquer : c( Il peut se faire, lui dit-elle, que dans tout ceci vous ayez plus de torts avec M"''' d'Epinay qu'elle n'en a avec vous... " Si vous lui avez écrit quelque chose qui ait pu la choquer, écrivez-lui un mot qui répare ; vous le devez et tout sera fini si elle y répond comme elle le doit. Si elle ne le faisait pas, ce serait alors que, cette circonstance constatant sa colère, vous pourriez sortir de chez elle sans vous reprocher rien. » Elle était loin de se douter que cette lettre à M™"" d'Epinay, cette lettre (( honnête », au dire de Eousseau, n'était que la répétition abrégée, mais non pas moins blessante, de l'odieuse argumentation développée dans la lettre à Grimm : il affirmait la persistance de ses anciens ce soupçons», renouvelait ses récentes accusations de complot et d'intrigue, il se plaignait d'être traité, non plus en ce ami », mais en c( esclave », tout cela sur un ton froid et résolu qui ne laissait place à aucune rétractation. M™^ d'Houdetot, qui le croyait toujours prêt à donner toutes les satisfactions légitimes, et qu'il n'avait rien fait pour détromper, finit par se charger d'une négociation dont le succès lui semblait certain : ce Je prends tout sur moi, dit-elle à Rousseau, et j'écrirai à M"^ d'Epinay. » Elle écrivit en effet, et se porta garante des bonnes dispositions del' ce ermite » ; elle eut la confusion d'apprendre en retour qu'elle ne savait pas le premier mot des difficultés et des complications qu'elle s'était mêlée de résoudre. M"™^ d'Epinay lui mit sous les yeux d'abord l'étrange justification de Rousseau et la réponse sévère qu'elle y avait faite, puis la réplique de Rousseau qui se prévalait de l'opinion de ses amis pour rester à l'Ermitage jusqu'aux beaux jours, enfin la dernière lettre par laquelle elle l'invitait à ne consulter sur ses devoirs que lui-même. M™' d'Houdetot se rendit et, mieux instruite, laissa Rousseau consommer une
rupture inévitable ; elle dégagea seulement sa responsabilité^ elle lui fit honte de sa violence^ mais sans articuler en son propre nom aucun grief : « La lettre que vous avez écrite est absolument déplacée... J'ai tout adouci autant que j'ai pu; mes intentions étaient bonnes. Je ne dispute plus avec vous sur le parti auquel vous vous déterminez... Je vous crois honnête homme puisque vous êtes de mes amis... Je ne puis que vous plaindre et ne vous en aimerai pas moins. » Il quitta l'Ermitage le 15 décembre pour une maison délabrée, mise obligeamment à sa disposition dans le village de Montmorency. c( Il fallait sortir sur-le-champ, dit-il, ... quoi que pût dire et faire M'"' d'Houdetot ; car je voulais bien lui complaire en tout, mais non pas jusqu'à l'infamie, d Accusation outrageante et mensongère : c'est lui qui avait reculé devant de terribles embarras et qui, jusqu'à la mise en demeure de M""" d'Epinay, s'était ménagé tous les moyens de gagner du temps; si ses amis ne l'avaient pas pressé de prendre le seul parti qui convint à sa dignité, c'est qu'ils étaient, grâce à lui, hors d'état de le guider à bon escient.
