‹ La nouvelle Héloǐse et Mme D'HoudetotChapitre 7 sur 8 · NOUV. HÉLOÏSE. O · texte numérisé non relu

NOUV. HÉLOÏSE. O

voyant les a liardes » de Thérèse, elle exprima de nouveau le bon souvenir qu'elle gardait de sa visite, et Tintention de n'en pas demeurer là : a J'ai trouvé en m'en allant, dit-elle, un chemin bien meilleur, et je vous fais part de la joie que j'en ai, parce qu'il m'assure la possibilité de vous voir encore. J'ai bien regret de vous avoir vu si peu. Eestez dans vos bois, puisque vous vous y plaisez, mais permettez-nous de nous plaindre que vous vous y plaisiez tant. » Rousseau, de son côté, quoiqu'il détestât les importuns, prit en très bonne part la démarche de M™'' d'Houdetot. Leurs relations, jusqu'alors languissantes, prirent aussitôt un caractère marqué d'intimité; ils entrèrent en correspondance suivie : M"' d'Houdetot s'intéresse à la santé du solitaire, à ses inquiétudes, à ses querelles, à ses travaux ; pendant l'hiver suivant, elle s'emploie, comme M™' d'Epinay, à le réconcilier avec Diderot, et déjà, pour une amie d'aussi fraîche date, elle exerce sur lui un ascendant considérable. Elle obtient confidence et copie (à prix d'argent, il est vrai) des deux premières parties d'Héloïse, et la lecture de ces lettres si passionnées lui cause un singulier plaisir : (c Je suis, lui dit-elle, de ceux qui peuvent sentir ce qu'elles valent. )) Saint-Lambert, entre la campagne de Min orque et celle de Hanovre qui se prépare, est revenu près d'elle, et, le plus franchement du monde, tant il est loin du soupçon, encourage ces excellents rapports dont il a pris l'initiative et fourni l'occasion. M""^ d'Houdetot avait promis de revenir à l'Ermitage; elle y revint, en effet, dès que la belle saison lui eut permis d'habiter sa petite maison d'Eaubonne. Cette seconde visite, en costume d'homme et à cheval, eut encore « l'air romanesque » ; Rousseau a beau ne pas aimer ces « mascarades », il fit bon marché de ses préventions, et c( pour cette fois, comme il dit, ce fut de l'amour ».

11 aper(;ut alors en M""^ d'Houdetot mille séductions qu'il avait à peine entrevues ; l'impression favorable qu'elle lui avait faite s'affirma, se précisa, et il nous l'a dépeinte dans les Confessions telle qu'il la vit après cette révélation. Il a fort bien

discerné ce qui lui donnait tant de charme, et Tenthousiasmé de Tamour ne Ta pas aveuglé. Il admire sa « forêt de grands cheveux noirs », sa ce taille mignonne »; mais il ne tombe pas dans l'illusion de la trouver belle, et convient, comme il est vrai, qu'elle ne Tétait, pas. Ce qu'il loue chez elle sans restriction, c'est la grâce, la physionomie, tout ce qui, dans l'extérieur, manifeste les dons de l'esprit et de l'âme, par où elle excellait. « Elle avait l'esprit très naturel et très agréable; la gaîté, l'ëtourderie et la naïveté s'y mariaient heureusement : elle abondait en saillies charmantes qu'elle ne cherchait point et qni partaient quelquefois malgré elle... Pour son caractère, il était angélique; la douceur en faisait le fond; mais hors la prudence et la force, il rassemblait tontes les vertus.» C'est presque à la lettre ce que dit d'elle M""^ d'Epinay qui nous la montre ce vive, enfant, gaie, distraite, bonne, trèshonue», et qui s'écrie avec ravissement : ce Que c'est une jolie âme; naïve, sensible et honnête ! » La naïveté, le naturel, voilà ce que le monde, alors comme toujours, possédait le moins et goûtait davantage; voilà ce que l'imagination de Rousseau, pour ne l'avoir guère rencontré, surtout à Paris, recherchait le plus ardemment.

Aussitôt M™' dlîoudetot occupa dans la Nouvelle Héloïse la place qui lui semblait préparée. Rousseau avait formé Saint- Preux à sa propre image, avec quelque vingt ans de moins; il l'avait doué « des vertus et des défauts qu'il se sentait » ; il Pavait fait, comme lui, « sublime et rampant, plein de force et de puérilité ». Tout au rebours, épris de Julie avant d'aimer M™^ d'Houdetot, il reconnut en la voyant, ou crut reconnaître, l'idéal préconçu qu'il portait en lui : «Je vis ma Julie en M"^ d'Houdetot, et bientôt je ne vis plus que ; M'"'' d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d'orner l'idole de mon cœur. )> Avec le printemps était revenue pour lui l'obsession voluptueuse de l'année précédente ; mais il ne s'adressait plus maintenant à des créatures imaginaires; ses vagues rêveries avaient cédé la place à une passion

brûlante, romanesque dans ses origines et par son exaltation, mais dirigée vers un but très déterminé, que son cœur et ses sens conspiraient à poursuivre. Il y avait cependant un grave obstacle. Julie, en succombant à l'amour, avait sans doute violé de grands devoirs, perdu sa pureté, offensé sa famille, mais elle ne s'était pas avilie; ainsi du moins l'entend Rousseau; c'est pour avoir écouté la voix de la « nature» qu'elle avait méconnu des lois factices et tyranniques; aussi sa mère, tout affligée qu'elle est d'un accident qu'elle aurait dû prévenir, lui pardonne ainsi qu'à Saint-Preux; elle ce s'en prend de leurs fautes à la vertu même », et reconnaît que leur « amour excessif » porte en lui une (( sorte d'excuse ». Voilà une morale fort relâchée, et qui sent son époque ; mais Rousseau ne pouvait pas même s'en prévaloir : M'"^ d'Houdetot était liée, non par la cruauté des conventions sociales, mais par un libre engagement, à Saint-Lambert, qu'elle ne pouvait trahir sans infargiie; et le déshonneur n'était pas moindre pour Rousseau, s'il venait à trahir la confiance d'un ami. C'est par là que le roman et la réalité s'ajustaient mal ensemble, et que la passion de Rousseau risquait de prendre un caractère odieux. Mais, possédé par son (( premier amour », il n'avait pas hâte d'en chasser la perfide douceur, et de tirer au clair le cas de conscience qu'il s'était posé. Tout à coup, une troisième visite de M"'' d'Houdetot vint surprendre sa raison et dissiper ses scrupules, (c J'étais, dit-il, dans un trouble inexprimable, qu'il était impossible qu'elle ne vît pas. Je pris le parti de le lui avouer, et de lui en laisser deviner la cause; c'était la lui dire assez clairement. »

