‹ La nouvelle HéloïseChapitre 115 sur 214 · XVII. — A JULIE · texte numérisé non relu

XVII. — A JULIE

Enfin me voilà tout à fait dans le torrent. Mon recueil fmi, j'ai commencé de fréquenter les spectacles et de souper en ville. Je passe ma journée entière dans le monde , je prèle mes oreilles et mes yeux à tout ce qui les frappe; et, n'apercevant rien qui te ressemble , je me recueille au milieu du bruit , et converse en secret avec toi. Ce n'est pas que cette vie bruyante et tumultueuse n'ait aussi quelque sorte d'attraits, et que la prodigieuse dive:sité d'objets n'offre de certains agréments à de nouveaux débarqués ; mais pour les sentir il faut avoir le cœur vide et l'espi-it frivole ; l'amour et la raison semblent s'unir pour m'en dégoûter : comme tout n'est que vaine apparence , et que tout change à chaque instant , je n'ai le temps d'être ému de rien , ni celui de rien examiner.

Ainsi je commence à voir les difficultés de l'étude du monde , et je ne sais pas même quelle place il faut occuper pour le bien connaître. Le philosophe en est trop loin, Thomme du monde en est trop près. L'un voit trop pour pouvoir réfléchir, l'autre trop peu pour juger du table.au total. Chaque objet qui frappe le philosophe , il le considère à part ; et , n'en pouvant discerner ni les liaisons ni les rapports avec d'autres objets qui sont hors de sa portée , il ne le voit jamais à sa place , et n'en sent ni la raison m les vrais effets. L'homme du monde voit tout, et n'a le temps de penser à rien : la mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir, et non de les observer ; ils s'effacent muluellemeat

no LA NOUVELLE IIÊLOISE.

avec rapidité, et il ne lui reste du tout que des impressions confuses, qui ressemblent au chaos.

On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement , parce que le spectacle exige une continuité d'attention qui interrompt, la réflexion. Un homme qui voudrait diviser son temps par intervalles entre le monde et la solitude, toujours agité dans sa retraite et toujours étranger dans le monde , ne serait bien nulle part. Il n'y aurait d'autre moyen que de partager sa vieenlicre en deux grands espaces ; l'un pour voir, l'autre pour réflécliir : mais cela même est presque impossible ; car la raison n'est pas un meuble qu'on pose et qu'on reprenne à son gré, et quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie.

Je trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu'observer n'observe rien, parce qu'étant inutile dans les affaires et importun dans les plaisirs , il n'est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit soi-même ; dans l'école du monde comme dans celle de l'amour, il faut commencer par pratiquer ce qu'on veut apprendre.

Quel parti prendrai-je donc, moi étranger, qui ne puis avoir aucune affaire en ce pays, et que la différence de religion empêche ' rait seule d'y pouvoir aspirer à rien? Je suis réduit à m'abaisscr pour m'instruire , et, ne pouvant jamais être un homme utile, à tâcher de me rendre un homme amusant. Je m'exerce , autant qu'il est possible, à devenir poli sans fausseté, complaisant sans bassesse , et à prendre si bien ce qu'il y a de bon dans la société , que j'y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui veut voir le monde doit au moins en prendre les manières jusqu'à certain point; car de quel droit exigerait-on d'être admis parmi les gens à qui l'on n'am-ait point l'art de plaire ? Mais aussi quand il a trouvé cet art, on ne lui en demande pas davantage , surtout s'il est étranger. Il peut se dispenser de prendre part aux cabales, aux intrigues, aux démêlés; s'il se comporte honnêtement envers chacun , s'il ne donne à certaines femmes ni exclusion ni préférence , s'il garde le secret de chaque société où il est reçu, s'il n'étale point les ridicules d'une maison dans une autre , s'il évite les confidences, s'il se refuse aux tracasseries, s'il garde partout une certaine dignité, i! pourravoirpaisiblomoiille monde, conserver ses mœurs , sa probité , sa franchise même, pourvu

SECONDE PARTIE. m

qu'elle vienne d'un esprit de liberté, et non d'un esprit de parti. Voilà ce que j'ai lâché de faire, par l'avis de quelques gcna éclairés que j'ai choisis pour guides parmi les connaissances que m'a données mylord Edouard. J'ai donc commencé d'être admis dans des sociétés moins nombreuses et plus choisies. Je ne m'étais trouvé jusqu'à présent qu'à des diners réglés, où l'on ne voit de femme que la maîtresse de la maison , où tous les désœuvrés de Pai'is sont reçus pour peu qu'on les connaisse , où chacun paye comme il peut son diner en esprit ou en flatterie, et doat le ton bruyant et confus ne diffère pas beaucoup de celui des tables d'auberges.