Comment lui rendre ce service sans posséder sa confiance? Dès qu'il avait vu M""^ d'Houdetot à Paris, au milieu d'un monde qu'il haïssait et dont il se croyait haï, il s'était figuré qu'elle aussi se laissait entraîner dans le complot de ses ennemis. Il avait donné à Grimm toute licence de montrer sa lettre, et Grimm n'y avait pas manqué. Quel autre moyen en effet de protéger M™^ d'Epinay contre l'accusation d'inconstance et de cruauté? Car le monde était aux aguets, et le départ de l'Ermitage avait mis le comble au scandale. Rousseau, mal renseigné, s'exagérait encore les bruits fâcheux répandus sur son compte; dans ces conditions, tout reproche de M™^ d'Houdetot, tout ralentissement de leur correspondance, était à ses yeux un signe d'abandon. Elle avait beau lui répéter qu'elle le défendait contre ce les amis qui s'étaient éloignés de lui )), qu'elle ne fréquentait pas Grimm, et que c'était lui faire injure que de la croire capable de (( se laisser préve-
nir par aucun mauvais propos contre ramitié » ; c'était peine perdue. « Et vous aussi î répondait Rousseau, vous aussi^, Sophie^ vous me croyez un méchant ! » A plusieurs reprises elle faillit se décourager ; toujours la pitié reprenait le dessus ; elle lui demandait pardon de s'être rebutée^ et revenait à la tâche. Mais pouvait-elle Ûatter sa folie ? Avec mille précautions^, elle blâmait sa « faiblesse y>, et l'assui'ait qu'il valait mieux que ses actes. C'est lui qui n'y put tenir : « Je ne suis, lui dit-il, ni changeant ni subjugué comme vous. » Il l'aimait encore avec trop de fougue et d'agitation pour accepter d'elle les témoignages d'une amitié sage et clairvoyante ; elle le désolait en essayant de le raisonner. Ce silence absolu, auquel cette amie dévouée n'avait pu se résigner, Rousseau finit par le lui imposer : ce Ou changez de style, ou justifiez le vôtre, ou cessez de m'écrire ; j'aime mieux renoncer à vos lettres que d'en recevoir d'injurieuses ^ y> Il fallut céder, et se taire.
Saint-Lambert, en pleine convalescence, revint à Paris presque au même moment; il y rencontra Diderot, et de là naquit un incident qui eut pour conséquence d'amener entre Diderot et Rousseau la rupture notifiée peu après au public par un passage de la Lettre sur les spectacles, et dont on parla beaucoup dans le monde. Comme cet incident est complètement défiguré dans le récit des Confessions , il y a lieu d'entrer dans quelques détails, pour en donner une idée plus exacte qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
Yoici^ d'après Rousseau, comment les choses se passèrent.
« Je retouchais et mettais au net cette lettre (sur les spectacles), et je me disposais à la faire imprimer, quand, après un long silence, j'en reçus une de M""^ d'Houdetot, qui me plongea dans une affliction nouvelle, la plus sensible que j'eusse encore éprouvée. Elle m'apprenait dans cette lettre que ma pas-
1. Samedi, 25 février 1758, en réponse à une letlre de la veille. — La correspondance de Rousseau donne la date du samedi 25 mars, matériellement fautive, puisque le 25 mars tomba le dimanche. — M. Ritter n'a pas fait cette remarque, essentielle pour suivre la marche de l'incident qui va se produire entre Rousseau, Diderot et Saint- Lambert.
sion pour elle était connue de tout Paris ; que j'en avais parlé à des gens qui l'avaient rendue publique; que ces bruits, parvenus à son amant, avaient failli lui coûter la vie ; qu'enfin il lui rendait justice et que leur paix était faite ; mais qu'elle lui devait, ainsi qu'à elle-même, de rompre avec moi tout commerce Et toi aussi, Diderot! m'écriai-je, indigne ami!...
Je ne pus cependant me résoudre à le juger encore. Ma faiblesse était connue d'autres gens qui pouvaient l'avoir fait parler. Je voulus douter.., mais bientôt je ne le pus plus. Saint- Lambert vint me voir... Par rapport à M""^ d'Houdetot, il détailla à Thérèse plusieurs circonstances qui n'étaient connues ni d'elle ni même de M""^ d'Houdetot, que je savais seul, que je n'avais dites qu'au seul Diderot sous le sceau de l'amitié; et c'était précisément Saint-Lambert qu'il avait choisi pour lui en faire confidence. Ce dernier trait me décida, et, résolu de rompre avec Diderot pour jamais, je ne délibérai plus que sur la manière. »
Il était las de ces ce ruptures secrètes » qui ce tournaient toujours à son préjudice )>. Comme il allait donner au public sa Lettre sur les spectacles, il inséra dans la préface la phrase que voici : c( J'avais un Aristarque sévère et judicieux, je ne l'ai plus, je n'en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits. » Et pour rendre l'allusion plus sanglante, il ajoutait en note un verset de V Ecclésiaste où il est dit que l'amitié peut résister à toutes les épreuves, (( hors l'injure, la médisance, l'orgueil, la révélation du secret confié, l'offense mêlée de perfidie ».
