‹ La nouvelle HéloïseChapitre 125 sur 214 · II.— DE L AMANT DE JOLIE A MADAME D ETANGE · texte numérisé non relu

II.— DE L AMANT DE JOLIE A MADAME D ETANGE

Pénétré d'une douleur qui doit durer autant que moi , je me jette à vos pieds, madame; non pour vous marquer un repentir qui ne dépend pas de mon cœur, mais pour expier un crime in volontaire, en renonçant à tout ce qui pouvait faire la douceur de ma vie. Comme jamais sentiments humains n'approchèrent de ceux que in'inspira votre adorable fille, il n'y eut jamais de sacrifice égal à celui que je viens faire à la plus respectable des mères : mais Julie m'a trop appris comment il faut immoler le bonheur au devoir; elle m'en a trop courageusement donné l'exemple , pour qu'au moins une fois je ne sache pas l'imiter. Si mon sang suffisait pour guérir vos peines , je le verserais en silence, et me plaindrais de ne vous donner qu'une si faible preuve de mon zèle : mais briser le plus doux , le plus pur, le p'us sacré lien qui jamais ait uni deux cœurs , ah ! c'est un effort que l'univers entier ne m'eut pas fait faiie , et qu'il n'appartenait qu'à vous d'obtenir.

Mî LA NOUVELLE HELOISE.

Oui, je promets de vivre loin d'elle aussi longtemps que voas l'exigerez ; je m'abstiendrai de la voir et de lui écrire , j'en jure par vos jours précieux , si nécessaires à la conservation des siens. Je me soumets , non sans effroi , mais sans murmure , à tout ce que vous daignerez ordonner d'elle et de moi. Je dirai beaucoup plus encore : son bonheur peut me consoler de ma misère , et je mourrai content si vous lui donnez un époux digne d'elle. Ab! qu'on le trouve, et qu'il m'ose dire : Je saurai mieux l'aimer que toi! Madame , il aura vainement tout ce qui me manque ; s'il n'a mon cœur, il n'aura rien pour Julie : mais je n'ai que ce cœur bonnctc et tendre. Hélas ! je n'ai rien non plus. L'amour qui rapproche tout n'élève point la personne; il n'élève que les sentiments. Ah! si j'eusse osé n'écouter que les miens pour vuus, combien de fois, en vous parlant ma bouche eût prononcé le doux nom de mère !

Daignez vous confier à des serments qui ne seront point vains, et à un homme qui n'est point trompeur. Si je pus un jour abuser de votre estime, je m'abusai le premier moi-même. Mon cœur sans expérience ne connut le danger que quand il n'élait plus temps de fuir, et je n'avais point encore appris de votre fille cet art cruel de vaincre l'amour par lui-même , qu'elle m'a depuis si bien enseigné. Bannissez vos craintes, je vous en conjure. Ya-t-il quelqu'un au monde à qui son repos, sa félicité, son honneur, soient plus chers qu'à moi? Non, ma parole et mon cœur vous sont garants de l'engagement que je prends au nom de mon illustre ami comme au mien. Nulle indiscrétion ne sera commise, soyez-en siire; et je rendrai le dernier soupir sans qu'on sache quelle douleur termina mes jours. Calmez donc celle qui vous consume, et dont la mienne s'aigrit encore ; essuyez des pleurs qui m'arrachent l'àme ; rétablissez votre santé; rendez à la plus tendre fille qui fut jamais le bonheur auquel elle a renoncé pour vous ; soyez vousmême heureuse par elle ; vivez enfin , pour lui faire aimer la vie. Ah ! malgré les erreurs de l'amour, être mère de Julie est encore un sort assez beau pour se féliciter de vivre. .

ni. — DE l'amant de JULIE A MADAME D'ORBE , en lui envoyant la lettre précédente.

Tenez, cruelle, voilà ma réponse. En la lisant, fondez en larmes si vous connaissez mon cœur, et si le votre est sensible eo-

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forc ; mais surtout ne m'accablez plus de cette estime impilojal)le que vous me vendez si cher, et dont vous faites le tourment (le ma vie.

Votre main barbare a donc ose les rompre ces doux nœuds formés sous vos yeux presque dès l'enfance, et que votre amitié semblait partager avec tant de i)laisir ! Je suis donc aussi malheureux que vous le voulez et que je puis l'être ! Ah ! connaissez-vous tout le mal que vous faites? Sentez-vous bien que vous m'arrachez l'àme, que ce que vous m'ôtez e»! sans dédommagement , et qu'il vaut mieux cent fois mourir que ne plus vivre l'un pour l'autre ? Que me parlez-vous du bonheur de Julie? en peut-il être sans le contentement du cœur? Que me parlez-vous du danger de sa mère? Ah ! qu'est ce que la vie d'une mère , la mienne , la vôtre , la sienne même, qu'est-ce que l'existence du monde entier, auprès du sentiment délicieux qui nous unissait? Insensée et farouche vertu , j'obéis à ta voix sans mérite; je t'abhorre en faisant tout pour toi. Que sont tes vaines consolations contre les vives douleurs de l'ilrae? Va , triste idole des malheureux, tu ne fais qu'augmenter leur misère en leur ôtant les ressources que la fortune leur laisse. J'obéirai pourtant ; oui , cruelle , j'obéirai ; je deviendrai , s'il se peut , insensible et féroce comme vous. J'oublierai tout ce qui me fut cher au monde. Je ne veux plus entendre ni prononcer le nom de Julie ni le votre. Je ne veux plus m'en rappeler l'insupportable souvenir. Un dépit , une rage inflexible m'aigrit contre tant de revers. Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de courage : il m'en a trop coûté d'être sensible ; il vaut mieux renoncer à l'humanité.

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