Je suis maintenant initié à des mystères plus secrets. J'assiste à des soupers priés , où la porte est fermée à tout sunenant , et où l'on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent lous, sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C'est là que les femmes s'observent moins, et qu'on peut commencera les étudier; c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus fins et plus satiriques; c'est là qu'au lieu des nouvelles publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le malin , on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu'on dévoile tous les événements secrets de la chronique scandaleuse, qu'on rend le bien et le mal également plaisants et ridicules, et que, peignant avec art et selon l'intérêt particulier les caractères des personnages , chaque interlocuteur, sans y penser, peint encore beaucoup mieux le sien; c'est là qu'un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure , on la rend seulement plus amère; c'est là, en un mot, qu'on affile avec soin le poignard , sous prétexte de faire moins de mal , mais en effet pour l'enfoncer plus avant.

Cependant , à considérer ces propos selon nos idées, on aurait tort de les appeler satiriques, car ils sont bien plus railleurs que mordants , et tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général , la satire a peu de cours dans les grandes villes , où ce qui n'est que mal est si simple , que ce n'est pas la peine d'en parler. Que reste-t-il à blâmer où la vertu n'est plus estimée.' et de quoi médirait-on quand ou ne trouve plus de mal à rien ? A Paris surtout , où l'on ne saisit les choses que par le côté plaisant , tout ce qui doitallusnorla colère et l'indignation est toujours mal reçu, s'il

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n'esl mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n'aiment point à se fâcher; aussi ne se fàchenl elles de rien : elles aiment à rire ; et comme il n'y a pas le mot pour rire au crime , les fripons sont d'honnêtes gens comme tout le monde. Mais malheui- à qui prête le flanc au ridicute ! sa caustique empreinte est iueffai;able ; il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu'au vice même; il fait calomnier les méchants. Mais revenons à nos soupers.

Ce qui m'a le plus frappé dans ces sociétés d"élite , c'est de voir six personnes choisies exprès pour s'entretenir agréablement ensemble, et parmi lesquelles régnent même le plus souvent des liaisons secrètes, ne pouvoir rester une heure entre elles six sans y faire intervenir la moitié de Paris; comme si leurs cœurs n'avaient rien à se dire, et qu'il n'y eût là personne qui méritât de les intéresser. Te souvient-il, ma Julie, comment , en sou,)ant chez ta cousine ou chez toi, nous savions, en dépit de la contrainte et du mystère, faire tomber l'entretien sur des sujets qui eussent du rapporta nous, et comment, à chaque réflexion touchante , à cliaciue allusion subtile , un regard plus vif qu'un éclair, un soupir plutôt deviné qu'aperçu , en portait le doux sentiment d'un cœur à l'autre.'

Si la conversation se tourne par hasard sur les convives , c'est communément dans un certain jargon de société, dont il faut avoir la clef pour l'entendre. A l'aide de ce chiffre , on se fait réciproquement et selon le goût du temps mille mauvaises plaisanteries , durant lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins, tandis qu'un tiers mal instruit est réduit à l'ennui et au silence, ou à rire de ce qu'il n'entend point. Voilà, hors le tê.eà-lête, qui m'est et me sera toujours inconnu, tout ce qu'il y a de tendi'e et d'affectueux dans les liaisons de ce pays.

Au milieu de tout cela , qu'un homme de poids avance un propos grave ou agile une q\iestion sérieuse , aussitôt l'attention commune se fixe à ce u uvel objet; hommes, fimmcs, vieillards, [cunes gens , tout se prête à le considérer par toutes ses faces , et l'on est étonné du sens et de la raison qui sortent comme à l'cnvi de toutes ces têtes folâtres '. Un point de morale ne serait pas

' Pourvu toutefois qu'une plaisanterie imprévue ni' vienne pas déranj^er cette gravilé ; car alors chacun renclii'ril, toul pari a ^ill^ta^t, et il n'y a plus moyen de reprendre le lou sérieux. Je me rappelle un

SECOND!-: PARTÎK. 773

mieux discuté dins une sociôlê de philosophes que dans celle d'une jolio femme de Paris ; les conclusions y seraient même souvent moins sévères: car le philosophe qui veut agir comme il parle y ivgarde à deux fois ; mais ici , où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséciuence , et l'on ne serait pas fâché, pour rahattreun peu l'orgueil philosophique, de inrttre la vertu si haut , que le sage même n'y pût atteindre. Au reste, hommes et femmes , tous , instruits par l'expérience du monde, et surtout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur C-^pèce aussi mal qu'il est possihle , toujours philosophant tristement, toujours d'gradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien , toujours, d'après leur propre cœur , médisant du cœur de l'homme.

