QUATRIÈME PARTIE
cunositc. J'ai mis près de quatre ans au trajet immense dont je viens de vous parler , et suis revenu d ms le même vaisseau sur lequel j'étais parti, le seul que le commandant ait ramené de son escadre.
J'ai vu d'abord l'Amérique méridionale , ce vaste continent que le manque de fer a soumis aux Européens, et dont ils ont fait un désert pour s'en assurer l'empire. J'ai vu les côtes du Brésil , où Lisbonne et Londres puisent leurs trésors, et dont les peuples misérables foulent aux pieds l'or et les diamants sans oser y porter la main. J'ai traversé paisiblement les mers orageuses qui sont sous le cercle antarctique ; j'ai trouvé dans la mer Pacifique lei plus effroyables tempêtes;
E in mar dubbioso sotto ignoto polo Provai Tonde fallaci, e'I venlo inlido '.
J'ai vu de loin le séjour de ces prétendus géants' qui ne sont grands qu'en courage, et dont l'indépendance est plus assurée par une vie simple et frugale que par une haute stature. J'ai séjourné tidis mois dans une ile déserte et délicieuse , douce et touchante irange de l'antique beauté de la nature , et qui semble être confinée au bout du monde pour y servir d'asile à l'innocence et à l'amour pe sécutés : mais l'avide Européen suit son humeur farouche en empêchant l'Indien paisible de l'habiter, et se rendjastice en ne l'habitant pas lui-même.
J'ai vu sur les rives du Mexique et du Pérou le même spectacle que dans le Brésil : j'en ai vu les rares et infortunés habitants, tristes restes de deux puissants peuples , accablés de fers, d'opprobre et de misère, au milieu de leurs riches métaux, reprocher au ciel, en pleurant, les trésors qu'il leur a prodigués. J'ai vu l'incendie affreux d'une ville entière sans résistance et sans défenseurs. Tel est le droit de la guerre parmi les peuples savants, humains et polis de l'Europe : on ne se borne pas à faire à son ennemi fout le mal dont on peut tirer du profil , mais on compte pour un profit tout le mal qu'on peut lui faire à pure perte. J'ai côtoyé presque toute la partie occidentale de l'Amérique , non sans être frappé d'admiration en voyant quinze cents lieues de côte et la plus grande mer du monde sous l'empire
■ Et sur des mers suspectes, sous un pôle inconnu , j'éprouvai la trahiion de l'onde et rinlidélité des vents. ' Les Patagons.
378 LA NOUVELLE HÉLOJSE.
d'une seule puissance qui tient pour ainsi dire en sa main les clefs d'un hémisphère du globe.
Apres avoir traversé la grande mer, j'ai trouvé dans l'autre continent un nouveau spectacle. J'ai vu la plus nombreuse et la plus illustre nation de l'univers soumise à une poignée de brigands; j'ai vu de près ce peuple célèbre, et n'ai plus été surpris de le trouver esclave. Autant de fois conquis qu'attaqué , il fut toujours en proie au premier venu, et le sera jusqu'à la fin des siècles. Je l'ai trouvé digne de son sort , n'ayant j)as même le courage d'en gémir. Lettré, lâche, hypocrite et charlatan ; parlant beaucoup sans rien dire, plein d'esprit sans aucun génie , abondant en signes et stérile en idées; poli, complimenteur, adroit, fourbe et fripon ; qui met tous les devoirs en étiquettes , toute la morale en simagrées, et ne connaît dauli'e humanité que les salutations et l-'s révérences. J'ai surgi dans une seconde ile , déserte , plus inconnue, plus charmante encore que la première, et où le plus cruel accident faillit à nous confiner pour jamais. Je fus le seul peut-être qu'un exil si doux n'épouvanta point. Ne suis-je pas désormais ,jartout en exil .=• J'ai vu dans ce lieu de délices et d'effroi ce que peut tenter l'industrie humaine pour Ih-er 1 homme civilisé d'une solitude où rien ne lui manque, et le replonger dans un gouffre de nouveaux besoins.
J"ai vu dans le vaste Océan, où il devrait être si doux à des hommes den rencontrer d'autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se battre avec fureur, comme si cel. espace immense eût été trop petit pour chacun d'eux. Je IcsaiTus vonnr l'un contre l'autre le fer et les flammes. Dans un combat assez court, j'ai vu l'image de l'enfer ; j'ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des blessés et les gémissements des mourants. J'ai reçu en rougissant ma part d'un immense butin; je l'ai reçu, mais en dépôt; et s'il fut pris sur des malheureux , c'est à des malheureux qu'il sera rendu.
