‹ La nouvelle HéloïseChapitre 161 sur 214 · X. — DE SAINT-PREUX A MYLORU tDOCAKIJ · texte numérisé non relu

X. — DE SAINT-PREUX A MYLORU tDOCAKIJ

Que de plai-sirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines ! La douce chose de couler ses jours dans le sein d'une tranquille amitié , à l'abri de l'orage des passions impétueuses ! M\ lord, que c'est un spectacle agréable et touchant que celui d'une maison simple et bien réglée, où régnent l'ordre, la paix, l'innocence ; où l'on voit réuni sans appareil , sans éclat , tout ce qui répond à la véritable destination de Ihommc ! La campagne , la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d'eau qui s'offre à mes yeux , le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse ile de Tinian. Je crois voir accomplir les vœux ardents que j'y formai tant de fois. J'y mène une vie do mon goût , j'y trouve une société selon mon cœur. Il ne manque en ce lieu que deux personnes pour que tout mon bonheur y soit rassemblé, et j'ai l'espoir de les y voir bientôt.

En attendant que vous et madame d'Orbe veniez mettre le comble aux plaisirs si doux et si purs que j'apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner une .idée par le détail dune économie domestique qui annonce la félicité des maîtres de la maison, et la fait partager à ceux qui rhabilcut. J'espère, sur le projet qui vous occupe , que mes réflexions pourront un jour avoir leur usage , et cet espoir sert encore à les exciter.

Je ne vous décrirai point la maison de Clarens : vous la connaissez; vous savez si elle est charmante, si elle m'offre des souvenirs intéressant^ , si elle doit m'étre chère et par ce qu'elle me montre et par ce qu'elle me rappelle. Madame de Wolmar en préfère avec raison le séjour à celui d'Étange, château magnifique ot grand, mais vieux, triste, incommode, et qui n'offre dans ses environs rien de comparable à ce qu'on voit autour de Clarens.

Depuis que les maîtres de cette maison y ont fixé leur demeure, ils en ont mis à leur usage tout ce qui ne servait qu'à l'ornement : ce n'est plus une maison faite pour être vue, mais pour être habitée. Ils ont bouché de longues enfdades pour changer des portes ma' si-

«Oi LA N()U\ELLE HÊLOIfeE.

tyées; ilsont coupé de Iropgrandes pièces pour avoir des logemenla mieux distribués ; à des meubles anciens et riches , ils en ont sub» titué de simples et de commodes. Tout y est agréable et riant, tout y rcipire l'abondance et la propreté , rien n'y sent la richesse et le luxe ; il n'y a pas une chambre où l'on ne se reconnaisse à la campagne, et où l'on ne retrouve toutes les commodités de la ville. Les mêmes changements se font remarquer au dehors : la bassecour a été agrandie aux dépens des remises. A la place d'un vieux billard délabré l'on a fait un beau pressoir , et une laiterie où logeaient des paons criards dont on s'est défait. Le potager était trop petit pour la cuisine; on en a fait du parterre un second , mais si propre et si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti plâit à l'œil plus qu'auparavant. Aux tristes ifs qui couvraient les. murs ont été substitués de bons espaliers. Au lieu de l'inutile marronnier d'Inde, déjeunes mûriers noirs commencent à ombrager la cour; et l'on a planté deux rangs de noyers jusqu'au chemin, à la place des vieux tilleuls qui bordaient l'avenue. Partout on a substitué l'utile à l'agréable, et l'agréable y a presque toujours gagné. Quant à moi du moins, je trouve que le bruit de la bassecour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l'attelage des chariots, les repas des champs, le retour des ouvriers , et tout l'appareil de l'économie rustique , donnent à cette maison un air |)lus champêtre , plus vivant , plus animé , plus gai , je ne sais quoi qui sent la joie et le bien-être , qu'elle n'avait pas dans sa morne dignité.

