QUATRIÈME PARTIE
chants ile Julie. L'un , faisant parler la justice et la vente , humilie ^t confond les coupables ; l'autre leur donne un regret mortel de l'être , en leur montrant celui qu'elle a d'être forcée à leur ôter sa i)ienvcillance. Souvent elle leur arrache des larmes de douleur cl de honte, et il ne lui est pas rare de s'attendrir elle-même en voyant leur repentir, dans l'espoir de n'être pas oi)ligê-e à tenir parole.
Tel qui jugerait de tous ces soins sur ce qui se passe chez lui ou chez ses voisins , les estimerait peut-être inutiles ou pénibles. Mais vous, mylord, qui avez de si grandes idées des devoiis et des plaisirs du père de famille, et qui connaissez l'empire naturel que le génie et la vertu ont sur le cœur humain, vous voyez l'importance de ces détails , et vous sentez à quoi lient leur succès. Richesse ne fait pas riche , dit le roman de la Rose. Les biens d'ua homme ne sont pas dans ses coffres , mais dans l'usage de ce qu'il en tire ; car on ne s'approprie les choses qu'on possède que par leur emploi, et les abus sont toujours plus inépuisables que les lichesses ; ce qui fait qu'on ne jouit pas à proportion de sa dépense, mais à proportion qu'on la sait mieux ordonner. Un fou peut jeter des lingots dans la mer, et dire qu'il en a joui : mais quelle comparaison entre cette extravagante jouissance et celle qu'un homme sage eût su tirer d'une moindre somme? L'ordre et la règle, qui multiplient et perpétuent l'usage desbiens, peuvent seuls transformer le plaisir en bonheur. Que si c'est du rapport des ciioscsà nous que nait la véritable propriété ; si c'est plutôt l'emploi des richesses que leur acquisition qui nous les donne, quels soins importent plus au père de famille que l'économie domestique et le bon régime de sa maison , où les rapports les plus parfaits vont le plus directement à lui, et où le bien de chaque membre ajoute alors à celui du chef.'
Les plus riches sont-ils les plus heureux.' Que sert donc l'opulence à la félicité? Mais toute maison bien ordonnée est l'image de l'âme du maître. Les lambris dorés, le luxe et la magnilicence, n'annoncent que la vanité de celui qui les étale; au lieu que partout où vous verrez régner la règle sans tristesse, la paix sans esclavage , l'abondance sans profusion , dites avec confiance : c'est un être heureux qui commande ici.
Pour moi , je pense que le signe le plus assuré du vrai contentement d'esprit est la vie retirée et domestique , et que ceux qui vont sans cesse chercher leur bonheur chez autjui ne l'ont point chez eux-mêmes. Un père de famille qui se plait dans sa maison a.
pour prix des soins continuels qu'il s'y donne, la continuelle jouissance des plus doux sentiments de la nature. Seul entre tous les mortels, il est maître de sa propre félicité, parce qu'il est heureux comme Dieu même , sans rien désirer de plus que ce dont il jouit. Comme cet èlre immense , il ne songe pas à amplifier ses possessions , mais à les rendre véritablement siennes par les relations les plus parfaites et la direction la mieux entendue : s'il ne s'enrichit pas par de nouvelles acquisitions, il s'enrichit en possédant mieux ce qu'il a. Il ne jouissait que du revenu de ses terres ; il jouit encore de ses terres mêmes, en présidant à leur culture et les parcourant sans cesse. Son domestique lui était étranger; il en fait son bien, son enfant; il se l'approprie. Il n'avait droit que sur les actions; il s'en donne encore sur les volontés. Il n'était maître qu'à prix d'argent; il le devient par l'empire sacré de l'estime et des t)ienfaits. Que la fortune. le dépouille de ses richesses, elle ne saurait lui ôter les cœurs qu'il s'est attachés ; elle n'ôtera point des enfants à leur père : toute la différence est qu'il les nourrissait hier, et qu'il sera demain nourri par eux. C'est ainsi qu'on apprend à jouir véritablement de ses biens , de sa famille et de soi-même ; c'est ainsi que les détails d'une maison deviennent délicieux pour l'honnête homme qui sait eu connaître le prix ; c'est ainsi que . loin de regarder ses devoirs comme une charge, il en fait son bonheur, et qu'il tire de ses touchantes et nobles fondions la gloire et le plaisir d'être homme.
Que si ces précieux avantages sont méprisés ou peu connus , et si le pelit nombre même qui les recherche les obtient si rarement, tout cela vient de la même cause. Il est des devoirs simples et sublimes qu'il n'appartient qu'à peu de gens d'aimer et de remplir ; tels sont ceux du père de famille, pour lesquels l'air et le bruit du monde n'inspirent que du dégoût, et dont on s'acquitte mal encore quand on n'y est porté que par des raisons d'avarice et d'intérêt. Tel croit être un bon père de famille , et n'est qu'un vigilant économe; lebienpeutprospérer, et la maison aller fort mal. Il faut des vues plus élevées pour éclairer, diriger cette importante administration , et lui donner un heureux succès. Le premier soin par iptiucl doit commencer l'ordre d'une maison , c'est de n'y souffrir que d'honnêtes gens qui n'y portent pas le désir secret de troubler cet ordre. Mais la servitude el riionnêtelé sont-elles si compatible» qu'on doive espérer de trouver des domesti(iues honnêtes gens?