Reprenons les faits à notre tour. Ce qui donne l'alerte à Rousseau, nous dit-il, c'est une lettre de M""^ d'Houdetot, celle du 6 mai 1758, que nous possédons. H suspend d'abord son jugement, et ne se rend qu'aux preuves fournies involontairement contre Diderot par Saint-Lambert lui-même, à sa seconde visite, et par la bizarre entremise de Thérèse. Il prend alors ses m^'sures pour tirer vengeance d'une si cruelle mauvaise foi; il la flétrit, comme nous venons de le voir, dans la Lettre
sur les spectacles, justement prête à partir pour Amsterdam^ où elle doit être imprimée chez Marc-Michel Rey, et dont il envoie le manuscrit complet à la date du 14 mai. Tout cela en une semaine ! Cependant, dans la lettre du 6 mai, M""^ d'Houdetot ne laisse pas encore supposer que Saint-Lambert soit à la veille de faire auprès de Rousseau une démarche aussi amicale qu'une visite à l'Ermitage; elle lui parle d'envoyer savoir de ses nouvelles, rien de plus, et le presse même de n'avoir sur ce qu'elle vient de lui apprendre « ni confidence, ni explication ». Rousseau dit qu'il reçut, « peu après » cette lettre, la visite de Saint-Lambert ; si elle avait eu lieu dans la huitaine, non pas une seule fois mais à deux reprises, aurait-il manqué de donner à ce procédé sa véritable portée, celle d'une réparation empressée? Mais voici qui le contredit plus positivement encore. Dès le 15 avril, prêt à expédier son manuscrit, il prie Rey de lui désigner un correspondant à Paris, emploi de confiance dont il exclut « surtout nommément MM. Diderot et Deleyre » : c'est donc qu'il a déjà contre Diderot des griefs déclarés. Ouvrons enfin la fameuse préface ; elle porte la date du 20 mars, ce qui n'aurait pas de sens si la grande faute imputée à Diderot, la « révélation du secret confié », n'eût été déjà commise et découverte : il faut, dans un manifeste de ce genre, que tout mot porte, que toute indication ait pour les intéressés un sens précis. Tenons donc pour certain qu'avant le 20 mars Rousseau avait appris les propos échangés sur son compte entre Diderot et Saint-Lambert. Par qui? Par Diderot lui-même. Qui le dit? C'est, il est vrai, Diderot; mais nous en trouverons la confirmation dans une lettre de Rousseau, dont le sens, très enveloppé, va tout à l'heure nous apparaître clairement.
Quand M"'^ d'Houdetot lui donna l'explication de son long silence, elle ne lui dit rien qui fût de nature à incriminer le seul Diderot à l'exclusion de tout autre : « Je vous aurais gardé toute ma vie le secret de votre malheureuse passion pour moi... Vous en avez parlé à des gens qui l'ont rendue publi-
que. )) Elle lui reprochait ce son indiscrétion et celle de ses amis » . Voilà qui peut s'appliquer à bien des gens. Rousseau savait tout le premier (il y fait allusion) que ses relations avec M"^ d'Houdetot avaient beaucoup fait jaser. Ne voyons-nous pas, dans les Confessions, le baron d'Holbach, en visite à la Chevrette, assister aux galanteries de V ce ermite », et s'en amuser follement? C'était le secret de la comédie. Saint -Lambert, de retour à Paris, s'aperçut qu'il était le seul à l'ignorer, et comme M""^ d'Houdetot avait tout fait pour l'entretenir dans son erreur, elle encourut de sa part cette violente colère qui c( faillit lui coûter la vie ». Et cette belle lettre du mois de septembre, oii Rousseau protestait de ses austères principes et censurait de si haut des amours illégitimes, ce n'était donc qu'un mensonge insolent! Voilà de quelles armas on s'était servi pour émouvoir la générosité d'un cœur honnête ! Quelle ne dut pas être, à cette pensée, l'indignation de Saint-Lambert ! En cet état d'esprit, il rencontre Diderot et laisse échapper contre Rousseau de dures paroles. Diderot s'étonne; il sait que, si une faute a été commise, la réparation du moins n'a pas manqué, puisqu'il a dicté lui-même, en quelque sorte, la lettre d'aveu. (( N'avez-vous pas reçu de lui une lettre ? demande-t-il à Saint-Lambert. — Oui, une lettre à laquelle on ne répond que par des coups de bâton. » Il fallut s'expliquer. Diderot raconta son récent entretien avec Rousseau et comprit qu'il avait été pris pour dupe. (( C'est, dit-il, par la fausseté de Rousseau que je tombai dans cette indiscrétion. » Quoi de moins contestable? N'eut-il pas même quelque mérite à ne pas se tourner, séance tenante, contre l'imposteur, et à plaider même sa cause? H se flatte d'avoir ce amené Saint-Lambert sans peine à voir Rousseau en pitié » : or, d'après le témoignage même de Saint-Lambert, il semble bien ne pas se surfaire.