Leurs terres ne sont pas affermées , mais cultivées parleurs soins; et cette culture fait une grande partie de leurs occupations, de leurs biens, et de leurs plaisirs. La baronnie d'Étunge n'a que des prés, des champs, et du bois; mais le ])roduit de Clarens est en vignes , qui font un objet considérable ; et comme la différence de la culturo y produit un effet plus sensible que dans les blés, c'est encore une raison d'économie pour avoir préféré ce dernier séjour. Cependant ils vont presque tous les ans faire les moissons à leur terre, et M. de Wolmar y va seul assez fréquemment. Ils ont pour maxime de tirer de la culture tout ce qu'elle peut donner, non pour faire un plus grand gain , mais i)our nourrir plus d'hommes. M. de Wolmar prétend que la terre |.roJuit à proportion du nombre des bras qui la cultivent : mieux cultivée , elle rend davantage ; celte surabondance de production donne de quoi la

cultiver mioiix encore ; plus on y met d'Iiommes et de lictail, plus elle fournit dexccdant à leur entretien. On ne sait , dit-il, où peut s'arrêter celle augmentation continuelle et réciproque de produit et de cultivateurs. Au contraire, les terrains négligés perdent leur fertilité : moins un pays produit d"horames, moins il produit de denrées; c'est le défaut d'habitants qui l'empêche de nourrir le peu qu'il en a, et dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim.

Ayant donc beaucoup de terres et les cultivant toutes avec beaucoup de soin , il leur faut , outre les domestiques de la basse-cour, un grand nombre d'ouvriers à la journée ; ce qui leur procure le plaisir de faire subsister beaucoup de gens sans s'incommoder. Dans le choix de ces journaliers, ils préfèrent toujours ceux du paj-s , et les voisins aux étrangers et aux inconnus. Si l'on perd quelque chose à ne pas prendre toujours les plus robustes, on le regagne bien par l'affection que cette préférence inspire à ceux qu'on choisit , par l'avantage de les avoir sans cesse autour de soi, et de pouvoir compter sur eux dans tous les temps, quoiqu'on ne les paye qu'une partie de l'aunée.

Avec tous ces ouvriers on fait toujours deux prix : l'un est le prix de rigueur et de droit , le prix courant du pays , qu'on s'oblige à leur payer pour les avoir employés ; l'autre , un peu plus fort, est un prix de bénéBcence, qu'on ne leur paye qu'autant qu'on est content d'eux; et il arrive presque toujours que ce qu'ils font pour qu'on le soit vaut mieux que le surplus qu'on leur donne : car M. de Wolmar est intègre et sévère, et ne laisse jamais dégénérer en coutume et en abus les institutions de faveur et de grâce. Ces ouvriers ont des surveillants qui les animent et les observent. Ces surveillants sont les gens de la basse-cour, qui travaillent eux-mêmes, et sont intéressés au travail des autres par un petit denier qu'on leur accorde, outre leurs gages, sur tout ce qu'on recueille par leurs soins. De plus, M. de Wolmar les visite lui-même presque tous le« jours, souvent plusieurs fois le jour; et sa femme aime à être de ces promenades. Enfin , dans le temps des grands travaux , Julie donne toutes les semaines vingt batz ' de gratification à celui de tous les travailleurs, journaliers ou valets indifféremment, qui, durant ces huit jours , a été le plus ddigent au jugement du maître. Tous ces moyens d'émulation qui

• Petite monnaie du pays.

paraissent dispendieux , employés avec prudence el justice, ren- . dent insensiblement tout le monde laborieux , diligent , et rapportent enfm jjIus qu'ils ne coûtent : mais comme on n'en voit le profit qu'avec de la constance et du temps , peu de gens savent el veulent s'en servir.

Cependant un moyen plus efficace encore, le seul auquel des vues économiques ne font point songer, et qui est plus propre à madame de Wolmar, c'est de gagner l'affection de ces bonnes gens en leur accordant la sienne. Elle ne croit point s'acquitter avec de l'argent des peines que l'on prend pour elle , et pense devoir des services à quiconque lui en a rendu : ouvriers, domestiques , tous ceux qui l'ont servie , ne fùt-cc que pour un seul jour, deviennent tous ses enfants ; elle prend part à leurs plaisirs, à leurs chagrins, à leur sort; elle s'informe de leurs affaires, leurs intérêts sont les siens ; elle se chai'ge de mille soins pour eux; elle leur donne des conseils, elle accommode leurs différends, et ne leur marque pas l'affabilité de son caractère par des paroles emmiellées et sans effet, mais par des services véritables et par de continuels actes de bonté. Eux, de leur côté, quittent tout à son moindre signe ; ils volent quand elle parle; son seul regard anime leur zèle; en sa présence ils sont contents, en son absence ils parlent d'elle el s'animent à la servir. Ses charmes et ses discours font beaucoup; sa douceur, ses vertus, font davantage. Ah! mylord , l'adorable el puissant empire que celui de la beauté bienfaisante!

