QUATRIÈME PARTIE
tinucllc réserve où je vis depuis près de six ans avec l'homme du monde qui m'est le plus cher. Mon odieux secret me pèse de plus en plus, et semble chaque jour devenir plus indispensable. Plus l'honnètelé veut que je le révèle , plus la prudence m'oblige à le garder. Conçois-tu quel état affreux c'est pour une femme de porter la défiance, le mensonge et la crainte, jusque dans les bras d'un époux ; de n'oser ouvrir son cœur à celui qui le possède , et de lui cacher la moitié de sa vie pour assurer le repos de l'autre ? A qui , grand Dieu , faut-il déguiser mes plus secrètes pensées, et celer l'intérieur d'une àme dont il aurait lieu d'être si content.' A M. de Wolmar, à mon mari, au plus digne époux dont le ciel eût pu récompenser la vertu d'une fille chaste. Pour l'avoir trompé une fois , il faut le tromper tous les jours , et me sentir sans cesse indigne de toutes ses bontés pour moi. Mon cœur n'ose accepter aucun témoignage de son estime, ses plus tendres caresses me font rougir, et toutes les marques de respect et de considération qu'il me donne se changent dans ma conscience en opprobres et en signes de mépris. Il est bien dur d'avoir à se dire sans cesse : C'est une autre que moi qu'il honore. Ah ! s'il me connaissait , il ne me traiterait pas ainsi. Non , je ne puis supporter cet état affreux ; je ne suis jamais seule avec cet homme respectable, que je ne sois prête à tomber à genoux devant lui , à lui confesser ma faute , et à mourir de douleur et de honte à ses pieds.
Cependant les raisons qui m'ont retenue dès le commencement prennent chaque jour de nouvelles forces , et je n'ai pas un motif de parler qui ne soit une raison de me taire. En considérant l'étal paisible et doux de ma famille , je ne pense point sans effroi qu'un seul mot y. peut causer un désordre irréparable. Après six ans passés dans une si parfaite union, irai-je troubler le repos d'un mari si sage et si bon , qui n'a d'autre volonté que celle de son heureuse épouse , ni d"autre plaisir que de voir régner dans sa maison l'ordi'e et la paix ? Contristerai-je par des troubles domestiques les vieux jours d'un père que je vois si content , si charmé du bonheur de sa Mlle et de son ami? Exposerai-je ces chèrs enfants , ces enfants aimables et qui promettent tant , à n'avoir qu'une éducation négligée ou scandaleuse, à se voir les tristes victimes c'e la discorde de leurs parents , entre un père enflammé d'une juste indignation , agité par la jalousie , et une mère infortunée et coulable, toij )urs noyée dans les pleurs.' Je connais M. de Wolmar
estimant sa femme; que sais-je ce qu'il sera ne l'estimant plus? Peut-être n'esl-U si modéré que parc« que la passion qui dominerait dans son caractère n'a pas encore eu lieu de se développer. Peut-être sera-t-il aussi violent dans l'emportement de la colère qu'il est doux et tranquille tant qu'il n'a nul sujet de s'irriter.
Si je dois tant d'égards à tout ce qui m'environne , ne m'en doisje point aussi quelques-uns à moi-même? Six ans d'une vie honnête et régulière n'effacent-ils rien des erreurs de la jeunesse? et faut-il m'exposer encore à la peine d'une faute que je pleure depuis si longtemps? Je te l'avoue, ma cousine , je ne tourne point sans répugnance les yeux sur le passé; il m'humilie jusqu'au découragement , et je suis trop sensible à la honte pour en supporter l'idée sans retomber dans une sorte de désespoir. Le temps qui s'est écoulé depuis mon mariage est celui qu'il faut que j'envisage pour me rassurer. Mon état présent m'inspire une confiance que d'importuns souvenirs voudraient ra'oU^r. J'aime à nourrir mon cœur des sentiments d'honneur que je crois retrouver en moi. Le rang d'épouse et de mère m'élève l'àme, et me soutient contre les remords d'un autre état. Quand je vois mes enfants et leur père autour de moi, il me semble que tout y respire la vertu ; ils chassent de mon esprit l'idée même de mes anciennes fautes. Leur innocence est la sauvegarde de la mienne ; ils m'en deviennent j)lus chers en me rendant meilleure ; et j'ai tant d'horreur pour tout ce qui blesse l'honnêteté , que j'ai peine à me croire la même qui put l'oublier autrefois. Je me sens si loin de ce que j'étais , si sure de ce que je suis , qu'il s'en faut jieu que je ne regarde ce que j'aurais à dire comme un aveu qui m'est étranger, et que je ne suis plus obligée de faire.