Si M'"' d'Houdetot avait repoussé cette première confidence, comme elle le devait, avec énergie, Rousseau serait vite revenu de son égarement: c'est une supposition justifiée par de nombreux précédents; et quoique, cette fois, la surprise de l'amour eût été pour lui plus forte que de coutume, il est bien probable qu'il aurait encore, par nécessité, repris goût à la sagesse. Qu'on se rappelle le billet à M'"'' Dupin rendu à Tau-

teur avec un mot de froide exhortation : « Je voulus parler, dit Rousseau, la parole expira sur mes lèvres : ma subite passion s'éteignit avec Tespérance ; et après une déclaration dans les formes, je continuai de vivre avec elle comme auparavant, sans plus lui parler de rien, même des yeux. y> Il était de même facile à M""' d'Houdetot de l'arrêter court; et qui sait s'il ne l'en eût pas dès l'abord remerciée, comme plus tard il la remercia de l'avoir préservé du « crime » ? Entendez : de ne lui avoir pas accordé les dernières faveurs. Au contraire, elle consentit à un accommodement, dont les suites faillirent être graves pour sa réputation et pour son bonheur. Elle donna prise sur elle tout ensemble à Saint-Lambert et à Rousseau : à Saint-Lambert, en lui dissimulant une situation fausse qu'elle avait en la faiblesse de tolérer et Timprudence de laisser pénétrer par d'autres; à Rousseau, en ayant l'air d'autoriser par pitié un fol et coupable amour qui ne méritait pas de tels ménagements. Rousseau rend hommage à la ce générosité )) et à la (( prudence » dont elle fit preuve en évitant de brouiller ensemble deux hommes qui s'estimaient. C'est une extrémité qu'il aurait pu lui épargner par un prompt retour à la raison. Il oublie en outre que la prudence (c'est lui qui vient de nous l'apprendre) était justement la seule vertu dont elle manquât; or jamais elle n'en manqua davantage. Elle le gronda, mais si doucement qu'il n'en fut pas du tout ébranlé. c( Elle avait pour moi, dit-il, de l'estime et de la bienveillance. )) Cette bienveillance, née sous les auspices de Saint- Lambert, s'était développée très vite : M™^ d'Houdetot avait été flattée, touchée même, de voir ce beau génie renoncer pour elle à sa sauvagerie bien connue. Cela est véniel; mais l'estime n'était de mise qu'à la condition d'être méritée. M'"M'Èpinay, qui n'éprouvait pas un moindre engouement pour Rousseau, savait cependant prendre avec lui, dans les grandes occasions, cet accent qui n'admet pas de réplique, et dire nettement : «J'exige». C'est ainsi, par exemple, qu'elle venait de le contraindre à se réconcilier avec Diderot. M"*^ d'Houdetot, par

faiblesse;, non seulement acheva d'endormir la conscience de Rousseau, mais perdit elle-même, à le fréquenter, la claire notion de ses devoirs.

Sa première* imprudence avait été de Fentretenir avec effusion de son amour pour Saint-Lambert. Profaner ainsi le mystère de son cœur, c'était livrer sa principale défense. (( Force contagieuse de l'amour ! . . dit Rousseau avec une vérité saisissante. Elle parlait, et je me sentais ému; je croyais ne faire que m'intéresser à ses sentiments, quand j'en prenais de semblables; j'avalais à longs traits la coupe empoisonnée, M'"' d'Houdetot lui montrait en elle « cette âme tendre, cette douceur d'attachement » qu'il avait prêtées à Julie. Quand on est ainsi faite et qu'on le laisse voir, non seulement on attire à soi les cœurs, mais on leur permet de tout espérer : « C'est le don d'aimer qui te fait aimer )), dit Claire à sa cousine. Don charmant en effet, quoique dangereux, quand il brille dans une âme encore novice ; mais M'"^ dlloudetot avait-elle l'excuse de Julie? Ne devait-elle pas surtout, après l'aveu de Rousseau, bannir de leurs entretiens le nom de Saint-Lambert absent et outragé? Elle n'eut pas cette révolte; elle crut au contraire que le souvenir de Saint-Lambert, souvent et tendrement évoqué par elle, rendrait à Rousseau le sentiment de Fhonneur : «Elle ne me parlait de rien, dit-il, avec tant de plaisir que de l'intime et douce société que nous pourrions former entre nous trois, quand je serais devenu raisonnable. » Par cet optimisme, elle se faisait involontairement sa complice, au lieu de le convertir. La Nouvelle Héloïse nous montrera la plus honnête amitié entre Famant ce devenu raisonnable )), Fépoux qui l'a toujours été (c'est là le grand point dans la pratique), et l'épouse capable par ses vertus d'opérer et de cimenter ce merveilleux rapprochement. Au mariage près (différence négligeable dans l'ordre des sentiments), la chimère de M"'*' d'Floudetot ressemble en tout à celle-là.

Ainsi, loin de calmer, comme elle s'en flattait, la passion de Rousseau, elle ne sut apaiser que ses remords : puisqu'elle

était si tranquille^ c'est qu'il était sans danger; et alors quoi de mal? ce Eh ! pauvre Jean-Jacques, se disait-il, aime à ton aise, en sûreté de conscience, et ne crains pas que tes soupirs nuisent à Saint-Lambert. » Il était ainsi tour à tour, au seul gré de sa fantaisie, amoureux comme un jeune homme, ou au contraire trop vieux pour être aimable et pour devenir le rival de son ami : l'intention, à ses yeux, était purifiée par l'insuccès. Mais voici qui est plus fort et qui trahit sa défiance maladive : tandis qu'il jouait ce rôle si équivoque, il se prit à craindre d'être lui-même dupé. C'était entre M""^ d'Houdetot et lui, entre Eaubonne et l'Ermitage, un échange continu de visites, ou bien des rendez- vous dans les bois, de longues promenades et des causeries en tête-à-tête, propos d'amour d'une part, amicales gronderies de l'autre. Bientôt il devint sombre; M""" d'Houdetot le questionna; il avoua ses soupçons : Tapparente indulgence qu'elle accordait à un amoureux sans conséquence, n'était-ce pas raillerie? Saint-Lambert n'y étaitil pas en tiers, comme confident et comme complice? A cette insolence, que répondit M""^ d'Houdetot? Allait-elle au moins reprendre par fierté l'avantage qu'elle avait perdu par inconséquence et par faiblesse? «J'exigeai des preuves, dit Eousseau... Je devins pressant; le pas était délicat. Il est étonnant, il est unique peut-être qu'une femme, ayant pu venir jusqu'à marchander, s'^en soit tirée à si bon compte. Elle ne me refusa rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder; elle ne m'accorda rien qui pût la rendre infidèle; et j'eus l'humiliation de voir que l'embrasement dont ses légères faveurs allumaient mes sens n'en porta jamais jusqu'aux siens la moindre étincelle. »

Il y a là des mots choquants, auxquels, par surcroit, l'a vérité ne sert pas d'excuse, et M""^ d'Houdetot trouve en Rousseau un avocat bien compromettant. Je ne vois, pour moi, de marchandage heureux que de la part de Rousseau et à son profit : il ne faut pas intervertir les rôles. Il se donnait tout à l'heure pour un galant suranné; le voilà maintenant qui se

croit homme à mettre en péril une vertu moins robuste que celle de M"^ d'Houdetot. ce Au milieu de cette dangereuse ivresse, dit-il avec enthousiasme^ jamais elle ne s'est oubliée un moment. y> Et pourquoi se serait-elle oubliée? 11 n'y a pour elle ni gloire, ni danger, ni ivresse. Elle aime Saint- Lambert, et n'aime que lui. Les effusions « sublimes j) de Eousseau l'intéressent, j'allais dire l'amusent, sans la troubler ; c'est un danger contre lequel elle est d'avance prémunie ; elle s'y expose patiemment, avec un secret plaisir, mais sans avoir besoin d'aucun effort pour demeurer dans les limites de ce qu'ils appellent tous deux la «vertu». C'est bien plutôt Rousseau qui transige à bon compte. Il sait qu'il ne supplantera pas Saint-Lambert, il déclare même qu'il en aurait grand honte et qu'il (( aime trop Sophie pour vouloir la posséder». Oui, mais s'il a horreur du ce crime », il en aime les approches; il réclame des gages, tous les gages compatibles avec ce la plus tendre amitié », et il les obtient. C'est conduire assez bien ses affaires.