Quant au service personnel des maîtres, ils ont dans la maison huit domestiques, trois femmes el cinq hommes, sans compter le valet de chambre du baron ni les gens de la basse-cour. Il n'arrive guère qu'on soil mal servi par peu de domestiques; mais on dirait, au zèle de ceux-ci, que chacun, outre son service, se croit chargé de celui des sept autres , cl , à leur accord , que tout se fait par un seul. On neles voit jamais, oisifs el désœuvrés, jouer dans une antichambre ou polissonner dans la cour, mais toujours occupés à quelque travail utile ; ils aident à la basse-cour, au cel lier, <à la cuisine; le jardinier n'a point d'autres garçons qu'eux ; et ce qu'il y a de plus agréable , c'est qu'on leur voit faire tout cela gaiement et avec plaisir.

On s'y prend de bonne heure pour les avoir tels qu'on les veut : on n'a point ici la maxime que j'ai vue régner à l'aris et à I.on-

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drcs , de choisir des domestiques loul formes , c'est-à-dire dos coquins déjà tout faits , de ces coureurs de conditions , qui , dans chaque maison qu'ils parcourent, prennent à la fois les défauts des valets et des maîtres , et se font un métier de servir tout le monde sans jamais s'attacher h personne. Il ne peut régner ni honnêteté, ni (idélité, ni zèle, au milieu de [)areillesgens; et ce ramassis de canaille ruine le maître et corrompt les enfants dans toutes les maisons opulentes. Ici c'est une affaire importante que le choix des domestiques : on ne les regarde point seulement comme des mercenaires dont on n'exige qu'un service exact , mais comme des membres de la famille , dont le mauvais choix est capable de la désoler. La première chose qu'on leur demande est d'être honnêtes gens, la seconde daimer leur maître, la troisième de le servir. à son gré; mais pour peu qu'un maître soit raisonnable et un domestique intelligent , la troisième suit toujours les deux autres. On ne les tire donc point de la ville, mais de la campagne. C'est ici leur premier service, et ce sera sûrement le dernier pour tous ceux qui vaudront quelque chose. On les prend dans quelque famille nombreuse et surchargée d'enfants, dont les pères et mères viennent les offrir eux-mêmes. On les choisit jeunes , bien faits, de bonne santé, et dune physionomie agréable. M. de Wolmar les interroge, les examine, puis les présente à sa femme. S'ils agréent à tous deux, ils sont reçus, d'abord à l'épreuve, ensuite au nombre des gens , c'est-à-dire des enfants de la maison; et l'on passe quelques jours à leur apprendre avec beaucoup de patience et de soin ce qu'ils ont à faire. Le service est si simple, si égal, si uniforme, les maîtres ont si peu de fantaisie et d'humeur, et leurs domestiques les affectionnent si promptement , que cela est bientôt appris. Leur condition est douce ; ils sentent un bien-être qu'ils n'avaient pas chez eux ; mais on ne les laisse point amollir par l'oisiveté , mère des vices. On ne souffre point qu'ils deviennent des messieurs et s'enorgueillissent de la servitude; ils contiiment de travailler comme ils faisaient dans la maison paternelle : ils n'ont fait, pour ainsi dire , que changer de père et de mère , et en gagner de plus opulents. De cette sorte ils ne prennent point en dédain leur ancienne vie rustique. Si jamais ils sortaient d'ici , il n'y en a pas un qui ne reprît plus volontiers son état de paysan que de supporter une autre condition. Enfin je n'ai jamais vu de maison où chacun fît mieux son service et s'imaginât moins de serxir.

C'esl aiiiài qu'en formant et dressant ses propres domestiques on n'a loint à se faire celte objection si commune et si peu sensée : Je les aurai formés pour d'autres! Formez-les comme il faut, pourrait-on répondre, et jamais ils ne serviront à daulres. Si vous ne songez qu'à vous en les formant , en vous quittant ils font fort bien de ne songer qu'à eux; mais occupez-vous d'eux un peu davantage , et ils vous demeureront attachés. Il n'y a que l'intention qui oblige ; et celui qui profile d'un bien que je ne veux faire qu'à moi ne me doit aucune reconnaissance.

