‹ La nouvelle HéloïseChapitre 14 sur 214 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

malgré lout l'emportement d"un cœur agité , je vois avec transport combien, dans une âme honnête, les passions les plus nves gardent encore le saint caractère de la vertu ! Quel monstre, apros avoir lu celte touchante lettre , pourrait abuser de ton état , et témoigner par l'acte le plus marqué son profond mépris pour lui-même ? Non, chère amante, prends confiance en un ami QJële qui n'est point fait pour te tromper. Bien quemi raison soit à jamais perdue, bien que le trouble de mes sens s'accroisse à chaque instant , ta personne est désormais pour moi 1 j plus charmant, mais le plus sacré dépôt dont jamais mortel fut lionoré. Ma flamme et son objet conserveront ensemble une inaltérable pureté. Je frémirais de porter la main sur tes chastes attraits plus que du plus vil inceste ; et tu n'es pas dans une sûreté plus inviolable avec ton père qu'avec ton amant. Oh : si jamais cet amant heureux s'oubhe un moment devant toi !... L'amant de Julie aurait une âme abjecte ! Non , quand je cesserai d'aimer la vertu, je ne t'aimerai plus; à ma première lâcheté, je ne veux plus que tu m'aimes.

Rassure-loi donc, je fen conjure au nom du tendre et pur amour qui nous unit ; c'est à lui de t'étre garant de ma retenue et de mon respect; c'est à lui de te répondre de lui-même. Et pourquoi tes craintes iraient-elles plus loin que mes désirs.' à quel autre bonheur voudrais-je aspirer , si tout mon cœur suffit à peine à celui qu'il goûte? Nous sommes jeunes tous deux, il est NTai ; nous aimons pour la première et l'unique fois de la vie, et n'avons nulle expérience des passions : mais l'honneur qui nous conduit est-U un guide trompeur ? a-l-il besoin d'une expérience suspecte qu'on n'acquiert qu'à force de vices? J'ignore si je m'abuse; mais il me semble que les sentiments droits sont tous au fond de mon cœur. Je ne suis point un vil séducteur comme tu m'appelles dans ton désespoir, mais un homme simple et sensible , qui montre aisément ce qu'il sent , et ne sent rien dont il doive rougir. Pour dire tout en un seul mot , j'abhorre encore plus le crime que je a"aime Julie. Je ne sais , non , je ne sais pas même si l'amour que tu fais naître est compatible avec l'oubh de la vertu, et si tout autre qu'une âme honnête peut sentu assez tous tes charmes. Pour moi , plus j'en suis pénétré , plus mes sentiments s'élèvent. Quel bien , que jen'aurais pas fait pourlui-même , ne ferais-je pas maintenant pour me rendre digne de toi? Ah! daigne te confier aux feux que lu m'inspires, et que tu sais

si bien purifier; crois qu'il suffit que je t'adore, pour respecter à jamais le précieux dépôt dont tu m'as chargé. Oh ! quel cœur je vais posséder! Vrai bonheur, gloire de ce qu'on aime, triomphe d'un amour qui s'honore , combien lu vaux mieux que tous ses plaisirs !

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