Les trois mois que durent ces relations innocentes en apparence, au fond très lascives, et assurément très peu morales, nous offrent un spectacle pénible. M""** d'Houdetot, qui n'est pas émue, nous laisse froids. Rousseau, avec son ce amour platonique de Priape » (c'est le mot cruellement vrai do Saint-Marc Girardin), nous révolte, parce que sa conscience reste tranquille au milieu des pires convoitises, et qu'il lui suffit, pour se croire honnête, de n'avoir point commis en fait (d'attentat cent fois commis dans son cœur». Julie et Saint- Preux, beaucoup plus coupables, nous attirent bien davantage : les défaillances de la volonté laissent au moins subsister en eux la droiture du cœur. « Il ne faut rien accorder aux sens, dit Julie, quand on veut leur refuser quelque chose. » Rousseau, dans les Confessions, s'autorise de son propre exemple pour réfuter cette sage parole ; bien à tort, car M""' d'Houdetot n'avait eu besoin de rien refuser à ses sens, qui, non plus que son cœur, n'attendaient rien de ce soupirant : il n'y

avait eu d'entraînement que pour lui seul^ et ce n'est pas avec ses seules forces qu'il y eût résisté. Il dit quelque part avec plus de sincérité^ s' adressant à M™^ d'Houdetot : (( Je suis aussi coupable que si j'avais succombé; sans vous j'étais perdu^ j'étais le dernier des hommes^ et c'est vous qui m'avez farcé de me vaincre ^ » Elle n'avait pas eu pour cela le moindre combat à livrer contre elle-même.

Une indiscrétion très honteuse assurément mais opportune^ finit par donner l'éveil à Saint-Lambert. Il écrivit à M™^ d'Houdetot une lettre sévère, dans laquelle il lui annonçait son prochain retour : il venait en effet d'être envoyé à Paris, chargé d'un message parle prince de Soubise. A travers les reproches voilés de son amant, elle entrevit soudain la gravité de ses torts envers lui et les conséquences qui en pouvaient résulter. Il semble bien qu'elle n'en avait pas encore eu l'idée : ce Mes lettres, dit-elle à Rousseau, étaient pleines de vous ainsi que mon cœur : je ne lui ai caché que votre amour insensé, dont j'espérais vous guérir et dont, sans m'en parler, je vois qu'il me fait un crime. » C'est alors seulement qu'elle prit la résolution de parler à Rousseau comme elle aurait dû le faire dès le premier moment : « Ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous devez être. » C'était le mettre en demeure d'envisager la question qu'il avait si complaisamment éludée et de résoudre en lui-même le conflit de la passion et du devoir.

Quatre mois plus tôt, et dès ses premières témérités, la crise eût été légère, entre un devoir précis, impérieux d'une part, et de l'autre un sentiment à peine formé. Mais, avec le temps, il en venait à ne plus voir rien d'incompatible entre ce devoir, réduit aux plus modestes exigences, et un amour devenu chaque

1. Lettres sur la vertu et le bonheur (Streckeisen-Moultou, Œuvres incdiles de Rousseau, p. 164).

jour plus pressant et plus tyrannique. Quand il ouvrit les yeux^ il lui sembla que la moitié de sa vie lui échappait. Il vient aussi un moment, dans la Nouvelle Héloïse, où Julie sent qu'elle doit sacrifier son amour, et le déclare à Saint-Preux en le suppliant de Fy aider. Alors commence chez les deux amants la lutte entre le souvenir des anciennes tendresses et le devoir soudainement reconnu ; c'est dans le roman la partie vraiment j belle et pathétique. M'"' d'Houdetot, qui n'a jamais éprouvé pour Rousseau qu'un indulgent intérêt, ne ressemble ici que de fort loin à Julie ; mais Rousseau s'identifie avec Saint-Preux et voit en M*"' d'Houdetot 1' « idole de son cœur )). Cette identité lui parut plus complète encore dans l'amour contrarié que dans les jours heureux, et c'est la voix de Rousseau que nous entendons quand Saint-Preux s'écrie : ce Tout est changé pour moi, mon cœur seul demeure toujours le même... 0 temps qui ne doit plus revenir, temps passé pour toujours, source de regrets éternels ! Plaisirs, transports, douces extases, moments délicieux, ravissements célestes 1 Mes amours, mes uniques amours, honneur et charme de ma vie ! Adieu pour jamais ! »

Quand Julie lui annonce qu'elle est sur le point d'épouser M. de Wolmar, Saint-Preux est atteint d'un sombre désespoir qui va bientôt lui inspirer des projets de suicide; mais en même temps il proteste avec indignation contre la perte d'un bien auquel il avait droit et qu'un autre lui dérobe. Julie a beau lui dire : a. Si vous perdez une tendre amante, vous gagnez une fidèle amie » ; il ne prend pas le change, et la résignation ne lui viendra qu'au prix de longs efforts : c( Cruelle ! dit-il d'abord, en me rendant ce cœur qui m'appartient, rends-le moi tel qu'il me fut donné ! » Rousseau n'avait pas le droit de parler si ferme à M"'" d'Houdetot ; pourtant faiblesse oblige, et elle lui avait tant accordé qu'elle lui semblait ne pouvoir plus, sans trahison, revenir en arrière et l'obliger à être honnête homme. Prétention exorbitante, assurément, mais non pas absurde, chez Rousseau ; prétention que M'"' d'Houdetot avait tout fait pour exaspérer, et qu'il a défendue, dans

la première de ses lettres c( à Sophie avec l'accent douloureux d'une âme meurtrie :

c( Yiens^ Sophie, que j'afflige ton cœur injuste ; que je sois à mon tour sans pitié comme toi... Ah ! Sophie^ je t'en conjure^ ne te fais point rougir de l'ami que tu as cherché... Ne suis-je pas ton bien ? N'en as-tu pas pris possession ? Tu ne peux plus t'en dédire^ et^, puisque je t'appartiens, malgré moi-même et malgré toi, laisse-moi du moins mériter de t'appartenir. Rappelle-toi ces temps de félicité qui, pour mon tourment, ne sortiront jamais de ma mémoire... Combien de fois ton cœur, plein d'un autre amour, fut-il ému des transports du mien ! Combien de fois m'as-tu dit... : Vous êtes l'amant le plus tendre dont j'eusse l'idée : non, jamais homme n'aima comme vous/... N'alléguez plus de fausses excuses qui ne peuvent m'en imposer... Ah ! Sophie, Sophie ! Ose dire que ton amant t'est plus cher aujourd'hui que quand tu daignais m'écouter et me plaindre... Tu l'adorais et te laissais adorer; tu soupirais pour un autre, mais ma bouche et mon cœur recueillaient tes soupirs... Quoi ! tes yeux attendris ne se baisseraient plus avec cette douce pudeur qui m'enivre de volupté ? Quoi ! mes lèvres brûlantes ne déposeraient plus sur ton cœur mon âme avec mes baisers?... Mon cœur te cherchait, et le tien ne me repoussait pas. L'expression du plus tendre amour qui fut jamais n'avait