Malgré cette avilissante doctrine , un Ues sujets favoris de ces paisibles entretiens, c'est le sentiment; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l'amour ou de l'amitié , cela serait d'une fadeur à mourir ; c'est le sentiment mis en grandes maximes générales , et quintcsscncié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n'avoir de ma vie ouï tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu'o:i en disait. Ce sont des raffinements inconcevables. 0 Julie! nos cœurs grossiers n'ont jamais rien su de toutes ces belles maximes ; et j'ai peUr qu'il n'en soit du sentiment chez les gens du monde comme d'Homère chez les pédanîs, qui lui forgent mille beautés chimériques , faute d'apercevoir les véritables. Ilsdépensent ainsi tout leur sentiment en esprit; et il s'en exhale tant dans le discours, qu'il n'en reste plus pour la pratique. Heureusement la bienséance y supplée , et l'on fait par usage à peu près les mêmes choses qu'on ferait par sensibilité , du moins tant qu'il n'en coûte que des formules et quelques gènes passagères , qu'on s'impose pour faire bien parler de soi ; car quand les sacrifices vont jusqu'à gêner trop longtemps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment ; la bienséance n'en exige pas jusque-là. A cela près , on ne saurait croire à quel point tout est compassé , mesuré, pesé , dans ce

certain paquet de gimtilettes qui troul)Ia si plaisamment une représenlalion fie la foire. Les acteurs dérangés n'étaient que des animaux. Mais que de choses sont girablelles pour beaucoup d'hommes! On sait qui Fontenelle a voulu peindre dans l'histoire des TvrinlhieDS-

qu'ils appellent des procédés ; tout ce qui n'est plus dans les sentiments, ils l'ont mis en règle, et tout est règle parmi eux. Ce peuple imitateur serait plein d'originaux , qu'il serait impossible d'en rien savoir; car nul homme n'ose ctrelui-méme. ]l faut faire comme Its nulres : c'est la première maxime de la sagesse du pays. Cela se fait, cela ne se fait pas : voilà la décision suprême.

Cette apparente régularité donne aux usages communs l'air du monde le plus comique , même dans les choses les plus sérieuses : on sait à point nommé quand il faut envoyer savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écrire, c'est-à-dire faire une visite qu'on ne fait pas ; quand il faut la faire soi-même ; quand il est permis d'être chez soi ; quand on doit n'y pas être, quoiqu'on y soit ; quelles offres l'un doit faire , quelles offres l'autre doit rejeter ; quel degré de tristesse on doit prendre à telle ou telle mort ' ; combien de temps on doit pleurer à la campagne ; le jour où l'on peut revenir se consoler à la ville; l'heure et la minute où l'affliction permet de donner le bal ou d'aller au spectacle. Tout le monde y fait à la fois la même chose dans la même circonstance ; tout va par temps, comme les mouvements d'un régiment en bataille : vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche, ou tirées par le même fil.

Or, comme il n'est pas possible que tous ces gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même , il est clair qu'il faut les pénétrer par d'autres moyens pour les connaître ; il est clair que tout ce jargon n'est qu'un vain formulaire , et sert moins à juger des mœurs , que du ton qui règne à Paris. On ap[)rcn(l ainsi les propos qu'on y tient, mais rien de ce qui peut servir à les apprécier :j'en dis autant de la plupart des écrits nouveaux ; j'en di» autant de la scène même , qui depuis Molière est bien plus un lieu où se débitent de jolies conversations , que la représentation de la vie civile. Il y a ici trois théâtres, sur deux desquels on re|)résente des êtres chimériques , savoir : sur l'un des arlequins, des pantalons , des scaramouches ; sur l'autre, des dieux, des diables, des sorciers. Sur le troisième on représente

' S'afdi^^er ."i la mort deciaelqu'un est un sentiment (rimmanité et un témoignage de bon Qattirel, mais non pas un devoir de vertu, ce quelqu'un fùl-il même notre père. Ouicon((ue, en pareil cas, n'a point (l'aflliclion dans le ca-ur, n'en doit point montrer au dehors; car il e^l l)eaucoup plus cssenliel de fuir la fausseté que de s'asservir aux tûeusùunces .

ecs pièces fmmortelles dont la lecture nous faisait tant de plaisir , et d'autres plus nouvelles qui paraissent de temps en temps sur la scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques, mais peu touchantes ; et si l'on y trouve quelques sentiments naturels et quelque vrai rapport au cœur humain , elles n'offrent aucune sorte d'instruction sur les mœurs particulières du peuple qu'elles amusent.

L'institution de la tragédie avait, chez ses inventeurs , un fondement de religion qui suffisait pour l'autoriser : d'ailleurs , elle offrait aux Grecs un spectacle instructif et agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis , dans les crimes et les folies des rois dont ce peuple s'était délivré. Qu'on représente à Berne, à Zurich, à la Haye, l'ancienne tyrannie de la maison d'Autriche ; l'amour de la patrie et de la liberté nous rendra ces pièces intéressantes : mais qu'on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et ce qu'importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius. Les tragédies grecques roulaient sur des événements réels ou réputés tels par les spectateurs , et fondés sur des traditions historiques : mais que fait une flamme héroïque et pure dans l'âme des grands ? Ne dirait-on pas que les combats de l'amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits , et que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des rois? Juge de la vraisemblance et de l'utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet!

