‹ La nouvelle HéloïseChapitre 13 sur 214 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ble sévérilc de mon père, et je ne ferai que perdre et déshonorer moi, ma famille, et loi-même. Mon amie est absente, mon frère n'est plus; je ne trouve aucun protecteur au monde contre l'ennemi qui me poursuit; j'implore en vain le ciel, le ciel est sourd aux prières des faibles. Tout fomente l'ardeur qui me dévore ; tout m'abandonne à moi-même, ou plutôt tout me livre à toi ; la nature entière semble être ta complice; tous mes efforts sont vains, je t'adore en dépit de moi-même. Comment mon cœur, qui n'a pu résister dans toute sa force, céderait-il maintenant à demi .'comment ce cœuTj qui ne sait rien dissimuler, te cacherait-il le reste de sa faiblesse ? Ah! le premier pas, qui coûte le plus, était celui qu'il ne fallait pas faire : comment m'arrêterais-je aux autres? Non ; de ce premier pas je me sens entraîner dans l'abîme , et tu peux me rendre aussi malheureuse qu'il te plaira.

Tel e* l'état affreux où je me vois , que je ne puis plus avoir recours qu'à celui qui m'y a réduite , et que , pour me garantir de ma porte , tu dois être mon unique défenseur contre toi. Je pouvais, je lésais, différer cet aveu de mon désespoir; je pouvais quelque temps déguiser ma honte , et céder par degrés pour m'en imposer à moi-même. Vaine adresse qui pouvait flatter mon amourpropre , et non pas sauver ma vertu ! Va , je vois trop , je sens trop où mène la première faute, et je ne cherchais pas à préparer ma ruine , mais à l'éviter.

Toutefois, si tu n'es pas le dernier des hommes, si quelque étincelle de vertu brilla dans ton âme, s'il y reste encore quelque trace des sentiments d'honneur dont tu m'a paru pénétré, puis-je te croire assez \'il pour abuser de l'aveu fatal que mon délire m'arrache? Non , je te connais bien: tu soutiendras ma faiblesse, tu deviendras ma sauvegarde, tu protégeras ma personne contre mon propre cœur. Tes vertus sont le dernier refuge de mon innocence ; mon honneur s'ose confier au tien, tu ne peux conserver l'un sans l'autre. Ame généreuse, ah ! conserve-les tous deux; et, du moins pour l'amour de toi-même, daigne prendre pitié de moi.

0 Dieu ! suis-j e assez hu miUée ? Je t'écris à genoux ; je baigne mon papier de mes pleurs ; j'élève à toi mes timides supplications. Et ne pense pas cependant que j'ignore que c'était à moi d'en recevoir, et que , pour me faire obéir, je n'avais qu'à me rendre avec art méprisable. Ami, prends ce vain empire , et laisse-moi l'honnêteté : j'aime mieux être ton esclave, et vivre innocente, que d'acheter

la dépeuflanccauprix de mon déshonneur. Situ daignes m'écouter, que d'amour, que de respects ne dois-tu pas attendre de celle qui te devra son retour à la vie ! Quels charmes dans la douce union de deux âmes pures ! tes désirs vaincus seront la source de ton bonheur, et les plaisirs dont tu jouiras seront dignes du ciel même. Je crois, j'espère qu'un cœur qui m'a paru mériter tout l'attachement du mien ne démentira pas la générosité que j'attends de lui ; j'espère encore que , s'il était assez lâche pour abuser de mon égarement et des aveux qu'il m'arrache, le mépris, l'indignation, me rendi'aient la raison que j'ai perdue , et que je ne serais pas assez lâche moi-même pour craindre un amant dont j'aurais à rougir. Tu seras vertueux , ou méprisé ; je serai respectée , ou guérie. Voilà l'unique espoir qui me reste avant celui de mourir.

Puissances du ciel ! j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une pour la félicité. Amour, vie de l'âme , viens soutenir la mienne prête à défaillir. Charme inexprimable de la vertu, force invincible de la voix de ce qu'on aime , bonheur, plaisirs , transports , que vos traits sont poignants! qui peut en soutenir l'atteinte? Oh J comment suflire au torrent de délices qui vient inonder mon cœur ? comment expier les alarmesd'une craintive amante? Julie... non; ma Julie à genoux! ma Julie verser des pleurs !... celle à qui l'univers devrait des hommages, supplier un homme qui l'adore de ne pas l'outrager, de ne pas se déshonorer lui-même ! Si je pouvais m'indigner contre toi, je le ferais , pour tes frayeurs qui nous avilissent. Juge mieux , beauté pm"e et céleste , de la nature de ton empire. Eh! si j'adore les charmes de ta personne, n'est-ce pas surtout pour l'empreinte de cette âme sans tache qui l'anime , et dont tous tes traits portent la divine enseigne ? Tu crains de céder à mes poursuites? Mais quelles poursuites peut redouter celle qui couvre de respect et d'honnêteté tous les sentiments (lu'elle inspire ? Est-il un homme assez vil sur la terre pour oser être téméraire avec toi ?

Permets, permets que je savoure le bonheur inattendu d'être aimé... aimé de celle... Trône du monde, combien je te vois audessous de moi! Que je la relise mille fois, cette lettre adorable ou ton amour cl tes sentiments sont écrits en caractères de feu ; où ,

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