1. Juin 1757. — Elle a pris place dans la Correspondance, et Saiut-Marc Girardin a vivement raillé cette lettre brûlante, faite d'abord sur brouillon, pensait-il, et travaillée avec autant de soin qu'une page de la Nouvelle Héloïse dont on la croirait détachée. La raillerie n'est pas méritée, mais le rapprochement est juste. Dans ses émotions violentes, Rousseau soulageait son cœur en écrivant; c'est ce que nous apercevons en maint endroit de la NouveUe Héloïse. Plusieurs fois aussi, dans cet état d'esprit, il lui arriva d'adresser mentalement à M™e d'Houdetot (Sophie) des lettres qui n'étaient en réalité que pour lui-même. Telles sont, suivant toute apparence, les quatre lettres sur la vertu et le bonheur, auxquelles nous avons fait plus haut un emprunt. Telle est la lettre dont nous parlons, comme l'atteste cette note (inédite) insérée par Rousseau dans son registre de copies : « Cette lettre n'a pas été envoyée, et je l'ôterais de ce recueil, si je connaissais moins les gens entre les mains desquels il tombera vraisemblablement et qui se garderaient bien de vouloir supposer ou croire que trois feuillets détachés ne continssent qu'une lettre d'amour. » Ainsi, cette « lettre » est une sorte de confession, de soliloque lyrique, une page de journal intime, sans aucun dessein d'apologie publique et sans calcul. Ce morceau et les autres du même genre sont donc fort précieux pour nous permettre de surprendre, sur le fait et à leur heure, les vrais sentiments de Rousseau.

rien de rebutant pour toi... Tes yeux ne fuyaient pas les miens^ et leurs regards n'étaient pas ceux de la froideur : tu cherchais mon bras à la promenade ; tu n'étais pas si soigneuse à me dérober Faspect de tes charmes^ et, quand ma bouche osait presser la tienne^ quelquefois^ au moins, je la sentais résister. Tu ne m'aimais pas, Sophie, mais tu te laissais aimer, et j'étais heureux... A notre dernière entrevue, où tu déployais de nouveaux charmes pour m'enflammer de nouveaux feux, deux fois tu me regardas en dansant. Tous tes mouvements s'imprimaient au fond de mon âme; mes avides regards traçaient tous tes pas ; pas un de tes gestes n'échappait à mon cœur, et dans l'éclat de ton triomphe, ce faible cœur avait la simplicité de croire que tn daignais t'occuper de moi. Cruelle, rends-moi Famitié qui m'est si chère : tu me l'as offerte^ je l'ai reçue ; tu n'as plus le droit de me l'ôter. »

Cette lettre admirable était sous les yeux de Rousseau quand il écrivit les Confessio7is, qui en reproduisent mot pour mot certains passages, mais avec un sentiment tout autre. Dans les Confessions, il ne veut plus voir en M""^ d'Houdetot que la victime de la calomnie, et tout son récit est conçu de manière à la justifier, et lui-même par contre-coup; au lieu qu'ici, sous l'empire d'une douleur qui ne tardera pas à s'effacer, il l'accuse avec une violence sincère et émouvante. Il oublie sans doute que le droit dont il s'autorise n'est pas, n'a jamais été reconnu par M""^ d'Houdetot ; mais elle ne s'était pas non plus blessée de ses audaces, et je crois bien que, tout en lui parlant morale, elle ne lui en avait pas voulu. Sous le charme des premières pages de la Nouvelle Héloïse, elle l'avait vu s'enflammer réellement pour elle de cette passion qu'il venait de peindre avec tant de force, et elle s'était prêtée avec un plaisir passablement égoïste, sans aucun risque pour son cœur déjà rempli, à un duo d'amour dans lequel elle ne donnait la réplique qu'à mi-voix. Elle écoutait Rousseau avec délices : c( Vous êtes, lui disait-elle, l'amant le plus tendre dont j'eusse l'idée. » Mais lui jouait son rôle au naturel ; il y entrait corps

et âme, et portait la robe de Nessus. De là sa colère quand il s'aperçut qu'elle acceptait sans résistance une nécessité devenue pour lui si cruelle : c( Pourquoi t'ëpargnerais-je, pense-t-il, tandis que tu m'ôtes la raison, Thonneur et la vie?» Est-ce avec cette énergie, est-ce en termes plus modérés qu'il lui fit entendre ses doléances? Toujours est-il qu'il ne «l'épargna )) pas. Tenu par elle à l'écart pendant le court délai qui précéda le retour de Saint-Lambert, il protestait contre cette rigueur ; il l'accusait d' « oubli », d' (( abandon ». — « Cela ne peut être, répondait-elle. Je m'afflige sincèrement de ce que vous souffrez et plains tous vos maux comme vos injustices. Croyez qu'il m'en coûte beaucoup d'être si près de vous et de ne pouvoir pas vous voir. » Mais pour Rousseau, cette séparation, à la possibilité de laquelle il ne s'était pas encore arrêté, c'est la fin d'un bonheur dont la paisible et déjà longue jouissance équivaut à un droit. Il est plus loin que jamais du repentir. Quand il se représente, dans les Confessions, ce humilié par les justes reproches d'une jeune femme dont il aurait dû être le Mentor», il s'attribue par anticipation une sagesse à laquelle il ne se réduisit que plus tard et pour des causes bien différentes.

L'arrivée de Saint-Lambert le contraignit à se maîtriser; mais ce qui l'empêcha surtout de s'absorber dans sa douleur, ce fut l'excès de son ressentiment contre la délation clandestine dont il éprouvait les suites. Il y aurait fort à dire pour expliquer l'origine du soupçon qui, aussitôt né, s'implanta dans son esprit avec les caractères de l'absolue certitude, ou, plus exactement, de l'idée fixe. Tout le monde sait, d'après les Confessions, que, sur le rapport de Thérèse, il passa brusquement envers M"'' d'Épinay de l'affection la plus vive à une haine furieuse : il se persuada que M™^ d'Épinay, dévorée de jalousie, et pour enlever Saint-Lambert à M""^ d'Houdetot, avait épié les preuves d'une infidélité qui frappait tous les yeux, tenté de soustraire des billets compromettants, puis informé l'amant trahi des bruits qu'elle avait elle-même accré-

dites à plaisir. Dans ce système, tout est ruineux : Famour de M""' d'Épinay pour Saint -Lambert^ son hostilité contre M""" d'Houdetot^ la véracité de Thérèse^ rien de cela ne supporte l'examen^ et M""" d'Epinay n'a pas eu grande peine^ dans ses Mémoires, à soutenir un système tout opposé et beaucoup plus vraisemblable. C'est Thérèse qui, jalouse de M™^ d'Houdetot^ aurait averti Saint - Lambert , et dépisté Kousseau par le plus impudent des mensonges. M. Ritter croit^ et l'on peut à la rigueur admettre^ que M™' d'Epinay^ après avoir par ses bienfaits de toute nature établi son ascendant sur Rousseau, le vit avec dépit lui échapper et, sans même chercher à feindre, adresser ailleurs ses hommages et ses soins. Pourtant, si flatteuse que fût cette hypothèse pour la vanité de Rousseau, nous ne voyons pas qu'il s'y soit arrêté ; c'est Saint-Lambert, et non pas lui, qu'il accuse M""^ d'Epinay de vouloir conquérir, ou tout au moins détacher d'une rivale odieuse : (c Deux amants bien unis et dignes de s'aimer me sont chers, lui dira-t-il le jour où il arrachera les voiles... Je présume qu'on a tenté de les désunir, et que c'est de moi qu'on s'est servi pour donner de la jalousie à Tun des deux... Cette méchanceté, c'est vous que j'en soupçonne... Moi, qui ne fis jamais de mal à personne, servirais-je innocemment à en faire à mes amis? » Telle est la conviction de Rousseau, et l'origine de sa rupture avec M""^ d'Epinay, qui fut consommée six mois après. Fendant quelques jours, il avait différé sa vengeance. Il n'y put tenir longtemps, et, comme nous venons de le voir, jeta au visage de M""' d'Épinay le grief odieux qu'il nourrissait contre elle. Forte de sa loyauté, M""^ d'Epinay traita cette injure comme l'acte d'un insensé, appela Rousseau, le confondit et lui pardonna. Mais il ne se rendit que pour la forme. Le témoignage de Thérèse et le besoin de faire peser sur quelqu'un la responsabilité de ses déboires l'emportèrent dans son esprit sur les plus fortes preuves. Dès lors toute la conduite de M"'*" d'Epinay ne fut plus à ses yeux qu'un tissu de fourberies : fourberie, ses instances pour le réconcilier avec Grimm ;