Pour prévenir doublement le morne inconvénient, M. et madame de Wolmar emploient encore un autre moyen qui me parait fort bien entendu. En commençant leur établissement, ils ont cherché quel nombre de domestiques ils pouvaient entretenir dans une maison montée à peu près selon leur état, et ils ont^trouvé que ce nombre allait à quinze ou seize : pour être mieux servis, ils l'ont réduit à la moitié; de sorte qu'avec moins d'appareil leur service est beaucoup plus exact. Pour être mieux servis encore , ils ont intéressé les mêmes gens à les servir longtemps. Un domestique en entrant chez eux reçoit le gage ordinaire; mais ce gage augmente tous les ans d'un vingtième; au bout de vingt ans il serait ainsi plus que doublé, et l'entretien des domestiques serait à peu près alors en raison du moyen des maîtres : mais il ne faut pas être un grand algébriste pour voir que les frais de cette augmentation sont plus apparents que réels, qu'ils auront peu de doubles gages à payer, et que, quand ils les payeraient à tous, l'avantage d'avoir été bien servis durant vingt ans compenserait et au delà ce surcroit de dépense. Vous sentez bien , mylord , que c'est un expédient sûr pour augmenter incessamment le soin des domestiques, et se les attacher àmesure qu'on s'attache à eux. Il n'y a pas seulement de la prudence , il y a même de l'équité dans un pareil établissement. Est-il juste qu'un nouveau venu, sans affection, et qui n'est peut-être qu'un mauvais sujet, reçoive en entrant le même salaire qu'on donne à un ancien serviteur, dont le zèle et la fidélité sont é|)rouvés par de longs services , et qui d'ailleurs approche en vi"iliissant du temps où il sera hors d'étal de gagner sa vie P Au reste, cette dernière raison n'est pas ici de mise, et vous pouvez bien croire que des mailres aussi humains ne négligent pas des devoirs que remplissent par ostentation beaucoup de maîtres sans charité, et n'abandonnent pas ceux de leurs gens à qui les infirmités ou la vieillesse oient les moyens de servir.

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J'ai dans liiislanl même un exemple assez frappant de celle at lention. Le baron d'Étange, voulant récompenser les longs services de son valel de chambre par une retraite honorable, a eu le crédit dobtenir pour lui de LL. EE. un emploi lucratif et sans peine. Julie vient de recevoir là-dessus de ce vieux domestique unclettre à tirer des larmes, dans laquelle il la sup[)lie de le faire dispenser d'accepter cet emploi. « Je suis âgé , lui dit-il ; j'ai perdu toute « ma famille; je n'ai plus d'autres parents que mes maîtres : tout « mou espoir est de Qnir paisiblement mes jours dansla maison où « je les ai passés... Madame , en vous tenant dans mes bras à vo- « tre naissance, je demandais à Dieu de tenir de même un jour vos « enfants : il m'en a fait la grâce ; ne me refusez pas celle de les «voir croître et prospérer comme vous... Moi qui suis accoutumé « à vivre dans une maison de paix, où en retrouverai-je une sem- •c blable pour y reposer ma vieillesse.'... Ayez la charité d'écrire « en ma faveur à monsieur le baron. S'il e-sl mécontent de moi , « qu'il me chasse, et ne me donne point d'emploi; mais si je l'ai « fidèlement servi durant quarante ans , qu'il me laisse achever « mes jours à son service et au vôtre; il ne saurait mieux me ré- « compenser. » Il ne faut pas demander si Julie a écrit. Je vois qu'elle serait aussi fâchée de perdre ce bon homme qu'il le serait de la quitter. Ai-jetorl, mylord, de comparer des maîtres si chéris à des pères, et leua^ domestiques à leurs enfants? Vous voyez que c'est ainsi qu'ils se regardent eux-mêmes.

Il n'y a pas d'exemple dans cette maison qu'un domestique ait demandé son congé; il esl même rare qu'on menace quelqu'un de le lui donner. Cette menace effraye à proportion de ce que le service est agréable et doux ; les meilleurs sujets en sont toujours les plus alarmés , et l'on n'a jamais besoin d'en venir à l'exécution qu'avec ceux qui sont peu regrettables. Il y a encore une règle à cela. Quand M. de Wolmar a dit je vous chasse , on peut implorer l'intercession de madame, l'obtenir quelquefois, et rentrer en grâce à sa prière ; mais un congé qu'elle donne est irrévocable , et il n'y a plus de grâce à espérer. Cet accord est très-bien entendu pour tempérer à la fois l'excès de confiance qu'on pourrait prendre en la douceur de la femme , et la crainte extrême que causerait rmflexibililé du mari. Ce mol ne laisse pas pourtant d'être extrêmement redouté de la part d'un maître équitable et sans colère; car, outre qu'on n'est pas sûr d'obtenir grâce et qu'elle n'est

jamais accordée deux fois au même , on perd par ce mot seul son droil d'ancienneté, et l'on recommence, en rentrant, un nouveau service; ce qui prévient l'insolence des vieux domestiques, et augmente leur circonspection à mesure qu'ils ont plus à perdre.