Sans nul embarras du rôle qu'il venait de jouer à son grand regret, mais avec une parfaite innocence, il courut à l'Ermitage. Naturellement ne cherchons aucune trace dans les Confessions de cette entrevue qui devait être la dernière entre Rous-
seau et lui. Ce que nous en savons^ c'est de Diderot que nous le tenons^ ou de Marmontel et de M'^'d'Epinay qui le lui avaient entendu raconter. Dès les premiers mots, nous reconnaissons les façons ordinaires de Diderot, a Je viens^ dit-il en guise d'exorde^ savoir si vous êtes fou ou méchant. » On juge à quel ton monta le dialogue. Marmontel nous apprend que Rousseau fut d'une grande éloquence : dans la forme, ses apologies sont toujours magnifiques. « On entendait ses cris jusqu'au bout du jardin », dit de son côté M™' d'Épinay . Mais Diderot, qui tenait lui aussi, à se justifier, ne laissa pas dévier la conversation. Il en rend compte avec la netteté d'un procès-verbal : ce Je lui reprochai d'avoir écrit à M, de Saint-Lambert autrement qu'il m'avait dit. Il répondit à cela qu'il connaissait les caractères et que ce qui était bon avec l'un était mauvais avec l'autre. . . Je l'accusai de la noirceur d'avoir voulu brouiller M. de Saint-Lambert et M"'" d'Houdetot. Il nia le fait, et, pour se disculper, il tira une lettre de M"^ d'Houdetot qui prouvait clairement ce dont je l'accusais. » Cette lettre, Diderot ne l'a pas inventée, et nous la connaissons. En essayant de payer d'audace, Rousseau venait de se découvrir ; « il ne répondit rien ». Et comment pouvait-il répondre, sinon par des théories nuageuses, que ses actes démentaient de reste, et que la logique fort peu sentimentale de Diderot aurait impitoyablement mises en pièces? Mieux valait finir par des larmes et des embrassades : c'est ce qui eut lieu. Mais une fois affranchi de la contradiction, il voulut prendre sa revanche, et se mit en devoir d'écrire à son c( cher Diderot S) . Sa lettre, au premier aspect, est fort vague, et l'on ne sait au juste à quoi elle peut avoir trait. Il en donne cette raison lumineuse : « Prévenu contre moi comme vous l'êtes, vous tourneriez en mal tout ce que je pourrais dire pour me justifier, et mes plus ingénieuses explications ne feraient que fournir à votre esprit subtil de nouvelles interpré-
1. Cette lettre, sur la copie de Lalliaud (blbl. de Neuchàtel) porte la date du 2 mars, que les e'ditions reproduisent et que rien ne permet de rejeter à coup sûr. Je serais cependant porté à lire : 20 mars. La date de la préface de la Lettre sur les spectacles aurait ainsi tout son sens.