Quant à la comédie , il est certain qu'elle doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite , afin qu'il s'y corrige de ses vices et de ses défauts , comme on ôte devant un miroh" les taches de son visage. Térence et Plante se trompèrent dans leur objet ; mais avant eux Aristophane et Ménandre avaient exposé aux Athéniens les mœurs athéniennes ; et , depuis, le seul Molière peignit plus naïvement encore celles des Français du siècle dernier à leurs propres yeux. Le tableau a changé, mais il n'est plus revenu de peintre : maintenant on copie au théâtre les conversations d'une centaine de maisons de Paris ; hors de cela , on n'y apprend rien des mœurs des Français. Il y a dans cette grande ville cinq ou six cent mille âmes dont il n'est jamais question sur la scène. Molière osa peindre des bourgeois et des artisans aussi bien que des marquis; Socrate faisait parler des cochers, menuisiers, cordonniers, maçons. Mais les auteurs d'aujourd'hui, qui sont des gens d'un autre air, se croiraient déshonorés s'ils savaient ce qui se passe au comptoir d'un marchand ou dans la bouts.

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tique (1 un ouvrier ; il ne leur faut que des interlocuteurs illustres, et ils cherchent dans le rang de leurs [jcrsonnages l'élévation qu'ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spectateurs eux-mêmes sont devenus si délicats, qu'ils craindraient de se compromettre à la comédie comme en visite, et ne daigneraient pas aller voir en représentation des gens de moindre condition qu'eux. Ils sont comme les seuls habitants de la terre; tout le reste n'eit rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maître d'hôtel, c'est être comme tout le monde. Pour être comme tout le monde , il faut être comme très-peu de gens : ceux qui vont à pied ne sont pas du monde; ce sont des bourgeois, des hommes du peuple, des gens de l'autre monde ; et l'on dirait qu'un carrosse n'est pas tant nécessaire pour se conduire que pour exister. Il y a comme cela une poignée d'impertinents qui ne comptent qu'eux dans tout l'univers, et ne valent guère la peine qu'on les compte , si ce n'est pour le mal qu'ils font. C'est pour eux umquement que sont faits les spectacles : ils s'y montrent à la fois comme représentés au milieu du théâtre, et comme représentants aux deux cotés; ils sont personnages sur la scène, et comédiens sur les bancs. C'est ainsi que la sphère du monde et des auteurs se réti-écit, c'est ainsi que la scène moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité : on n'y sait plus montrer les hommes qu'en ha!)itdoré. Vous diriez que la France n'est peuplée que de comtes et de clievaliers ; et plus le peui)le y est misérable et gueux , plus le tableau du peuple y est brillant et magnifique. Cela fait qu'en peignant le ridicule des états qui servent d'exemple aux autres, on le répand plutôt quede l'étehulre, et que le peuple , toujours singe et imitateur des riches, va moins au théàtie pour rire de leurs folies que pour les étudier, et devenir encore plus fou qu'eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Molière lui-même : il corrigea la cour en infectant la ville ; et ses ridicules marquis furent le premier modèle des i)etits maîtres bourgeois qui leur succédèrent.

En général, il y a beaucoup de discours et peu d'action sur la scène française : peut-être est-ce qu'en effet le Français parle encore plus qu'il n'agit, ou du moins qu'il donne un bien plus grand prix à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait. Quelqu'un disait , en sortant d'une pièce de Denys le tyran : Je n'ai rien vu, mais j'ai entendu force paroles '. Voilà ce qu'on peut dire en sortant des pièces

' Montaigne r.ipporle ainsi le nu-mi' trait d'uprès l'Iutarque : < Meiaii-

SliCO.NDE PARTIE. 257

françniscs. Rariiic et Conicille, avec tout leur génie, ne sont euxmêmes ipie (les parleurs ; el leur successeur est le premier qui, à l'iniilalioii des Anglais, ait osé mettre quelquefois la scène en représentation. Communément, tout se passe en beaux dialogues bien agencés, bien ronflants, où Ton voit d'abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui Je briller. Presque tout s'énonce en maximes générales. Quelque agiles qu'ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu'à eux-mêmes; une sentence leur coûte moins qu'un sentiment : les pièces de Racine et de Molière' exceptées, le je est presque aussi scrupuleusement banni de la scène française que des écrits de Port-Royal ; et les passions humaines, aussi modestes que l'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par on. Il y a encore une certaine dignité maniérée dans le geste et dans le propos, qui ne permet jamais à la passion de parler exactement son langage, ni à l'auteur de revêtir son personnage et de se transporter au lieu de la scène , mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre et sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes ; et si le désespoir lui plonge un poignard dans le cœur, non content d'observer la décence en tombant comme Polyxène, il ne tombe point ; la décence le maintient debout après sa mort , et tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent l'instant d'après sur leurs jambes.