fourberie^ la proposition de l'emmener avec elle à Genève^ avec Tarrière-pensée de lui donner Temploi de chaperon dans les circonstances les plus équivoques ; fourberie^ une bienfaisance dont l'unique but était de le réduire en esclavage. On connaît le reste : les insolences de Rousseau^, sa profession d'ingratitude^, son départ de l'Ermitage en plein hiver. Ce fut pour lui une terrible crise, et par la détresse oii il fut tout à coup plongé, et par le décri qu'il encourut dans toute la société de M""^ d'Epinay. Fâché avec Grimm, puis avec Diderot, depuis longtemps en froid avec la ce coterie holbachique », il / ne lui resta plus un seul de ses anciens amis; et même entre/ eux et lui la brouille devint une hostilité déclarée. C'est la date j la plus importante de sa vie, celle de sa rupture avec le parti \ des philosophes. Pour quelle part il était responsable de cette disgrâce, et jusqu'à quel point, sansmêmeparler de sa première méprise sur M"'^ d'Epinay, il avait provoqué ce concert d'inimitiés, c'est ce qu'il n'a pas dit et ce dont il ne se rendait pas compte. Son aberration consistait à se croire opprimé, persé- \ cuté, trahi par tous, et à revendiquer le rôle d'offensé, même . quand l'agression de sa part était flagrante. Dans sa pensée, il | )^ y avait entre tous ses malheurs un enchaînement concerté : \ tout reniontait à M™^ d'Epinay, devenue son implacable ennemie depuis qu'il avait découvert et démasqué la calomnie que l'on sait. Voilà comment il a pu dire que M™^ d'Houdetot J Tavait ce entraîné, quoique bien innocemment, dans Tabîme ».

Cela est un peu vrai, mais dans un autre sens qu'il ne l'entend. Il n'aurait tenu qu'àM™^ d'Houdetot, si là encore elle n'avait manqué de fermeté, d'étouffer en lui dès le début le soupçon qui le perdit. Elle seule pouvait le désabuser, parce qu'elle avait part à sa confusion, et parce que l'amour lui donnait libre accès dans son âme. Au lieu de cela, elle subit la contagion de cette coupable défiance, crut aux prétendues «intrigues de son indigne sœur», et trouva consolation dans le rôle de « victime ». Ainsi, par sa faiblesse, elle encourageait toutes les fautes de Rousseau, elle lui cédait toujours au lieu

de lui résister. Elle lui avait bien recommandé, par prudence, c( de rester tranquille,... d'éviter, pour le moment, toute rupture et tout éclat». Conseil précaire, tant qu'elle ménageait et partageait les ombrages de Rousseau : c'est par l'honnêteté, non par la prudence, qu'on dompte la passion dévoyée. Le plus futile incident suffit pour faire sortir Eousseau d'une réserve qui lui pesait. Il commit la faute irréparable d'ouvrir son cœur à M"' d'Epinay ^ Ce pas franchi, l'opiniâtreté qu'il mettait à ne jamais reconnaître ses torts, à n'y pas même croire, lui fit écouter, par intermittences, mais jusqu'au bout, les suggestions de la rancune. M™^ d'Épinay l'avait humilié sans le réduire, et quand plus tard M™^ d'Houdetot voulut se dédire et lui faire comprendre qu'ils avaient pu se tromper tous les deux, il n'était plus temps. En cela comme en tout le reste, elle avait trop attendu pour être sage. Toutes les fautes de Rousseau lui sont communes en quelque mesure.

Revenons à la Nouvelle Héloïse, que ces actes de démence nous ont un instant fait perdre de vue.

Il y a chez Rousseau deux hommes bien différents, constamment associés l'un à l'autre : un insensé jaloux, vaniteux, insolent; et un amant de l'idéal, aussi ((sensible», aussi

1. M. Ritter croit que cet incident, que la «journée des cinq billets », comme il l'appelle (voir le livre IX des Confessions), eut lieu avant le retour de Saint-Lambert, et que Rousseau, par conséquent, ne garda pas longtemps son secret. Les Confessions sont muettes sur ce point ; mais les Mémoires de M^e d'Épinay sont contraires à la conjecture de M. Ritter, et je ne vois pas de raison pour révoquer en doute leurs indications très nettes et très plausibles. Saint-Lambert, Rousseau et M^^e d'Houdetot se rencontrèrent au moins deux fois à la Chevrette : M™« d'Épinay donne quelques détails tout à fait caractéristiques sur ces réunions dont les Confessions ne parlent qu'en passant. L'attitude très embarrassée qu'y eut Rousseau, et la persuasion que sa gêne visible avait été un triomphe pour M^^ d'Épinay, durent le détourner de revenir bientôt chez elle, comme il s'en était laissé arracher la promesse. De là sans doute, au bout de huit jours, les mots par lesquels M'ns d'Épinay commença le premier des « cinq billets », et qui mirent le feu aux poudres : « Pourquoi donc ne vous vois-je pas? » Ajoutons que dans les « cinq billets » pas un mot ne permet de supposer que Saint- Lambert soit alors absent. Je crois donc que la « journée » en question est des derniers jours do juillet ou des premiers d'août.

c( vertueux » que peut l'être un vrai héros de roman. Le pire de ces deux hommes est malheureusement celui qui parle et qui agit, celui qui frappe les regards de tous, qui blesse et qui révolte, sans remords et presque sans scrupules; Tautre, qui ne se révèle que rarement et dans l'intimité, est le seul qui ait pleine conscience de lui-même. Quand il s'interroge, quand il sonde son cœur et ses reins, il n'y découvre que de nobles élans et le plus pur amour du bien. Si d'aventure sa conduite s'accorde mal avec l'opinion qu'il en veut concevoir, il en rejette hardiment la faute sur la malice des hommes et de la fortune; il sent en lui « le contrepoids de sa destinée »; et s'il a l'air de trahir la vertu, c'est pour la venger. Ce sont les autres qui se trompent dans leurs jugements; car s'il n'est parfait, il est aussi bon qu'un homme peut l'être. Il ressemble à Saint-Preux, c'est tout dire; mais Saint-Preux n'a de combats à livrer que contre son cœur, tandis que Eousseau est la proie des méchants. Mettez Rousseau dans la société de Claire, de Julie, de Wolmar, ses passions et sa faiblesse ne l'empêcheront pas de faire au devoir d'héroïques sacrifices. Pourquoi la vie et les hommes sont-ils tels que la vertu fondée sur « le sentiment intérieur » ne s'y puisse accommoder? Heureuse la vertu qui n'est point méconnue, diifamée et tyrannisée !

