‹ La nouvelle HéloïseChapitre 162 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

cl changeant , vit Je tous les mets et se plie à tous les caractères. Julie cllc-mcme pourrait me servir d'exemple; car, quoique sensuelle cl gourmande dans ses repas, elle n'aime ni la viande, ni les ragoûts , ni le sel , et n'a jamais goûté de vin pur ; d'excellents légumes, les œufs, lacrème, les fruits , voilà sa nourriture ordinaire ; et , sans le poisson qu'elle aime aussi beaucoup, elle serait une véritable pythagoricienne.

Ce n'est rien de contenir les femmes, si l'on ne contient aussi les hommes; et cette partie de la règle, non moins importante que l'autre, est plus difficile encore; car l'attaque est en général plus vive que la défense : c'est lintention duconserAateur de la nature. Dans la république, on retient les citoyens par des mœurs, des principes, de la vertu : mais comment contenir des domestiques , des mercenaires, autrement que par la contrainte et lagcne? Tout l'art du maître est de cacher cette gène sous le voile du plaisir ou de l'intérêt , en sorte qu'ils pensent vouloir tout ce qu'on les oblige de faire. L'oisiveté du dimanche, le droit qu'on ne peut guère leur ôler d'aller où bon leur semble quand leurs fonctions ne les retiennent point au logis, détruisent souvent en un seul jour l'exemple cl les leçons des six autres. L'habitude du cabaret, le commerce et les maximes de leurs camarades, la fréquentation des femmes débauchées, les perdant bientôt pour leurs maîtres et pour eux-mêmes, les rendent par mille défauts incapables du ser\'ice et indignes de la liberté.

On remédie à cet inconvénient en les retenant par les mêmes motifs qui les portaient à sortir. Qu'allaient-ils faire ailleurs ? boire et jouer au cabaret. Ils boivent et jouent au logis. Toute la différence est que le .vin ne leur coûte rien, qu'ils ne s'enivrent pas, et qu'il y a des gagnants au jeu sans que jamais personne perde. Voici comment on s'y prend pour cela.

Derrière la maison est une allée couverte dans laquelle on a établi la lice des jeux : c'est là que les gens de livrée et ceux de la basse-cour se rassemblent en été, le dimanche, après le prêche, pour y jouer en plusieurs parties liées, non de l'argent (on ne le souffre pas), ni du vin (on leur en donne), mais une mise fournie par la libéralité des maîtres. Cette mise est toujours quelque petit meuble ou quelquenippeà leur usage. Le nombre desjeux est proportionné à la valeur de la mise; en sorte que quand cette mise est un peu considérable , comme des boudes d'argent , un porte-col ,

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des bas de soie, un chapeau fui, ou autre chose semblable, on emploie ordinairement plusieurs séances à la disputer. On ne s'en lient point à une seule espèce de jeu; on les varie, afin que le plus habile dans un n'emporte pas toules les mises, et pour les rendre tous plus adroits et plus forts par des exercices multipliés. Tantôt c'est à qui enlèvera à la course un but placé à l'autre bout de l'avenue; tantôt à qui lancera le plus loin la même pierre ; tantôt à qui portera le plus longtemps le même fardeau; tantôt on dispute un prix en tirant au blanc. On joint à la plupart de ces jeux un petit appareil qui les prolonge et les rend amusants. Le maître et la maitresse les honorent souvent de leur présence ; on y amène quelquefois les enfants ; les étrangers même y viennent , attirés par la curiosité, et plusieurs ne demanderaient pas mieux que d'y concourir; mais nul n'est jamais admis qu'avec l'agrément des maîtres et du consentement des joueurs, qui ne trouveraient pas leur compte à l'accorder aisément. Insensiblement il s'est fait de cet usage une espèce de spectacle , où les acteurs , animés par les regards du public, préfèrent la gloire des applaudissements à Tintérct du prix. Devenus plus vigoureux et plus agiles, ils s'en estiment davantage ; et, s'accoutumant à tirer leur valeur d'eux-mêmes plutôt que de ce qu'ils possèdent, tout valets qu'ils sont, l'honneur leur devient plus cher que l'argent.

Il serait long de vous détailler tous les biens qu'on retire ici d'un soin si puéril en apparence, et toujours dédaigné des esprits vulgaires ; tandis que c'est le propre du vrai génie de produire de grands effets par de petits moyens. M. de Wolmar m'a dit qu'il lui en coûtait à peine cinquante écus par an pour ces petits établissements , que sa femme a la première imaginés. Mais , dit-il , combien de fois croyez-vous que je regagne cette somme dans mon ménage et dans mes affaires , par la vigilance et l'attention que donnent à leur service des domestiques attachés , qui tiennent tous leurs plaisirs de leurs maîtres , par l'intérêt qu'ils prennent à celui d'une maison qu'ils regardent comme la leur , par l'avantage de profiter dans leurs travaux de la vigueur qu'ils acquièrent dans leurs jeux, par celui de les conserver toujours sains en les garantissant des excès ordinaires à leurs pareils et des maladies qui sont la suite ordinaire de ces excès, par celui de prévenir en eux les friponneries que le désordre amène infailliblement , et de les couserver toujours honnêtes gens; enfin par le plaisir d'avoii-

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