Le^ trois femmes sont, la femme de chambre, lac^ouvernante des enfants , et la cuisinière. Celle-ci est une paysanne fort propre et fort entendue, à qui madame de Wolmar a appris la cuisine; car dans ce pays, sim[)le encore ', les jeunes personnes de tout état apprennent à faire elle-momes tous les travaux que feront un jour dans leur maison les femmes qui seront à leur service, afin de savoir les conduire qu besoin , et de ne s'en pas laisser imposer par elles. La femme de chambre n'est plus Babi : on l'a renvoyée à Étange où elle est née : on lui a rerais le soin du château , et une inspection sur la recette , qui la rend en quelque manière le contrôleur de l'économe. Il y avait longtemps que M. de Wolmar pressait sa femme de faire cet arrangement, sans pouvoir la résoudre à éloigner d'elle un ancien domestique de sa mère, quoiqu'elle eût plus d'un sujet de s'en plaindre. Enfin , depuis les dernières explications, elle y a consenti, et Babi est partie. Celte femme est intelligente et lidèlc, mais indiscrète et babillarde. Je soupçonne qu'elle a trahi plus d'une fois les secrets de sa maîtresse, que M. de Wolmar ne l'ignore pas , et que, pour prévenir la même indisciction vis-à-vis de quelque étranger, cet homme sage a su l'employer de manière à profiter de ses bonnes qualités sans s'exposer aux mauvaises. Celle qui l'a remplacée est cette même Fanchon Regard, dont vous m'entendiez parler autrefois avec tant de plaisir. Malgré l'augure de Julie , ses bienfaits , ceux de son père et [es vôtres , cette jeune femme si honnête et si sage n'a pas été heureuse dans son établissement. Claude Anct, qui avait si bien supporté sa misère, n'a pu soutenir un état plus doux. En se voyant dans l'aisance, il a négligé son métier; et s'élant tout à fait dérangé , il s'est enfui du pays, laissant sa femme avec un enfant qu'elle a perdu depuis ce temps-là. Julie, après l'avoir retirée chez elle, lui a appris tous les petits ouvrages d'ime femme de chambre ; et je ne fus jamais plus agréablement surpris cpie de la trouver en fonction le jour de mon arrivée. M. de Wolmar en fait un très-grand cas, et tous deux lui ont confié le soin de vcil^ 1er tant sur leurs enfants que sur celle qui les gouverne. Celle-

' Simple! Il a doue beaucoup cliangé?

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ci est aussi une villageoise simple et crédule, mais aHenlivo, patiente et docile; de sorte qu'on n'a rien oublié pour que los vices des villes ne pénétrassent point dans une maison dont les maîtres ne les ont ni ne les souffrent.

Quoique tous les domestiques n'aient qu'une même table , il y a d'ailleurs peu de communication entre les deux sexes; on regarde ici cet article comme Ircs-importanl. On n'y est point de l'avis de ces maîtres indifférents à tout , hors à leur intérêt , qui ne veulent qu'être bien servis, sans s'embarrasser au surplus de ce que font leurs gens : on pense au contraire que ceux qui ne veulent qu'être bien servis ne sauraient l'être longtemps. Les liaisons trop intimes entre les deux sexes ne produisent jamais que du mal. C'est des conciliabules qui se tiennent chez les femmes de chambre que sortent la plupart des désordres d'un ménage. S'il s'en trouve une qui plaise au maitre-d'hôlel, il ne manque pas de la séduire aux dépens du maître. L'accord des hommes entre eux ni des femmes entre elles n'est pas assez sûr pour tirer à conséquence. Mais c'est toujours entre hommes et femmes que s'établissent ces secrets monopoles qui ruinent à la longue les familles les plus opulentes. On veille donc à la sagesse et à la modestie des femmes , non-seulement par des raisons de bonnes mœurs et d'honnêteté, mais encore par un intérêt très-bien entendu ; car, quoi qu'on en dise, nul ne remplit bien son di'voir s'il ne l'aime ; et il n'y eut jamais que des gens d'honneur qui sussent aimer leur devoir.

