‹ La nouvelle HéloïseChapitre 102 sur 214 · IV. DE JULIE A CLAIRE · texte numérisé non relu

IV. DE JULIE A CLAIRE

Oh ! ma chère, dans quel trouble tu m'as laissée hier au soir ! et quelle'nuit j'ai passée en rêvant à cette fatale lettre ! Non , jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur; jamais je n'éprouvai de pareilles agitations , et jamais je n'aperçus moins le moyen de les apaiser. Autrefois une certaine lumière de sagesse et déraison dirigeait ma volonté; dans toutes les occasions embarrassantes, je discernais d'abord le parti le plus honnête, et le prenais à l'instant. Maintenant , avilie et toujours vaincue, je ne fais que flotter entre des passions contraires : mon faible cœur n'a plus que le choix de ses fautes ; et tel est mon déplorable aveugle-

' La chimère des conditions! c'est un pair d'Angleterre qui parle ainsi! et lool ceci ne serait pas une fiction! Lecteur, qu'en dites-vous?

ment , que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti, la vertu ne m'aura point guidée, et je n'en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mon père me destine; lu sais quels liens l'amour m"a donnés. Veux-je être vertueuse.' l'obéissauce et la foi m'i.nposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon cœur.' qui préférer d'un amant ou d'un père.' Hélas ! en écoutant l'amour ou la nature , je ne puis éviter de mettre l'un ou l'autre au désespoir ; en me sacrifiant au devoir, je ne pui^ éviter de commettre un crime; et, quelque parti que je prenne, il faut que je meure à la fois- malheureuse el coupable.

Ah! chère et tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource, et qui m'as tant de fois sauvée de la mort et du désespoir, considère aujourd'hui l'horrible état de mon àme, et vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires. Tu .sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie , si je sais déférer aux leçons de l'amitié. Prends donc pitié de l'accablement où tu m'as réduite ; achève, puisque tu as commencé; supplée à mon courage abattu ; pense pour celle qui ne pense plus que par loi. Enfin , lu lis dans ce cœur qui t'aime ; tu lo connais mieux que moi. Apprends-moi donc ce que je veux ; et choisis à ma place , quand je n'ai plus la force de vouloir, ni la raison de choisii .

Relis la lellre de ce généreux Anglais; relis-la mille fois , mou ange. Ah ! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l'amour, la paix , la vertu peuvent me promettre encore ! Douce cl ravissante union des âmes , délices inexprimables même au sein des remords , dieux ! que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale.' Quoi! le bonheur et l'innocence seraient encore en mon pouvoir! Quoi ! je pourrais expirer d'amour et de joie entre un époux adoré et les chers gages de sa tendresse!... Et j'hésile un seul moment! et je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la (it commettre ! et je ne suis pas déjà femme vertueuse el chasle mère de (amille!... Oh! que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! que ne peuvent-ils être témoins de la manière dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu'ils ont remplis envers moi!... Et les tiens , fille ingrate et dénaturée , qui les remplira près d'eux , tandis que tu les oublies.' Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d'une mère, que lu le prépares àlede\enir.' Celle qui désho-

norc sa famille apprendra-l-clle à ses enfants à l'honorer? Digne objet de l'aveugle tendresse d'un père et dune mère idolâtres, aijandonnc-les au regret de t'avoir fait naître ; couvre leurs vieux jours de douleur et d'opprobre... et jouis, si tu peux, d'un bonheur acquis à ce prix !

Mon Dieu, que d'horreurs m'environnent! quitter furtivement son paj's , déshonorer sa famille , abandonner à la fois père, mère, amis , parents , et toi-même! et toi, ma douce amie! et toi, la bien-aimce de mon cœur ! loi dont à peine , dès mon enfance , je puis rester éloignée un seul jour; te fuir, te quitter, te perdre , ne pluste voir!... Ah! non : que jamiis... Que de tourments déchirent ta malheureuse amie ! elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix , sans qu'aucun dos biens qui lui resteront la console. Hélas ! je m'égare. Tant de combats passent ma force et troublent ma raison ; je perds à la fois le courage et le sens. Je n'ai plus d'espoir qu'en toi seule. Ou choisis, ou laisse-moi mourir.

Page 1