Tout celajient de ce que le Français ne cherche point sur la scène le naturel et l'illusion, et n'y veut que de l'esprit et des pensées ; il fait cas de l'agrément et non de l'imitation , et ne se soucie pas d'être séduit , pourvu qu'on l'amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle , mais pour voir l'assemblée , pour en être vu , pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce ; et l'on ne songe à ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acleur , jamais le personnage qu'il représente : cet homme qui parle en maître du monde n'est

« lliius, interrogé ce qu'il lui sembloil de la tragédie deDionj sius : le ne «Fay, dit-il, point veue, tant elle est offusquée de langage. (Liv. ui,r.. 8 )

' 11 ne faut point associer en ceci Molière et Racine; car le premier est, comme tous les autres .plein de maximes el de sentences , surtout dans ses pièces en vers : mais chez Racine tout est sentiment ; il a su faire parler chacun pour soi , el c'est en cela qu'il est vraiment unique parmi le» auteurs dramatiques de sa natiou.

point Auguste , c'est Baron; la veuve de Pompée est Adrienne; Alzire est mademoiselle Gaussin ; et ce fier sauvage est Graiidval. Les comédiens , de leur côté, négligent eutièfement l'illusion, dont ils voient que personne ne se soucie : ils placent les héros de l'antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens ; ils calquent les modes françaises sur l'habit romain ; on voit Gornélie en pleurs avec deux doigts de rouge , Caton poudre à blanc, et Brutus en panier. Tout cela uc choque personne , et ne fait rien au succès des pièces : cemme on ne voit que l'acteur dans le personnage, on ne voit non plus que l'auteur dans le drame; et si le cdStume est néghgé, cela se pardonne aisément ; car on sait bien que Corneille n'était pas tailleur, ni Crébillon perruquier.

Ainsi , de quelque sens qu'on envisage les choses , tout n'est ici que babil , jargon , propos sans conséquence. Sur la scène comme dans le monde, on a beau écoutci' ce qui se dit, on n'apprend rien de ce qui se fait: et qu'a-t-on besoin de l'apprendre .=> sitôt qu'un homme a parlé , s'informe-t-on de sa conduite ? u'a-t-il j)as tout fait? n'est-il pas jugé? L'honnête homme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n'effaceraient [)as quarante ans d'intégrité. En un mot , bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guère k leurs discours, je vois qu'on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres; je vois aussi que dans une grande ville la société parait plus douce, plus facile , plus sûre même que parmi des gens moins étudiés : mais les hommes y sont-ils en effet plus humains , plus modérés , plus justes ? je n'en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences ; et sous ces dehors si ouverts et si agréables , les cœurs sont peutêtre plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Étranger, isolé , sans affaires , sans liaisons , sans plaisirs , et ne voulant m'en rapporter qu'à moi, le moyen de pouvoir prononcer?

Cependant je commence à sentir l'ivresse oii celte vie agitée et tumultueuse plonge ceux qui la mènent, et je tombe dans un étourdissement semblable à celui d'un homme aux yeux duquel on fait passer rapidement une multitude d'objets. Aucun de ceux qui me frappent n'attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent et suspendent les affections , au point d'en oublier quelques instants ce que je suis et à (lui je suis. Chaque jour en sortant

de dicz moi j'enferme mes sentiments sous la clef, pour en prendre d autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m'attendent. InsensiWement je juge et raisonne comme j'entends juj^er et raisonner tout le monde. Si quelquefois j'essaye de secouer les préjugés et de voir les choses comme elles sont , à l'instant je suis écrasé d'un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu'il n'y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour principes , les bienséances pour lois, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.

Forcé de changer ainsi l'ordre de mes affections morales , forcé de donner un prix à des chimères, et d'imposer silence à la nature et à la raison , je vois ainsi défigurer ce divin modèle que je porte au dedans de moi , et qui servait à la fois d'objet à mes désirs et dérègle à mes actions; je flotte de caprice en caprice; et mes goûts étant sans cesse asservis à l'opinion, je ne puis être sûr un seul jour de ce que j'aimerai le lendemain.

Confus , humihé , consterné de sentir dégrader en moi la nature de l'homme , et de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s'élevaient réciproquement , je reviens le soir, pénétré d'une secrète tristesse, accablé d'un dégoût mortel , et le cœur vide et gonflé comme un ballon rempli d'air. 0 amour! ô purs sentiments que je tiens de lui!... avec quel charme je rentre en moi-même ! avec quel transport j'y retrouve encore mes premières affections et ma première dignité ! Combien je m'applaudis d'y revoir briller dans tout son éclat l'image de la vertu, d'y contempler la tienne, ô Julie, assise sur un trône de gloire , et dissipant d'un souffle tous ces prestiges ! Je sens respirer mon âme oppressée , je crois avoir recouvré mou existence et ma vie , et je reprends avec mon amour tous les sentiments sublimes qui le rendent digne de son objet.