Pendant l'hiver de 1757, tandis qu'il méditait la suite de son roman et se préparait à rendre chaste et édifiante une action dont le début n'avait respiré que la volupté, rien ne l'avertissait qu'il fût sur le point de traverser lui-même une crise analogue à celle qu'il se proposait de décrire : il ne se doutait pas que son penchant pour M""^ d'Houdetot fût le prélude d'un violent amour ; à plus forte raison n'en prëvoyait-il pas les suites. Il se trouva cependant qu'il avait traité dans sa pensée, et comme en théorie, le cas de conscience qu'il allait avoir à résoudre en pratique. Voyons ses principes, et l'étrangeté de sa conduite cessera de nous étonner.

Toute la Nouvelle Héloï'seYei)o&e sur ce principe, que l'amour est un bien en soi, qu'il est ce la route de la vertu )). Une fois

NOUV. IIÉLOÏSP. q

qu'on en a senti le noble enthousiasme^ on peut^ on doit se proposer de le ce rectifier d, non de l' ce affaiblir » ni d'y renoncer^ ce qui serait un suicide moral. « Si l'amour éteint jette l'âme dans l'épuisement^ l'amour subjugué lui donne, avec la conscience de sa victoire, une élévation nouvelle et un attrait plus vif pour tout ce qui est grand et beau. » Ainsi parle Saint-Preux, et Julie, ]a pieuse Julie, avec plus d'humilité et une plus grande défiance de sa faiblesse, ne tient pas au fond un autre langage ; elle est seulement un peu mieux armée contre les séductions de ce sentiment, ce le plus pur et le plus doux de la nature ». Elle en connaît les entraînements perfides, mais, ditelle, c( n'a-t-il pas une fin bonne et louable? Ne dédaigne-t-il pas les âmes faibles et rampantes? N'anime-t-il pas les âmes grandes et fortes ? N'ennoblit-il pas tous leurs sentiments? Ne double-t-il pas leur être? Ne les élève-t-il pas au-dessus d'ellesmêmes? » Aussi se garderait-elle de l'cc étouffer» ; il lui suffit de l'affranchir des sens, de l'élever en l'épurant. Mariée et résolue à remplir avec rigueur ses nouveaux devoirs, elle dit à Saint-Preux ; « Oublions tout le reste, et soyez l'amant de mon âme. » — Morale périlleuse, féconde en excuses pour ces (( fautes imprévues », qui ne font pas d'un homme ce fragile » un (( méchant » homme. Mais cette morale, quelle qu'elle soit, Rousseau ne l'a pas imaginée après coup comme un expédient commode; quand il aima M""*" d'Houdetot, il avait déjà dessiné le plan de la Nouvelle Héloïse, et c'est en suivant ses principes qu'il s'égara.

Déjà disposé à voir en Saint-Preux un autre lui-même, il confondit Julie avec M'"' d'Houdetot et se lança pour tout de bon en plein roman, avec d'autant moins d'hésitation que les graves défaillances de ses deux personnages ne lui paraissaient pas à redouter. 11 n'avait plus l'âge de Saint-Preux, et M""" d'PIoudetot, toute à Saint-Lambert, n'était plus exposée aux mômes dangers qu'une jeune fille surprise sans défense par les délices inconnues de l'amour. Il croyait ainsi, non sans quelques regrets, franchir la première étape et débuter

par un commerce tout spirituel. Il ne tarda pas à découvrir qu'en dépit de son âge et de sa volonté^ il ne lui appartenait pas de se livrer aux enivrements du cœur sans avoir à craindre l'importun réveil des sens : les Confessions, avec leur cynisme, en disent sur ce point beaucoup plus qu'on n'en oserait citer. Mais comme M""^ d'Houdetot ne lui laissait pas franchir la limite précise où Thonneur eût irrévocablement succombé, il retrouvait toute sa tranquillité de conscience en se disant qu'il avait, en fait, a respecté le dépôt sacré de l'amitié » ; il se jugeait sans reproche à l'égard de Saint-Lambert, et considérait même avec admiration une liaison qui, malgré des entraînements si dangereux, avait pu durer sans s'avilir. Bien qu'en toute franchise il en attribuât la gloire à M""^ d'Houdetot, il n'en était pas moins (c content de lui-même » : ce Ma chère et digne amie, s'écrie-t-il, je cherchais le repentir et vous m'avez fait trouver le bonheur. » Sa joie lui tenait lieu d'innocence. Et quand ils auraient succombé, son indulgente morale l'eût encore préservé du désespoir : c'est que M""" d'Houdetot eût été c( plus aimable », et lui ce plus faible )> ; ils seraient tombés au rang d' ce amants vulgaires » : sans doute, mais on peut s'en relever. Amant vulgaire lui-même et, comme tel, accessible à une jalousie mesquine, Saint-Lambert eût vu là peut-être un crime irrémissible: mais Wolmar juge de plus haut et plus sainement ces faiblesses imputables, non pas au vice, mais à une erreur du cœur : « Je vis, dit ce véritable sage aux deux amants repentis, quel trompeur enthousiasme vous avait tous deux égarés : il n'agit que sur les belles âmes; il les perd quelquefois, mais c'est par un attrait qui ne séduit qu'elles. » Après tout, de quoi Saint-Lambert aurait-il pu se plaindre? Un jour, sous l'acacia d'Eaubonne, pour couper court à une scène scabreuse. M™' d'Houdetot avait prononcé tout à coup ces mots magiques : « Saint-Lambert nous écoute. » Si vraiment il les avait écoutés et s'il avait été capable de les comprendre, quel ravissement n'eût-il pas ressenti ! A ce souvenir, Rousseau tombe en extase : « 0 ma Sophie ! qu'il m'est doux de penser...

qu'un murmure d'applaudissements s'élevait parmi les pures intelligences^ en voyant deux amis tendres et honnêtes faire dans le secret de leur cœur des sacritices à la vertu. »

Ainsi^ ses paradoxes en action et ceux qu'il a développés dans son roman sont en parfait accord ; mais, remarquons-le bien, le roman a la priorité. Quand M™^ d'Houdetot captiva la pensée de Eousseau, il avait déjà conçu la chimère de Clarens, sa doctrine sur l'amour et l'application qu'il en devait faire à ses personnages. Il avait même écrit (quitte à les retoucher plus tard) quelques-unes des grandes scènes qui s'y rapportent : la scène de l'Elysée, par exemple, et celle du lac, la plus belle et la plus significative de tout l'ouvrage. Nous le voyons encore, pendant la même saison, faire son enquête sur le voyage de l'amiral Anson, pour raconter la navigation de trois ans autour du monde, pendant laquelle Saint-Preux doit dépouiller le vieil homme et devenir capable de dompter son cœur. Son plan était donc arrêté dès lors ; mais, à part quelques fragments dont la forme n'était pas encore définitive, il n'écrivit son livre qu'après avoir fait lui-même l'expérience d'un grand amour traversé par la fatalité des circonstances et combattu par respect pour le devoir. 11 était donc naturel que cette expérience se fît jour en maint endroit dans une fiction qui lui l essembl ait tant, et que certains traits du roman fussent ou des réminiscences ou des revanches prises par l'imagination sur l'ingrate réalité. Étudiée à ce point de vue, la Nouvelle Héloïse prend un sens et un intérêt tout nouveaux.