tations à ma charge. » Ce sont^ dit-il, des c( horreurs » qui lui sont imputées. Quelle plus grande horreur en effet que de mentir effrontément à un ami et de suborner la maîtresse d'un autre? Ce qui achève de nous édifier, c'est l'insistance avec laquelle il relève le premier mot de Diderot : ce Je suis un méchant hom.me, n'est-ce pas ?... Je suis un méchant : mais pourquoi le suis-je? » Et ce qu'il s'attache à prouver, c'est qu'il ne pourrait l'être : il fait l'éloge de ses vertus, cela le dispense de réfuter une accusation précise. Le grand argument autour duquel il tourne, sans oser l'aborder de front, c'est que pour le juger il faudrait avoir son âme, et qu'il récuse la morale commune. c( Voilà, concluait-il, des considérations que je vous prie de bien peser : pensez-y longtemps avant que de me répondre. Si elles ne vous touchent pas, nous n'avons rien de plus à nous dire. » Tout porte à croire que Diderot ne répondit point, et comme il n'a jamais parlé de cette lettre, il est possible qu'il ne l'ait pas reçue; nous connaissons chez Rousseau cette habitude d'épanchements solitaires; et d'ailleurs que pouvait toute son éloquence contre des faits avérés?
Ainsi rien ne reste debout du récit des Coirfrssions. Si les preuves directes ne .suffisaient pas, l'opinion de Saint-Lambert lèverait tous les doutes. Après avoir d'abord pardonné à Rousseau pour ne point s'associer à l'acharnement dont il le voyait l'objet, il ne put résister à l'indignation que lui causa l'outrage gratuitement infligé à Diderot. Il renvoya l'exemplaire de la Lptlre sur les spectacles : ce Le livre m'est tombé des mains, dit-il à l'auteur. Après les conversations de cet été, vous m'avez paru convaincu que Diderot était innocent des prétendues indiscrétions que vous lui imputiez... Je ne puis vous dissimuler combien cette atrocité me révolte... Nous différons trop de principes pour nous convenir jamais. Oubliez mon existence... Je vous promets, moi, monsieur, d'oublier votre personne et de ne me souvenir que de vos talents. »
La conduite de Saint-Lambert servit de règle à M"'' d'Houdetot. En fait, elle s'imposait déjà de ne plus revoir son ancien
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adorateur ; elle n'eut plus roccasion de savoir quel genre et quel degré d'attachement il conservait pour elle. Mais Rousseau nous apprend qu'il fut lent à se déprendre, si même il y parvint jamais. Nous trouvons d'abord sa « lettre à Sophie » du 13 juillet 1758 : ce n'est qu'une élégie secrète, peut-être suivie d'autres pièces analogues que nous avons perdues. Il y annonce (( une correspondance qui n'a point d'exemple» ; il sait que ses lettres ne seront pas lues, « mais du moins aura-t-il eu le plaisir de les écrire ». M""^ d'Houdetot se tient à l'écart d'une amitié compromettante ; c'est donc de loin qu' il lui parle, et avec quelle passion ! Elle se tait, mais combien il préfère ce silence à ce des lettres froides qui voudraient être obligeantes » ! Elle est sans pitié, parce qu'elle n'a pas souffert; ce mais, dit-il, si jamais votre cœur affligé se sent besoin de ressources qu'il ne trouvera pas en lui-même,... revenez à moi si je vis encore, et vous saurez quel ami vous avez méprisé ! » Ce chagrin qu'il lui prédit, n'est-ce pas l'infidélité de Saint-Lambert ? C'est celui dont il l'avait déjà menacée et dont il rêvait de la consoler. Il en eut le démenti : l'amour de Saint-Lambert ne connut point d'éclipse, et M™^ d'Houdetot n'eut jamais besoin de recourir au consolateur qui se tenait prêt à tout événement.
