QUATRIÈME PARTIE
différence euire ce qu'on feint d'ignorer et ce qu'on est force de savoir. Attends donc , je l'exige , que nous en délibérions encore une fois. Si les pressentiments étaient fondés et que ton déplorable ami ne fût plus , le meilleur parti qui resterait à prendre serait de laisser son histoire et tes malheurs ensevelis avec lui. S'il vit, comme je l'espère, le cas peut devenir différent; mais encore faut-il que ce cas se présente. En tout état de cause , croistu ne devoir aucun égard aux derniers conseils d'un infortuné dont tous les maux sont ton ouvrage?
A l'égard des dangers de la solitude , je conçois et j'approuve les alarmes, quoique je les sache très-mal fondées. Tes fautes passées te rendent craintive ; j'en augure d'autant mieux du présent, et tu le serais bien moins s'il te restait plus do sujet de l'être : mais je ne puis le passer Ion effroi sur le sort de notre pauvre ami. A présent que les affections ont changé d'espèce, crois qu'U ne m'est pas moins cher qu'à toi. Cependant j'ai des pressentiments tout contraires aux tiens , et mieux d'accord avec la raison. Mylord Edouard a reçu deux fois de ses nouvelles , et m'a écrit à la seconde qu'il était dans la mer du Sud, ayant déjà passé les dangers dont tu parles. Tu sais cela aussi bien.que moi, et tu t'affliges comme si lu n'en savais rien. Mais ce que tu ne sais pas et qu'il faut l'apprendre, c'est que le vaisseau sur lequel il est a été vu il y a deux mois à la hauteur des Canaries , faisant voile en Europe. Voilà ce qu'on écrit de Hollande à mon père , et dont il n'a pas manqué de me faire part , selon sa coulume de m'instruire des affaires publiques beaucoup plus exactement que des siennes. Le cœur me dit à moi que nous ne serons pas longtemps sans recevoir des nouvelles de notre philosophe , et que tu en seras pour les larmes , à moins qu'après l'avoir pleuré mort , tu ne pleures de ce qu'il est en vie. Mais , Dieu merci , tu n'en es plus là.
Deh! fosse or qù quel raser pur un ?o;o, Ch' è già di piangere e di viver lasso ' •
Voilà ce quej'avais à te répondre. Celle qui l'aime l'offre et partage la douce espérance d'une éternelle réunion. Tu vois que tu u'enas formé le projet ni seule ni la première, et que l'exécution en est plus avancée que tu ne pensais. Prends donc patienca en-
' Eh ! que n'est-il un moment ici ce pauvre malheureux, déjà las de souffrir et de vivre I Pétr
y6 LA NOUVELLE HÉLOISE.
core cet été, ma douce amie : il vaut mieux tarder à se rejoindre que d'avoir encore à se séparer.
Hé bien ! belle madame, ai-je tenu parole, et mon triomphe estil complet ? Allons , qu'on se mette à genoux , qu'on baise avec respect celle lettre, et qu'on reconnaisse humblement qu'au moins une fois en la vie Julie de Wolmar a été vaincue en amitié ' .
m. — DE L AMANT DE JULIE A MADAME D ORBE.
Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie , j'arrive des extrémités de la terre , et j'en rapporte un cœur tout plein de vous. J'ai passé quatre fois la ligne; j'ai parcouru les deux hémisphères, j'ai vu les quatre parties du monde; j'en ai mis le diamètre entre nous ; j'ai fait le tour entier du globe , et n'ai pu vous échapper un moment. On a beau fuir ce qui nous est cher , son image, plus vite que la merci les vents, nous suit au bout de l'univers; et partout où l'on se porte, avec soi l'on y porte ce qui nous fait vivre. J'ai beaucoup souffert; j'ai vu souffrir davantage. Que d'infortunés j'ai vus mourir ! Hélas! ils mettaient un si grand prix à la vie! et moi je leur ai survécu!... Peut-être étais-je en effet moins à plaindre ; les misères de mes compagnons m'étaient plus sensibles que les miennes; je les voyais tout entiers à leurs peines ; ils devaient souffrir plus que moi. Je me disais : Je suis mal ici, mais il est un coin sur la terre où je suis heureux et paisible , et je me dédommageais au bord du lac de Genève de ce que j'enduraia sur l'Océan. J'ai le bonheur en arrivant de voir confirmer mes espérances; mylord Edouard m'apprend que vous jouissez toutes deux de la paix et de la santé, et que si vous en particulier avez perdu !e doux titre d'épouse , il vous reste ceux d'amie et de mère, qui doivent suffire à votre bonheur.
Je suis trop pressé de vous envoyer cette lettre , pour vous faiie à présent un détail de mon voyage ; j'ose espérer d'en avoir bientôt une occasion plus commode. Je me contente ici de vous en donner une légère idée , plus pour exciter que pour satisfaire voire
' Que celle bonne Suissesse est heureuse d'être gaie, quand elle est gaie sans esprit, sans naïveté, sans linesse! Elle ne se doule pas des apprêts qu'il faut iiarmi nous pour faire passer la bonne humeur. Elle ne sait pas qu'on n'a point cette bonne liunieur pour soi, mais pour les autres, et qu'on ne rit pas pour rire, mais pour être appl.iuJi.