Après trois ans de lointains voyages, Saint-Preux reçoit à son retour cette lettre de Wolmar : ce La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son cœur à son heureux époux. 11 vous croit digne d'avoir été aimé d'elle, et il vous oiFre sa maison... Vous y trouverez l'amitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre cœur, et s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. » Il n'est pas sans crainte; pourtant il y va. 11 retrouve Julie entourée de son mari et de ses enfants, aussi simple, aussi confiante avec lui que le sage

Wolmar. Son parti est pris; il « sait son devoir », il le c( remplira» ; c'en est fait de son coupable amour. Voilà l'idéal de Rousseau; mais pouvait-il espérer que Saint-Lambert entrât dans le rôle de Wolmar, pût tout apprendre et tout pardonner? Ni M""^ d'Houdetot ni lui n'en croyaient rien, et leur commun avis fut d'observer une extrême prudence. Il fallait pourtant payer de mine, et Rousseau avait fait le projet, sans attendre Saint-Lambert, d'aller le premier l'cc embrasser » à son arrivée. Est-ce M""" d'Houdetot qui voulut lui préparer les voies, est-ce quelque obstacle matériel qui se mit en travers? Toujours est-il que leur première entrevue eut lieu, non dans l'intimité, mais à la Chevrette, chez M™' d'Épinay. Devant ce témoin gênant, Rousseau perdit toute assurance. A quelques jours de là, M"*' d'Épinay reçut encore la visite des mômes personnages, et son impression fut la même : « Saint-Lambert et M'"^ d'Houdetot, dit-elle, avaient l'air très soucieux, et Rousseau n'était pas gai. » Ce qui tend à prouver qu'elle dit vrai, c'est que les Confessions n'en parlent pas. Rousseau nous apprend seulement que les deux amants vinrent ensuite le visiter à l'Ermitage, qu'il les vit plus unis que jamais et qu'il en fut comblé de joie : c'était le témoignage et la récompense de sa vertu. « Douce et précieuse innocence, dit aussi Saint- Preux, je n'avais point goûté tes charmes... J'aspire à voir un tiers entre nous, et je crains autant le tête-à-tête que je le désirais autrefois. »

H y avait cependant une ombre au tableau. Saint-Lambert n'était pas tout à fait ce que Rousseau l'aurait souhaité. Avec une modération sans doute admirable, mais par des signes trop évidents pour s'y méprendre, il lui laissait paraître sa rancune. Ainsi, comme Rousseau lui lisait un de ses derniers écrits encore inédit, sa lettre à Voltaire sur la Providence^,

1. Du 18 août 1756, en réponse au poème sur le désastre de Lisbonne. — C'était, dans la pensée do l'auteur, une œuvre destinée au public ; mais Voltaire, habilement, lui avait refusé son consentement, et Rousseau la montrait à ses amis, la laissait môme circuler, en affectant les précautions l«s plus méticuleuses pour la dérober à l'impression. Mais, en 1760, après sa rupture ouverte avec Voltaire, il prêta les mains

Saint-Lambert s'endormit à ronfler^ et Eoiisseau subit sans protester cette mortification. Par bonheur^ M""^ d'Houdetot seule assistait à cette scène; ce fut^ paraît-il^ une atténuation : (( Telles étaient ses vengeances^ mais sa générosité ne lui permit jamais de les exercer qu'entre nous trois. )) La vanité^ chez Rousseau^ voilà le point vulnérable. Il se rend compte que Saint-Lambert lui a retiré quelque peu de son estime; il s'en console^ en se disant que cela passera^ et qu'il a affaire à un homme c( trop sensé pour confondre une faiblesse involontaire et passagère avec un vice de caractère ». Dans ces conditions^ il peut sembler étonnant qu'il n'y ait pas eu d'explication entre eux deux^ et que Saint-Lambert n'ait pas jugé à propos de la provoquer. En y regardant de près, on en trouve cependant des raisons fort probables. D'abord Saint-Lambert, avant même de se rencontrer avec Eousseau, avait pu recevoir de M"'' d'Houdetot les éclaircissements qu'il jugeait nécessaires. Elle n'avait pas un instant cessé de l'adorer, et elle trouva sans nul doute pour l'en convaincre les arguments auxquels ne résiste pas un amant bien épris, qui ne veut pas jouer les Arnolphe et qui, rassuré sur l'essentiel, s'épargne le ridicule d'une investigation minutieuse. Saint-Lambert admit donc qu'entre ]^|me crUoudetot et Rousseau tout le mal s'était borné à une fréquentation trop assidue, que le reste était pure médisance. C'est bien ce que veut dire M™' d'Houdetot lorsqu'elle écrit à Rousseau, à quelque temps de là : ce Les injustices de ce que j'aime sont passées. Je vous ai défendu contre elles... Je connaissais trop son cœur pour n'être pas sûre qu'il en reviendrait quand il me verrait innocente et qu'il méjugerait avec toute sa raison. » N'ayant donc rien à demander à Rousseau, pourquoi Saint-Lambert aurait-il voulu s'expliquer avec lui? Pour lui faire des reproches? A quoi bon, puisqu'il consentait à le revoir et qu'au surplus il comptait prendre ses mesures pour

lui-même à cotte divulgation, en protestant d'ailleurs de sa complète innocence. (Voy, sa lettre à Voltaire du 17 juin 1760, et l'ouvrage de M. Maugras, Voltaire et J.-J. Rousseau, p. m et suiv.)

éviter de sa part toute récidive. Pour aller au-devant d'une scène pathétique? EiKîore plein de défiance^ il s'en serait bien gardé. Poli mais froid (c'est ainsi qu'on s'accorde à nous le représenter)^ il ne voulait pas se fâcher^ et n'était pas d'humeur à s'attendrir. Toutes contraires étaient les dispositions de Rousseau : il tenait absolument à dissiper le nuage léger mais persistant qui pesait sur leur amitié ; il avait prié Saint-Lambert de le venir voir une dernière fois avant son départ, et comptait bien^ ce jour-là, seul à seul, arriver à ses fins. C'est justement ce calcul que déjoua Saint -Lambert, et leur réconciliation^ qu'il avait ses raisons de ne pas désirer trop complète, fut ajournée. Rousseau, très déçu, lui en fera bientôt le reproche : c( Je suis persuadé, lui écrira-t-il, que vous goûteriez ce plaisir aujourd'hui, si vous m'eussiez donné la journée que vous m'aviez promise, et que vous fussiez venu recevoir à l'Ermitage l'effusion d'un cœur dont sûrement le vôtre eût été content. » Rien ne dit cependant que les choses eussent aussi bien tourné, si de part et d'autre on avait déclaré toute sa pensée.