Pour prévenir entre les deux sexes une familiarité dangereuse, on ne les gêne point ici par des lois positi%'es qu'ils seraient tentés d'enfreindre en secret ; mais , sans paraître y songer, on établit des usages plus puissants que l'autorité même. On ne leur défend pas de se voir, mais on fait en sorte qu'ils n'en aient ni ^occasion ni la volonté. On y parvient en leur donnant des occupations, des habitudes, des goûts, des plaisirs, enlièreraent différents. Sur l'ordre admirable qui règne ici , ils sentent que dans une maison bien réglée les hommes et les femmes doivent avoir peu de commerce entre eux. Tel qui taxerait en cela de caprice les volontés d'un maître, se soumet sans répugnance à une manière de vivre qu'on ne lui prescrit pas formellement , mais qu'il juge lui-même être la meilleure et la plus naturelle. .Uilie prétend qu'elle l'est en effe! ; elle soutient que de l'amour ni de l'union conjugale ne résulte point le commercE continuel

des deux sexes. Selon elle, la femme et le mari sont bien destinés à vivre ensemble , mais non pas de la même manière ; ils doivent agir de concert, sans faire les mêmes choses. La vie qui charmerait l'un serait , dit-elle , insupportable à l'autre ; les inclinalions que leur donne la nature sont aussi diverses que les fonctions qu'elle leur impose; leurs amusements ne diffèrent pas moins que leurs devoirs; en un mot , tous deux concourent au bonheur commun par des chemins différents; et ce partage de travaux et de soins est le plus fort lien de leur union.

Pour moi, j'avoue que mes propres observations sont assez favorables à cette maxime. En effet, n'est-ce pas un usage constant de tous les peuples du monde , hors le Français et ceux qui l'imitent, que les hommes vivent entre eux, les femmes entre elles .^ S'ils se voient les uns les autres , c'est plutôt par entrevue et presque à la dérobée , comme les époux de Lacédémone , que par un mélange indiscret et perpétuel , capable de confondre et défigurer en eux les plus sages distinctions de la nature. On ne voit point les sauvages mêmes indistinctement mêlés , hommes et femmes. Le soir la famille se rassemble , chacun passe la nuit auprès de sa femme : la séparation recommence avec le jour, et les deux sexes n'ont plus rien de commun que les repas tout au plus. Tel est l'ordre que son universalité montre être le plus nalu • rcl ; et , dans les pays mêmes où il est perverti , l'on en voit encore des vestiges. En France, ou les hommes se sont soumis à vivre à la manière des femmes, et à rester sans cesse enfermés dans la chambre avec elles , l'involontaire agitation qu'ils y conservent montre que ce n'est point à cela qu'ils étaient destinés. Tandis que les femmes restent tranquillement assises ou couchées sur leur chaise longue , vous voyez les hommes se lever, aller, venir, se rasseoir, avec une inquiétude continuelle , un instinct machina) combattant sans cesse la contrainte où ils se mettent , et les poussant malgré eux à cette vie active et laborieuse que leur imposa la nature. C'est le seul peuple du monde où les hommes se tiennent debout au spectacle, comme s'ils allaient se délasser au parterre d'avoir resté tout le jour assis au salon. Enlin ils sentent si bien l'ennui de cette indolence efféminée et casanière , que, pour y mêler au moins quelque sorte d'activité , ils cèdent chez eux la place aux étrangers, et vont auprès des femmes d'autrui chercher à tempérer ce dégoût.

La maxime de madame de Wolmar se soutient très bien pai

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rexcmplo (le sa maison ; chacun élanl pour ainsi dire tout à son sexe,, les femmes y vivent Ircs-séparées des hommes. Pour prévenir entre eux des liaisons suspectes, son grand secret est d'occuper incessamment les uns et les autres ; car leurs travaux sont si différents, qu'il n'y a que l'oisiveté qui les rassemble. Le malin chacun vaque à ses fonctions , et il ne reste du loisir à personne pour aller troubler celles d'un autre. L'aprcs-dinée les hommes ont pour département le jardin , la basse-cour, ou d'autres soins de la campagne; les femmes s'occupent dans la chambre des enfants jusqu'à l'heure de la promenade , qu'elles font avec eux , souvent même avec leur maîtresse , et qui leur est agréable comme le seul moment où elles prennent l'air. Les hommes , assez exercés par le travail de la journée, n'ont guère envie de s'aller promener, et se reposent en gardant la maison.