Au moment où il pouvait le moins s'y attendre, quelques jours seulement après la lettre par laquelle Saint-Lambert avait pris congé de lui, une circonstance fortuite le mit pour la dernière fois en présence de M™^ d'Houdetot. C'était à un dîner chez M. d'Epinay, qui ne se piquait pas, on le voit, d'embrasser les querelles de sa femme. La vue de M'"*' d'Houdetot lui donna d'abord ce des palpitations jusqu'à la défaillance ». Après le repas il se promena dans le parc de la Chevrette avec Saint-Lambert et avec elle ; ils parlèrent ce de choses indifférentes ». Il ne comprit pas que c'était, de leur part, acte dépure courtoisie ; il se plut à croire que déjà l'indignation de Saint- Lambert était tombée, et, comme il se sentait encore très épris, il le crut possédé de la jalousie qu'il se trouvait encore capable de lui inspirer. Il revint à l'Ermitage très satisfait et avec le
ferme propos de combattre les restes de sa passion. Comme ses rapports avec M""^ d'Houdetot ne consistaient plus qu'à lui faire des copies qui donnaient lieu à un échange de lettres aussi brèves que rares^ il n'avait plus^ semble-t-il, de grands obstacles à vaincre pour être tel qu'il souhaitait. Pourtant, à dix ans de là, quand il écrivait les Confessions^ il ne se sentait pas encore vraiment « guéri ». Le fut-il jamais? Il lui manqua, pour s'en rendre compte, d'en pouvoir faire Tépreuve. M™*" d'Houdetot n'était plus pour lui qu'une vision lointaine, et il n'avait pu discerner le moment indécis où sa passion était devenue un souvenir, encore charmant, sans doute, mais inoffensif.
L'achèvement de la Nouvelle Héloïse dut être pour beaucoup dans la persistance de son amour. Il y avait un lien étroit entre cet ouvrage et ses émotions passées; tandis qu'il écrivait, le trouble douloureux de son cœur lui donnait cette vigueur d'expression où nous avons reconnu si souvent l'accent de la réalité toute vive. Il se disait en outre que M™*" d'Houdetot recevrait, au fur et à mesure, la première confidence de son roman et que, pour cette lectrice privilégiée, il parlait un langage dont elle seule pouvait bien entendre le sens tout entier : ces rapports entre la fiction et les pensées intimes de l'auteur, ces analogies que nous surprenons de place en place par un effort attentif et par de timides inductions. M""" d'Houdetot les saisissait couramment, avec certitude, et chaque page lui rappelait des paroles connues avec le ton même de la voix qui les avait prononcées. Elle suivait le progrès du livre avidement, c( avec sensibilité », dit-elle, etEousseau, grâce à ce muet interprète, continuait d'entretenir avec elle un commerce dont il n'avait pas encore épuisé la douceur. M"'° d'Houdetot se sentait de moitié dans la destinée d' Héloïse; elle en préparait le succès, elle en chantait d'avance les louanges à ses amis ; elle en fit même lire le manuscrit à la cour de Lorraine par l'entremise de Saint- Lambert. Ce fut pour Rousseau une joie très vive. Puis, à la fin de 1760, quand le roman fut devenu public et d'emblée monté aux nues, leurs relations s'arrêtèrent comme faute d'ali-
ment ; M"" d'Houdetot s'était rapprochée de M"*' d'Epinay^ Eousseau appartenait à des amitiés nouvelles; rien ne pouvait plus les réunir.
M'°' d'Houdetot vécut assez tard (jusqu'en 1813) pour voir les Confessio?)s paraître^ et son nom prendre place dans la légende de Jean- Jacques. L'amour qu'elle lui a inspiré l'a rendue célèbre plus encore qu'intéressante : l'histoire de leur courte et orageuse liaison nous offre un spectacle plutôt étrange et inquiétant que sympathique. C'est la Nouvelle Héloïse qui^ d'une manière durable^ fixera l'attention sur la figure de M""^ d'Houdetot. C'est auprès d'elle d'abord^ et ensuite séparé d'elle^, que Eousseau fit l'expérience de l'amour profond^ irrésistible et douloureux ; c'est aussi par la peinture de cet amour, bien plus que par des scènes voluptueuses ou des digressions spéculatives, si brillantes soient-elles, qViQ>\2i Nouvelle Héloïse est une œuvre puissante, originale et, par endroits, d'une suprême et éternelle beauté.
Nancy, imprimerie Berger-Levrault et C'^,
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