XVIIl. — DE JULIE.

Je viens, mon bon ami, de jouir d'un des plus doux spectacles qui puissent jamais charmer mes yeux. La plus sage, la plus aimable des filles est enfin devenue la plus digne et la meilleure des

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femmes. L honnête homme dont elle a comble les vœux , plein d'cstiine et d'amour pour elle, ne respire que pour la cliérir , l'adorer, la rendre heureuse ; et je goûte le charme inexpi'imabic d'être témoin du bonheur de mon amie , c'est-à-dire de le partager. Tu n'y seras pas moins sensible, j'en suis bien sûre , toi qu'elle aima tdujours si tendrement, toi qui lui fus cher presque dès son enfance , el à qui tant de bienfaits l'ont dû rendre encore plus chère. Oui, tous les sentiments qu'elle éprouve se font sentir à nos cccurs comme au sien. S'ils sont des plaisirs pour elle, ils sont pour nous des consolations; et tel est le prix de l'amitié qui nous joint , que la félicité d'un des trois suffit pour adoucir les maux des deux autres.

Ne nous dissimulons pas pourtant que cette amie incomparable va nous échapper en partie. La voilà dans un nouvel ordie de choses; la voila sujette à de nouveaux engagements, à de nouveaux devoirs; et son cœur, qui n'était qu'a nous, se doit maintenant à d'autres affections auxquelles il faut que l'amitié cède le premier rang. Il y a plus, mon ami ; nous devons de notre part devenir plus scrupuleux sur les témoignages de son zèle ; nous ne devons pas seulement consulter son attachement pour nous el le besoin que nous avons d'elle, mais ce qui convient à son nouvel état, et ce qui peut agréer ou déplaire à son mari. Nous n'avons pas besoin de chercher ce qu'exigerait en pareil cas la vertu ; les lois seules de l'amitié suffirent. Celui qui pour son intérêt particulier pourrait compromettre un ami mériterait-il d'en avoir .'Quand elle était fille, elle était libre, elle n'avait à répondre de ses démarches qu'à elle-même, et l'hounéleté de sesintentionssuffisaitpourla justifier à ses propres yeux. Elle nous regardait comme deux époux destinés l'un à l'autre ; et son cœur sensible et pur alliant la plus chaste pudeur pour elle-même à la plus tendre compassion poursa coupable amie, elle couvrait ma faute sans la partager. Mais à présent tout est changé; elle doit compte de sa conduite à un autre; elle n'a pas seulement engagé sa foi , elle a aliéné sa liberté. Dépositaire en même temps de l'honneur de deux personnes, il ne lui suffit pas d'être honnête , il faut encore qu'elle soit honorée ; il ne lui suffit pas de ne rien faire quede bien, il faut encore qu'elle ne fasse rien qui ne soit approuvé. Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l'estime de son mari , mais l'ublenir ; s'il la blâme, elle est blâmable; el fùt-elle innocente, elle a tort sitôt qu'elle e»!

soupçonnée ; car les apparences mêmes sont au nombre de ses devoirs.

Je ne vois pas clairement si toutes ces raisonasont bonnes , tu en seras le juge; mais un certain sentiment intérieur m'avertit qu'il n'est pas bien que ma cousine continue d'être maconrulente, ni qu'elle me le dise la première. Je me suis souvent trouvée en faute sur mes raisonnements, jamais sur les mouvements secrets qui me les inspirent , et cela fait que j'ai plus de confiance à mon instinct qu'à ma raison.

Sur ce principe j'ai déjà pris un prétexte pour retirer tes lettres, que la crainte d'une surprise me faisait tenir chez elle : elle me les a rendues avec un serrement de cœur que le mien m'a fait apercevoir, et quim'a trop confirmé que j'avais fait ce qu'il fallait faire. Nous n'avons point eu d'explication , mais nos regards en tenaient lieu ; elle m'a embrassée en pleurant; nous sentions, sans nous rien dire combien le tendre langage de l'amitié a peu besoin du secours des paroles.