Voilà l'état d'incertitude et d'anxiété dans lequel je (lotte sans cesse en ton absence. Sais-tu ce qui arrivera de tout cela quelque jour? Mon père va bienlôl partir pour Berne , résolu de n'en revenir qu'a|)rès avou" vu la fin de ce long procès dont il ne veut pas nous laisser l'embarras, et ne se fiant pas trop non plus, je pense , à notre zèle à le poursuivre. Dans l'intervalle de son départ à son retour, je resterai seule avec mon mari , et je sens qu'il sera presque impossible que mon fatal secret ne m'échap|)c. Quand nous avons du monde , tu sais que M. de Wolmar quitte souvent la compagnie, et fait volontiers seul des promenades auxtcnvirons : il c-ause avec les paysans ; il s'informe de leur situation ; il examine
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l'élal de leurs Icrres ; il les aide au besoin de sa Ijourse et de ses conseils. Mais quand nous sommes seuls , il ne se promène qu'avec moi; il quille peu sa femme cl ses enfants, el se prèle à leurs petits jeux avec une simplicité sicharmanle, qu"alors je sens pour lui quelque chose de plus tendre encore qu'à l'ordinaire. Ces moments d'allendrissement sont d'autant plus périlleux pour la réserve, qu'il me fournit lui-même les occasions d'en manquer, et qu'il m'a cent fois tenu des propos qui semblaient m'exciler à la confiance. Tôt ou lard il faudra que je lui ouvre mon cœur, je le sens ; mais puisque tu veux que ce soit de concert entre nous , cl avec toutes les précautions que la [)rudencc autorise , reviens, et fais de moins longues absences , ou je ne réponds plus de rien. Ma douce amie, il faut achever; et ce qui resle importe assez pour me couler le plus à dire. Tu ne m'es pas seulement nécessaire quand je suis avec mes enfants ou avec mon mari , mais surtout quand je suis seule avec ta pauvre Julie ; et la sohlude m'est dangereuse précisément parce qu'elle m'est douce, et que souvent je la cherche sans y songer. Ce n'est pas , tu le sais, que mon cœur se ressente encore de ses anciennes blessures ; non , il est guéri , je le sens , j'en suis trcs-sùre ; j'ose me croire vertueuse. Ce n'est point le présent que je crains , c'est le passé qui me tourmente. 11 est des souvenirs aussi redoutables que le sentiment actuel ; on s'attendrit par réminiscence , on a honte de se sentir pleurer, et l'on n'en pleure que davantage. Ces larmes sont de pitié , de regret, de repentir ; l'amour n'y a plus de pari , il ne m'est plus rien : mais je pleure les maux qu'il a causés, je pleure le sort d'un homme estimable que des feux indiscrètement nourris ont privé du repos, et peut-être de la vie. Hélas! sans doute il a péri dans ce long el périlleux voyage que le désespoir lui a fait entreprendre. S'il vivait, du bout du monde il noy# eut donné de ses nouvelles; près de quatre ans se sont écoulés depuis son départ. On dit que l'escadre sur laquelle il est a souffert mille désastres, qu'elle a perdu les trois quarts de ses é(|uipages, que plusieurs vaisseaux sont submergés, qu'on ne sait ce qu'est devenu le reste. 11 n'est plus, il n'est plus; un secret pressentiment me l'annonce. L'infortuné n'aura pas été plus épargné que tant d'autres. La mer, les maladies , la tristesse bien plus cruelle, auront abrégé ses jours. Ainsi s'éteint toul ce qui brille un moment sur la terre. Il manquait aux tourments de ma conscience d'avoir à me reprocher la mort d'un honnête homme. Ah!
J(i8 LA NOUVELLE HELOISE.
nia chère, quelle âme c'était que la sienne!... comme il savail aimer!... Il méritait de vivre... Il aura présenté devant le souverain juge une àme faible, mais saine et aimant la vcrlu... Je m'efforce en vain de chaSser ces tristes idées; à chaque instant elles reviennent malgré moi. Pour les bannir, ou pour les régler, ton amie a besoin de tes soins; et puisque je ne puis oublier cet infortuné , j'aime mieux en causer avec toi que d'y penser toute seule. Regarde , que de raisons augmentent le besoin continuel que j'ai de t'avoir avec moi! Plus sage et plus heureuse , si les mêmes raisons te manquent , ton cœur sent-il moins le même besoin ? S'il est bien vrai que tu ne veuilles point te remarier, ayant si peu de contentement de la famille, quelle maison te peut mieux convenir que celle-ci? Pour moi , je souffre à te savoir dans la tienne; car, malgré ta dissimulation, je connais ta manière d'y vivre , et ne suis point dupe de l'air folâtre que tu viens nous étaler à Clarens. Tu m'as bien reproché des défauts en ma vie ; mais j'en ai un très-grand à te reprocher à tou tour : c'est que ta douleur est toujours concentrée et solitaire. Tu te caches pour t'aftliger, comme si tu rougissais de pleurer devant ton amie. Claire , je n'aime pas cela. Je ne suis point injuste comme toi ; je ne hlàme point tes regrets ; je ne veux pas qu'au bout de deux ans, de dix, ni de toute ta vie, tu cesses d'honorer la mémoire d'un si tendre époux : mais je te blâme, après avoir passé tes plus beaux jours à pleurer avec ta Julie, de lui dérober la douceur de pleurer à son tour avec toi , et de laver par de plus dignes larmes la honte de celles qu'elle versa dans ton sein. Si tu es fâchée de l'affliger, ah! tu ne connais pas la véritable affliction. Si tu y prends une sorte de plaisir, pourquoi ne veux-tu pas que je le partage? Ignores-tu que la communication des cœurs imprime à la tristesse je ne sais quoi de doux el,de touchant que n'a pas le contentement? et l'amitié n'a-t-elle pas été spécialement donnée aux malheureux pour le soulagement de leurs maux et la consolation de leurs peines?
Voilà, ma chère, des considérations que tu devrais (aire, et auxcpielles il faut ajouter qu'en te proposant de venir demeurer avec moi, je ne le parle pasmoinsau nom de mon mariqu'au mien. Il m'a paru plusieurs fois surpris, prescjue scandalisé , que deux amies telles que nous n'habitassent pas ensemble; il assure le l'avoir dit à toi-même, et il n'est pas homme à parler inconsidéré-