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Non,mylord; pour les avoir il ne faut pas les chorchcr, il faut les faire; et il n'y a qu'un homme de bien qui sache l'art d'en former d'autres. Un hypocrite a beau vouloir prendre le ton de la vertu , il n'en peut inspirer le goût à personne; et s'il savait la rendre aimable, il l'aimerait lui-même. Que servent de froides leçons démenties par un exemple continuel , si ce n'est à faire penser que celui qui les donne se joue de la crédulité d'au- Irui ? Que ceux qui nous exhortent à faire ce qu'ils disent , et non ce qu'ils font, disent une grande absurdité ! Qui ne fait pas ce qu"il dit ne le dit jamais bien ; car le langage du cœur, qui touche et persuade, y manque. J'ai quelquefois entendu de ces conversations grossièrement apprêtées qu'on tient devant les domestiques comme devant des enfants, pour leur faire des leçons indii-ectes. Loin de juger qu'ils en fussent un instant les dupes, je les ai toujours rus sourire en secret de l'ineptie du maître qui les prenait pour des sots, en débitant lourdement devant eux des maximes qu'ils savaient bien n'être pas les siennes.
Toutes ces vaines subtilités sont ignorées dans celle maison, et le grand art des maîtres pour rendre leurs domestiques tels qu'ils les veulent est de se montrer à eux tels qu'ils sont. Leur conduite est toujours franche et ouverte , parce qu'ils n'ont pas peur que leurs actions démentent leurs discours. Comme ils n'onl point pour eux-mêmes une morale différente de celle qu'ils veulent donner aux autres, ils n'ont pas besoin de circonspection dans leurs propos ; un mot étourdiment échappé ne renverse point les principes qu'ils se sont efforcés d'établir. Ils ne disent point indiscrètement toutes leurs affaires, mais ils disent librement toutes leurs maximes. A table, à la promenade, tête à tête, ou devant tout le monde, on tient toujours le même langage ; on dil naïvement ce qu'on pense sur chaque chose; et, sans qu'on songea personne , chacun y trouve toujours quelque instruction. Comme les domestiques ne voient jamais rien faire à leur maître qui ne soit droit, juste, équitable , ils ne regardent point la justice comme le tribut du pauvre , comme le joug du malheureux, comme une des misères de leur état. L'attention qu'on a de ne pas faire courir en vain les ouvriers, et perdre des journées pour venir solliciter le payement de leurs journées, les ac^^outume à sentir le prix du temps. En voyant le soin des maîtres aménager celui d'autrui, chacun en conclut que le sien leur est précieux , et se fait un plus grand crime de ruisivelé. La
confiance qii on a dans leur intégrité donne à leurs institutions une force qui les fait valoir et prévient les abus. On n'a pas peur que, dans la gratification de chaque senaaine, la maîtresse trouve toujours que c'est le plus jeune ouïe mieux fait qui a été le plus diligent. Un ancien domestique ne craint pas qu'on lui cherche quelquechicane pour épargner l'augraentaf ion de ga^^cqu'on lui donne. On n'espère pas profiter de leur discorde pour se faire valoir, et obtenir de l'un ce qu'aura refusé l'autre. Ceux' qui sont à marier ne craignent pas qu'on nuise à leur établissement pour les garder plus longtemps, et qu'ainsi leur bon service leur fasse tort. Si quelque valet étranger venait dire aux gens de cette maison qu'un maître et ses domestiques sont entre eux dans un véritable état do guerre ; que ceux-ci , faisant au premier tout du pis qu'ils peuvc'ut, usent en cela d'une juste réprésaillc : que les maîtres étanl usurpateurs, menteurs et fripons, il n'y a pas de ma! à les traiter comme ils traitent le prince, ou le peuple, ou les particuliers, et à leur rendre adroitement le mal qu'ils font à force ouverte ; celui qui parlerait ainsi ne serait entendu de personne : on ne s'avise pas même ici de combattre ou prévenir de pareils discours , il n'appartient qu'à ceux qui les font naître d'être obligés de les réfuter. . Il n'y a jamais ni mauvaise humeur ni mutinerie dans l'obéissance, parce qu'il n'y a ni hauteur ni caprice dans le commandement , qu'on n'exige rien qui ne soit raisonnable et utile, et qu'on respecte assez la dignité de l'homme , quoique dans la servitude , pour ne l'occuper qu'à deschoses qui ne l'avilissent point. Au surplus, rien n'est bas ici que le vice; et tout ce qui est utile et juste est honnête et bienséant.
Si l'on ne souffre aucune intrigue au dehors, personne n'est tenté d'en avoir. Ils savent bien que leur fortune la plus assurée est attachée à celle du maître , et qu'ils ne manqueront jamais de rien tantcpi'on verra prospérer la maison. En la servant ils soignent donc leur patrimoine, et l'augmentent en rendant leur service agréable ; c'est là leur plus grand intérêt. Mais ce mot n'est guère à sa place en cette occasion ; car je n'ai jamais vu de police où l'intérêt fût si sagement dirigé , et où pourtant il influât moins que dans celle-ci. Tout se fait par attaclieinent : l'on dirait que CCS âmes vénales se purifient en entrant dans ce séjour de sagesse et d'union. L'on dirait qu'une partie des lumières du maître et des sentiments de la maîtresse ont passé dans chacun de leurs gens,