Ce rapprochement, désiré par Rousseau, devait avoir, selon lui, deux résultats : d'abord de lui donner accès comme autrefois auprès de M""" d'Houdetot, qu'il aimait toujours passionnément et dont il ne concevait pas qu'il pût supporter la privation; en second lieu (et ceci est plus subtil), de l'amener à purifier son amour, par l'idée toujours présente que Saint- Lambert se fiait à son honneur et lui imposait en retour cette condition. N'est-ce pas ainsi que Wolmar purifie l'amour mutuel de Julie et de Saint-Preux, en l'autorisant? Pour les c( guérir », il les exhorte à ne prendre contre eux aucune « précaution injurieuse », à se traiter familièrement devant lui ou en son absence; et même, un beau jour, pour rendre plus décisif l'effet du remède, il fait exprès de s'éloigner et de les laisser seuls. Ce grand médecin des âmes tient que rien n'irrite l'amour autant que la gêne et la tristesse; il bannit l'une et l'autre. Qu'arrive-t-il? Saint-Preux est toujours amoureux, mais il est guéri. Voilà ce l'énigme », en voici le mot : ce Ce

n*est pas de Julie de Wolmar qu'il est amoureux, c'est de Julie d'Etange... La femme d'un autre n'est point sa maîtresse; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écolière. 11 est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup et qu'elle lui en rappelle souvent le souvenir. Il l'aime dans le temps passé... : ôtez-lui la mémoire, il n'aura plus d'amour. » Vous souriez? Wolmar n'en est pas ému, car, dit-il, ce ceci n'est pas une vaine subtilité, c'est une observation très solide». Eousseau en fait son profit. Déterminé maintenant « à se vaincre et à ne rien épargner pour changer sa folle passion en une amitié pure et durable», M"'^ d'Houdetot va lui apparaître sous un jour nouveau ; il n'a besoin que d'y être aidé. Loin d'elle, il reste hanté par l'ancienne image ; point de remède alors et point de guérison.

11 lui manquait encore, il est vrai, le consentement de Saint- Lambert; il prit sur lui de le supposer acquis. Puis il retourna bravement vers celle dont le ce concours » lui était indispensable pour mener à bien son vertueux dessein. Contre son attente, il la trouva « distraite, embarrassée » ; elle lui réclama ses lettres; quant à celles de Kousseau, elle lui affirma qu'elle les avait brûlées, ce dont il douta toujours : « Non, dit-il, l'on ne met point au feu de pareilles lettres... Jamais celle qui peut inspirer une pareille passion n'aura le courage d'en brûler les preuves. » Tant de rigueur ne pouvait être le fait d'une si douce personne ; il comprit tout de suite qu'elle obéissait à Saint- Lambert. c( Je vis clairement, dit-il, qu'il s'était passé quelque chose qu'elle ne voulait pas me dire, et que je n ai jamais su. » Ce dernier mot, on le verra, est une imposture; mais ce que M™^ d'Houdetot lui fit savoir n'était pas facile à pallier, et l'auteur des Confessions a pris, en désespoir de cause, le parti de n'en rien dire. Cette omission voulue l'a entraîné dans une série d'inexactitudes et de réticences où il ne reste plus la moindre place pour la simple vérité.

Dans sa douleur, sa volonté l'abandonna, et l'amour ulcéré reprit sur lui tout son empire. Son abattement était visible ;

M"' d'Épinay dit qu'il lui « faisait pitié ». Sur ces entrefaites, Diderot qui revenait deLangres, son payS;, l'allavoir à l'Ermitage. Rousseau ne nous dit rien de cette visite, ou plutôt il en recule la date d'au moins quatre mois, ce qui lui permet d'en altérer complètement le caractère essentiel. A l'en croire, c'est seulement ajDrès son départ de l'Ermitage qu'il aurait pris Diderot pour confident de ce l'amour aussi malheureux qu'insensé qui avait été l'instrument de sa perte » ; encore ne lui aurait-il pas avoué que M""^ d'Houdetot en fût instruite ; cela n'appelait pas de réponse, et il ne nous dit pas, en effet, que Diderot lui en ait fait aucune. Fort différent est le récit de Diderot. D'après lui, la conversation a lieu presque au lendemain du départ de Saint-Lambert, en plein été. Rousseau, accablé de tristesse et pressé par Diderot d'en découvrir la cause, raconte ses récentes folies, la délation de M""^ d'Epinay, la situation fausse et humiliante où il se trouve. Diderot, à son ordinaire, ouvre un avis : « Je lui conseillai, dit-il, d'écrire tout à M. de Saint-Lambert et de s'éloigner de M'"' d'Houdetot ; le conseil lui plut ; il me promit qu'il le suivrait. Je le revis dans la suite ; il me dit l'avoir fait et me remercia d'un conseil qui ne pouvait lui venir que d'un ami aussi sensible que moi et qui le réconciliait avec lui-même ^ » Diderot se le tint pour dit et crut la lettre de Rousseau conçue dans les termes dont ils avaient ensemble arrêté le programme : c'était une grave erreur et, de la part de Rousseau, une insigne mauvaise foi que les événements se chargeront bientôt de confondre. Aussi ne cherchez dans les Confessions aucune allusion ni à l'avis de Diderot ni à la promesse de Rousseau. Diderot l'engage à s'éloigner de M™' d'Houdetot, voilà du bon sens ; Rousseau pouvait-il lui répondre que tout son désir était de la revoir, et l'initier aux mystères de sa théorie sur les remèdes del'amour? Cela n'était pas àla portée des profanes. H n'avait garde non plus de lui confier les véritables griefs de Saint-

1. Je cite les Tablettes de Diderot; les derniers mots se retrouvent textuellement dans les Mémoires de Marmontel.

Lambert et sa propre honte. Diderot se croyait instruit de tout; en réalité, par ses réticences comme par ses faux aveux, Kousseau s'était joué de lui.

De même Eousseau feint auprès de nous l'ignorance sur les motifs de sa disgrâce qu'il connaissait parfaitement. En premier lieu, Saint-Lambert réprouvait avec énergie l'accusation dont Rousseau avait chargé M""^ d'Epinay, et lui en voulait d'autant plus qu'il avait su l'insinuer dans l'esprit de M""" d'Houdetot, La jalousie de M™' d'Houdetot, suscitée de la sorte, avait mis Saint-Lambert dans un grand embarras : il n'en avait triomphé qu'en la ménageant. Pendant son séjour à Paris, il s'était tenu sur la réserve avec M™'' d'Epinay et n'avait pris congé d'elle que par une simple lettre. Comme elle avait remarqué ce refroidissement, il fit de son mieux ensuite pour en effacer l'impression : ce Si je ne vous ai guère vue pendant mon voyage, lui écrivit-il, prenez-vous-en à M""^ d'Houdetot. Si vous la voyez, dites-lui que je lui suis toujours très attaché. Je le lui dis bien aussi ; mais elle aime mieux que d'autres le lui disent. y> Cela n'est-il pas d'un tact exquis? Aussi M""' d'Houdetot reparut à la Chevrette, et supplia Rousseau de suspendre son jugement, de «douter)) et de se taire. Elle ne savait pas que, sur ce point, ses recommandations arrivaient trop tard. Elle se retranchait derrière l'opinion de Saint-Lambert : c( Je ne vous conseille pas de parler à notre ami des sujets de plainte que vous avez contre M""' d'Epinay qui me regardent. )) Rousseau savait dès le premier moment qu'il y serait mal venu. En effet, dans sa lettre du 4 septembre, après avoir rappelé à Saint-Lambert que M"'' d'Houdetot avait elle-même recherché cette amitié que maintenant elle lui retirait, il avait l'intention d'ajouter ces mots : ce Ces entretiens, trop innocents pour être circonspects, devinrent si fréquents et parurent si peu l'ennuyer, qu'ils excitèrent quelques discours dont j'ignore la source vile et ténébreuse et dont il ne me manque pour en rire qu'un peu de meilleure humeur ^ )) Puis il se ravisa et biffa de

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