A l'égard de l'adi'esse à substituer à la sienne , j'avais songé d'abord à celle de Fanchon Anet , et c'est bien la voie la plus sûre que nous pouiTions choisir; mais si cette jeune femme est dans un rang plus bas que ma cousine , est-ce une raison d'avoir moins d'égards pour elle en ce qui concerne l'honnêteté? n'est-il pas à craindre au contraire que des sentiments moins élevés ne lui rendent raon exemple plus dangereux , que ce qui n'était pour l'une que l'effort d'une amitié sublime ne soit pour l'autre un commencement de corruption , et qu'en abusant de sa reconnaissance je ne force la vertu même à servir d'instrument au vice ? Ah ! n'estce pas assez pour moi d'être coupable , sans me donner des complices , et sans aggraver mes fautes du poids de celles d'autrui .' N'y pensons point , mon ami : j'ai imaginé un autre expédient , beaucoup moins sûr à la vérité, mais aussi moins répréhensible, en ce qu'il ne compromet personne et ne nous donne aucun confident ; c'est de ro'écrire sous un nom en l'air , comme par exemple M. du Bosquet, et de mettre une enveloppe adressée àRegianino, que j aurai soin de prévenir. Ainsi Regianino lui-même ne saura rien ; il n'aura tout au plus que des soupçons , qu'il n'oserait vérifier, car mylord Edouard, de qui dépend sa fortune, m'a répondu de lui. Tandis que notre correspondance continuera par cette voie, je verrai si l'on peut reprendre celle qui nous servit du-

rant le voyage du Valais, ou quelque autre qui soit permanente et sûre.

Quand je ne connaîtrais pas l'état de ton cœur, je m'apercevrais, par l'humeur qui règne dans tes relations, que la vie que tu mènes n'est pas de ton goût. Les lettres de M. de Murait, dont on s'est plaint en France, étaient moins sévères que les tiennes; comme un enfant qui se dépite contre ses maîtres, tu te venges d'être obligé d étudier le monde sur les premiers qui te l'apprennent. Ce qui me surprend le plus est que la chose qui commence par le révolter est celle qui prévient tous les étrangers, savoir, Taccueil des Français et le ton général de leur société , quoique de ton propre aveu tu doives personnellement t'en louer. Je n'ai pas oublié la distinction de Paris en particulier et d'une grande ville en général; mais je vois qu'ignorant ce qui convient à l'un ou à l'autre , tu fais ta critique à bon compte , avant de savoir si c'est une médisance ou une observation. Quoi qu'il en soit , j'aime la nation française , et ce n'est pas m'obliger que d'en mal parler. Je dois aux bons livres qui nous viennent d'elle la plupart des instructions que nous avons prises ensemble. Si notre pays n'est plus barbare, à qui en avons-nous l'obligation? Les deux plus grands , les deux plus vertueux des modernes, Catinat , Fénelon, étaient tous deux Français; Henri IV, le roi que j'aime, le bon roi, l'était. Si la France n'est pas le pays des hommes libres, elle est celui des hommes vrais ; et cette liberté vaut bien l'autre aux yeux du sage. Hospitaliers, protecteurs de l'étranger , les Français lui passent même la vérité qui les blesse ; et l'on se ferait lapider à Londres si l'on y osait dire des Anglais la moitié du mal que les Français laissent dire d'eux à Paris. Mon père , qui a passé sa vie en France , ne parle qu'avec transport de ce bon et aimable peuple. S'il y a versé son sang au service du prince , le prince ne l'a point oublié dans sa retraite , et l'honore encore de ses bienfaits ; ainsi je me regarde comme intéressée à lagloirc d'un pays où mon père a trouvé la sienne. Mon ami, si chaque peuple a ses bonnes et ses mauvaises qualités , honore au moins la vérité qui loue, aussi bien que la vérité qui blâme.

Je te dirai plus : pourquoi perdrais-tu en visites oisives le temps qui te reste à passer aux lieux où tu es? Paris est-il moins que Londres le théâtre des talents? et les étrangers y font-ils moins aisément leur chemui ? Crois-moi , tous les Anglais ne sont pas des

lords Édounrds, cHous les Français ne ressemblent pas à ces beaux (liseurs qui te déplaisent si fort. Tente, essaye, fais quelques épreuves , ne fût-ce que pour approfondir les mœurs, et juger à l'œuvre ces gens qui parlent si bien. Le père de ma cousine dit que tu connais la constitution de l'Empire et les intérêts des princes. Myiord Edouard trouve aussi que tu n'as pas mal étudié les principes de la politique et les divers systèmes de gouvernement. J'ai dans la tète que le pays du monde où le mérite est le plus honoré est celui qui te cx)nvient le mieux , et que tu n'as besoin que d'être connu pour être employé. Quant à la religion, pourquoi la tienne te nuirait-elle plus qu'à un autre? La raison n'est-elle pas le préservatif de l'intolérance et du fanatisme? Est-on plus bigot en France qu'en Allemagne ? et qui t'empécheraif de pouvoir faire à Paris le même chemin que M. de St.-Saphorin a fait à Vienne? Si tu considères le but , les plus prompts essais ne doivent-ils pas accélérer les succès? Si tu compares les moyens, n'est-il pas plus honuéte encore de s'avancer par ses talents que par ses amis? Si tu songes... Ah! cette mer !... un plus long trajet... J'aimerais mieux l'Angleterre , si Paris était au delà.