J'ai vu l'Europe transportée à l'extrémité de l'Afrique par les soins de ce peuple avare, patient et laborieux, qui a vaincu par le temps et la constance des difficultés que tout l'héroïsme des autres peuples n'a jamais pu surmonter. J'ai vu ces vastes et mal- . heureuses contrées qui ne semblent destinées qu'à couvrir la terre de Iroujicaux d'esclaves. A leur vil asj)ecl j'ai détourné les yeux de aédain.d'hoi'reui' ol de pitié; et, voy ;nl la qualriemo jjartie de
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mes semblables changée en bêles pour le service des autres, j"a) gémi d'élrc homme.
EnBn j'ai vu dans mes compagnons de voyage un peuple intrépide et Pu r, dont l'exemple et la liberté rétablissaient à mes yeux l'honneur de mon espèce, pour lequel la douleur et la mort ne sont rien, et qui ne craint au monde que la faim et l'ennui. J'ai vu dans leur chef un capitaine, un soldat, un pilote, un sage, un grand homme, et, pour dire encore plus peut-être, le digne ami d'Edouard Bomstoii : mais ce que je n'ai point vu dans le monde entier, c'est quelqu'un qui ressemble à Claire d'Orbe , à Julie d'Étange,et qui puisse consoler de leur perte un cœur qui sut les aimer.
Comment vous parler de ma guérison? C'est de vous que je dois apprendre à la connaître. Reviens-je plus libre et plus sage que je ne suis parti? J'ose le croire et ne puisl'afiirmer. La même image règne toujours dans mon coeur; vous savez s'il est possible qu'elle s'en efface : mai? son empire est plus digne d'elle; et si je ne me fais pas illusion, elle règne dans ce cœur infortuné comme dans le vôtre. Oui, ma cousine, il me semble que sa vertu m'a subjugué, que je ne suis pour elle que le meilleur et le plus tendre ami qui fut jamais, que je ne fais plus que l'adorer comme vous l'adorez vousmême; ou plutôt il me semble que mes sentiments ne se sont pas affaiblis, mais rectifiés; et, avec quelque soin que je m'examine, je les trouve aussi purs que l'objet qui les inspire. Que puis-je vous dire de plus, jusqu'à l'épreuve qui peutm'apprendreà juger de moi? Je suis sincère et vrai ; je veux être ce quejc dois être : mais comment répondre de mon cœur avec tant de raisons de m'en défier? Suis-jc le maitre du passé? Peux-je empêcher que mille feux ne m'aient autrefois dévoré? Comment distinguerai-je parla seule imaginalion ce qui est de ce qui fut? et comment me représenterai -je amie celle que je ne vis jamais qu'amante? Quoi que vous pensiez peut-être du motif secret de mon empressement, il est honnête et raisonnable ; il mérite que vous l'approuviez. Je réponds d'avance au moins de mes intentions. Souffrez que je vous voie , et m'examinez vous-même ; ou laissez-moi voir Julie , et je saurai ce que je suis.
Je dois accompagner mylord Edouard on Italie. Je passerai près, de vous ; et je ne vous verrais point 1 Pensez-vous que cela se puisse? Eh : si vous aviez la barbarie de l'exiger, vous mériteriez
de n'élrepas obéie. Mais pourquoi l'exigeriez-voufî? N'éles-vous pas cette même Claire , aussi bonne et compatissante que vertueuse €t sage, qui daigna ra'aimer dès sa plus tendre jeunesse, et qui doit m'aimer bien plus encore aujourd'hui que je lui dois tout ' ? Non, non, chère et charmante amie, un si cruel refus ne serait ni de vous ni fait pour moi ; il ne mettra point le comble à ma misère. Encore une fois, encore une fois eu ma vie, je déposerai mon cœur à vos pieds. Je vous verrai, vous y consentirez. Je la verrai, elle y consentira. Vous connaissez trop bien toutes deux mon respect pour elle. Vous savez s: je suis homme à m'offrir à ses yeux en me sentant indigne d'y paraître. Elle a déploré si longtemps l'ouvrage de ses charmes 1 ah ! qu'elle voie une fois l'ouvrage de sa vertu !
P. 5. Mylord Edouard est retenu pour quelque temps encore ici par des affaires: s'il m'est permis de vous voir, pourquoi ne prendrais-je pas les devants, pour être plus tôt auprès de vous?