Tous les dimanches, après le prêche du soir, les femmes se rassemblent encore dans la chambre des enfants avec quelque parente ou amie, qu'elles invitent tour à tour du consentement de madame. Là, en attendant un petit régal donné par elle, on cause, on chante, "" joue au volant, aux onchets, ou à quelque autre jeu d'adresse propre à plaire aux yeux des enfants , jusqu'à ce qu'ils s'en puissent amuser eux-mêmes. La collation vient, composéede quelques laitages, de gaufres, d"échaudés, de merveilles ', ou d'autres mets du goût des enfants et des femmes. Le vin en est toujours exclu ; et les hommes, qui dans tous les temps entrent peu dans ce petit gjTiécée ^ , ne sont jamais de cette collation, où Julie manque assez rarement. J'ai été jusqu'icile seul privilégié. Dimanche dernier j'obtins, à force dimportunités, de l'y accompagner. Elle eut grand soin de me faire valoir celte faveur. Elle me dit tout haut qu'elle me l'accordait pour cette seule fois , et qu'elle l'avait refusée à M. de Wolmar lui-même. Imaginez si la petite vanité féminine était flattée , et si un laquais eût été bien venu à vouloir être admis à l'exclusion du maître.

Je fis un goûter délicieux. Est-il quelques mets au monde comparables aux laitages de ce pays? Pensez ce que doivent être ceux d'une laiterie où Julie préside, et mangés à côté d'elle. LaFanchon me servit des grus , de la céracée ^ , des gaufres , des écrelets. Tout

' Sorte de gâteaux du pays.

' Apparterament des femmes.

' Laitages e.vcelleiits qui se font sur ia montagne de Salève. Je

disparaissait à rin^lant. Julie riail de mon appélil. Je vois, ditelic en me donnant encore une assiette de crème, que voire estomac se fait lioiHieur partout, et que vous ne vous tirez pas moins hien de i'érot des femmes que de celui des Valaisans. Pas plus impunément, repris-je; on s'enivre quelquefois à l'un comme à l'autre; et la raison peut s'égarer dans un chalet tout aussi bien que dans un cellier. Elle baissa les yeux sans répondre, rougit, cl se mit k caresser ses enfants. C'en fut assez pour éveiller mes remords. Mylord, ce fut là ma première indiscrétion, et j'espère que ce sera la dernière.

Il régnait dans cette petite assemblée mi certain air d'antique simplicité qui me touchait le cœur ; je voyais sur tous les visages la même gaieté , et plus de franchise peut être que s'il s'y fut trouvé des hommes. Fondée sur la confiance et l'attachement, la familiarité qui régnait entre les servantes et la maîtresse ne faisait qu'affermir le respect et l'autorité; et les services rendus et reçus ne semblaient être que des témoignages d'amilié réciproque. Il n'y avait pas jusqu'au choix du régal qui ne contribuât a le rendre intéressant. Le laitage et le sucre sont un des goûts naturels du sexe, et comme le symbole de l'innocence et de la douceur qui font son plus aimable ornemcnl. Les hommes, au contraire, recherchent en général les saveurs fortes et les liqueurs spiritueuses, aliments plus convenables à la vie active et laborieuseque la nature leur demande ; et quand ces divers goûts viennent à s'altérer et se confondre, c'est une marque presque infaillible du mélange désordonné des sexes. En effet, j'ai remarqué qu'en France , où les femmes vivent sans cesse avec les hommes, elles ont tout à fait perdu le goût du laitage, les hommes beaucoup celui du vin ; et qu'en Angleterre, où les deux sexes sont moins confondus, leur goût propre s'est mieux conserve. En général, je pense qu'on pourrait souvent trouver que]()ue ini'>e du caractère des gens dans le choix des aliments qu'ils préfèrent. Les Italiens, qui vivent beaucoup d'herbages, sont efféminés el mous. Vous autres Anglais, grands mangeurs de viande, avez dans vos inflexibles vertus quelque chose de dur, et qui tient de la barbarie. Le Suisse, naturellement froid , paisible et simple , mais violent et emporté dans la colère , aime à la fois l'un et l'autre aliment, et boit du laitage el du vin. Le Français , souple

doule qu'ils soient connus sous ce nom au Jura, surtout vers l'autre exiréinitù du lac.

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