A propos de celte grande ville , oserais-je relever uiie affectation que je remarque dans tes lettres? Toi qui me parlais des Yalaisanes avec tant de plaisir , pourquoi ne me dis-tu rien des Parisiennes ? Ces femmes galantes et célèbres valent-elles moins la peine d'être dépeintes que quelques montagnardes simples et grossières? Crains-tu peut-être de me donner de l'inquiétude par le tableau des plus séduisantes personnes de l'univers? Désabuse-toi, mon ami ; ce que tu peux faire de pis pour mon repos est de ne me point parler d'elles ; et, quoi que tu m'en puisses dire, ton silence à leur égard m'est beaucoup plus suspect que tes éloges.

Je serais bien aise aussi d'avoir un petit mot sur l'Opéra de Paris, dont on dit ici des merveilles ' j car enfin la musique peut être mauvaise , et le spectacle avoir ses beautés : s'il n'en a pas , c'est un sujet pour ta médisance, et du moins tu n'offenseras personne.

Je ne sais si c'est la peine de te dire qu'a l'occasion de la noce il m'est encore venu ces jours passés deux épouseurs comme par

• J'aurais bien mauvaise opinion de ceux qui, connaissant le caractère et la situation de Julie, ne devineraient pas à l'inslant que celle curiosité ne vient point d'elle. On verra bientôt que son amant n'y a pas été trompé; s'il l'eût éié , il ne l'aurail plus aimée.

rendez-vous : l'un d'Yverdun, gitant , chassant de château en château; l'autre du pays allemand , par le coche de Berne. Lo premier est une manière de pelil-maitre , parlant assez résolument poui' faire trouver ses reparties spirituelles à ceux qui n'en écoutent que le ton ; l'autre est un giand nigaud timide , non de celte aimahle timidité qui vient de la crainte de déplaire , mais de l'embarras d'un sol qui ne sait que dire, et du malaise d'un liberlin qui ne se sent pas à sa place auprès d'une honnête fille. Sachant très-positivement les in'.enlions de mon père au sujet de ces deux messieurs, j'use avec plaisir de la hberté qu'il me laisse de les traiter à ma fantaisie , et je ne crois pas que cette fantaisie laisse durer longtemps celle qui les amène. Je les hais d'oser attaquer un cœur où tu règnes , sans armes pour le le disputer : s'ils en avaient, je les haïrais davantage encore; mais où les prendi'aicnt-ils, eux, et d'autres, et tout l'univers? Non, non; sois tranquille , mon aimable ami : quand je retrouverais un mérite égal au tien, quand il se présenterait un autre loi-même, encore le premier venu serait il le seul écouté. Ne t'inquiète donc point de ces deux espèces dont je daigne à peine te parler. Quel plaisir j'aurais à leur mesurer deux doses de dégoût si parfaitement égales, qu'ils prissp"'-»Li iôcOîulion de partir ensemble comme ils sont venus, et que je pusse l'apprendre à la fois le départ de tous deux !

M. de Crouzas vient de nous donner une réfutation des cpitres de Pope, que j'ai lue avec ennui. Je ne sais pas au vrai lequel des deux auteurs a raison ; mais je sais bien que le livre de M. de Crouzas ne fera jamais faire une bonne action, et qu'il n'y a rien de bon qu'on ne soit tenté de faire en quittant celui de Pope. Je n'ai point, pour moi, d'autre manière de juger de mes lectures que de sonder les dispositions où elles laissent mon âme , et j'imagine à peine quelle sorte de bonté peut avoir un livre qui ne porte point ses lecteurs au bien '.

Adieu , mon trop cher ami : je ne voudrais pas finir sitôt ; mais on m'attend , on m'appelle. Je te quitte à regret, car je suis gaie, et j'aime à partager avec loi mes plaisirs : ce qui les anime et les redouble est que ma mère se trouve mieux depuis quclipies jours ; elle s'est senti assez de force pour assister au mariage, el servir de mère à sa nièce, ou plutôt à sa seconde fille. La pauvre Claire

' Si le li'cleur approuver celle rèyie, el qu'il s'en serve poarjiiger ce recueil, l'éUileur n'appellera pas de son juaemeut.

SIXONDE PARTIE. 2.Ji

en a pleuré de joie. Juge de m li , qui , méritant si peu de la conserver, tremble lo.ijours de la perdre. En vérité, elle fait les honneurs de la félc avec autant de grâce que dans sa plus parfaite sanlé ; il semble même qu'un reste de langueur rende sa naïve politesse encore plus touchante. Non , jamais cette incomi)arable mère ne fut si bonne , si charmante , si digne d'être adorée... Saistu qu'elle a demandé plusieurs fois de tes nouvelles à M. d'Oibe? Quoiqu'elle ne me parle point dv toi, je n'ignore p .s qu'elle t'aime, et que , si jamais elle était écoulée , ton bonheur et le mien seraient son premier Ouvrage. Ah! si ton cœur sait être sensible, qu'il a besoin de l'être 1 et qu'il a de délies à payer !

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