‹ La nouvelle HéloïseChapitre 107 sur 214 · IX.— D£ MYI.ORD EDOfARD A JULIE · texte numérisé non relu

IX.— D£ MYI.ORD EDOfARD A JULIE

Nous l'emportons, charmante Julie; une erreur de notre ami l'a ramené à la raison : la honte de s'être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur, et l'a rendu si docile que nous en ferons désormais tout ce qu'il nous plaira. Je vois avec plaisir que la faute qu"il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit ; et je connais qu'il m'aime , en ce qu'il est humble et confus en ma présence , mais non pas embarrassé ni contraint. Il sent trop bien son injustice pour que je m'en souvienne ; et des torts ainsi reconnus font plus d'honneur à celui qui les répare qu'à celui qui les pardonne.

J'ai profité de cette révolution et de l'effet qu'elle a produit, pour prendre avec lui quelques arrangements nécessaires avant de nous séparer; car je ne puis différer mon départ plus longtemps. Comme je compte revenir l'été prochain , nous sommes convenus qu'il irait m'attendreàPari3,et qu'ensuite nous irions ensemble en Angleterre. Londres est le seul théâtre digne des grands talents , et où leur carrière est le plus étendue ' : les siens sont supérieurs à

' C'est avoir une étrange prévention pour son pays; car je n'entends pas dire qu'il y en ait au monde ou, généraiemen't parlant, les élrangers soienlmoins bien re.us,et trouvent plus d'oljslacles à s'avancer.

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bien des égards; el je ne désespère pas de lui voir faire en peu de temps , à l'aide de quelques amis , un chemin digne de son mérite. Je vous expliquerai mes vues plus eu détail à mon passage auprès de vous : en attendant, vous sentez qu'à force de succès on peut lever bien des difficultés, et qu'il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l'esprit de votre père. C'est, ce me semble, le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur et le sien , puisque le sort et les préjugés vous ont ôté tous les autres.

J'ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste , pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec noire ami : sa tristesse est trop profonde pour laisser place à beaucoup d'entretien : la musique remplira les vides du silence , le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie. J'attends cet état pour le Hvrer à lui-même, je n'oserais m'y fier auparavant. Pour Regianino, je vous le rendrai en repassant , et ne le reprendrai qu'à mon retour d'Italie, temps où, sur les progrès que vous avez déjà faits toutes deux, je juge qu'il ne vous sera plus nécessaire. Quant à présent , sûrement il vous est inutile , et je ne vous prive de rien en vous l'ôtant pour quelques jours.

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