‹ La nouvelle HéloïseChapitre 166 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

ment , cl pnr dos exemples sensibles , cette morale criminelle et servile , celle muluolic tolérance aux dépens du maître, qu'un méchant valet ne manque point de prêcher aux bons . sous l'air d'une maxime de charité. On leur a fait bien comprendre que le précepte de couvrir les fautes de son prociiain ne se rapporte qu'à celles qui ne font de tort à personne; qu'une injustice qu'on voit, qu'on lait , et qui blesse un tiers , on la commet soi-même ; et que comme ce n'est que le sentiment de nos propres défauts qui nonoblige à pardonner ceux d'autrui , nul n'aime à tolérer les fripons s'il n'est un fripon comme eux. Sur ces principes , vrais en général d'homme h homme , et bien plus rigoureux encore dans la relation plus étroite du serviteur au maître , on lient ici pour incontestable que qui voit faire un tort à ses maîtres sans le dénoncer est plus coupable encore que celui qui l'a commis ; car celui-ci se laisse abuser dans son action par le profit qu'il envisage; mais l'autre de sang-froid et sans intérêt, n'a pour motif de son silence qu'une profonde indifférence pour la justice, pour le bien de la maison qu'il sert, et un désir secret d'imiter l'exemple qu'il cache : de sorte que, quand la faute est considérable , celui qui l'a commise peut encore quelquefois espérer son pardon; mais le témoin qui l'a tue est infailliblement congédié comme un homme enclin au mal.

Eu revanche on ne souffre aucune accusation qui puisse être suspecte d'injustice et de calomnie : c'est-à-dire qu'on n'en reçoit aucune en l'absence de l'accusé. Si quelqu'un vient en particulier faire quelque rapport contre son camarade, ou se plaindre personnellement de lui, on lui demande s'Uest sufflsamment instruit, c'est-à-dir« s'il a commencé par s'éclaircir avec celui dont il vient se plaindre. S'il dit que non, on lui demande encore comment il peut juger une action dont il ne connaît pas assez les motifs. Cette action, lui dit-on, tient peut-être à quelque autre qui vous est inconnue; elle a peut-être quelque circonstance qui sert à la justifier ou à l'excuser, et que vous ignorez. Comment osez-vous condamner cette conduite avant de savoir les raisons de celui qui l'a tenue ? Un mot d'explication l'eut peut-être justifiée à vos yeux. Pourquoi risquer de la blâmer injustement, et m'exposer à partager votre injustice.' S'îl assure s'être éclairci auparavant avec l'accusé, Pourquoi donc, lui réplique-ton, venez-vous sans lui, comme si vous aviez ^,eur qu'il ne démentit ce que vous avez à dire.' De

quel droil négligez-vous pour moi la précaulion que vous avez cru devoir prendre pour vous-même? Est-il bien de vouloir que je juge sur votre rapport d'une action dont vous n'avez pas voulu juger sur le témoignage de vos yeux? et ne seriez-vous pas responsable du jugement partial que j'en pourrais porter, si je me contentais de voire seule déposition ? Ensuite on lui propose de faire venir celui qu'il accuse : s'il y consent , c'est une affaire bientôt réglée ; s'il s'y oppose , on le renvoie après une forte réprimande; mais on lui garde le secret , et l'on observe si bien l'un et l'autre, qu'on ne larde pas à savoir lequel des deux avait torl.

Celte règle est si connue et si bien établie , qu'on n'entend jamais un domestique de cette maison parler mal d'un de ses camarades absent ; car ils savent tous que c'est le moyen de passer pour lâche ou menteur. Lorsqu'un d'entre eux en accuse un autre , c'est ouvertement, franchement, et non-seulement en sa présence, mais en celle de tous leurs camarades , afin d'avoir dans les témoins de ses discours des garants de sa bonne foi. Quand il est question de querelles personnelles, elles s'accommodent presque toujours par médiateurs, sans importuner monsieur ni madame : mais quand il s'agit de l'intérêt sacré du maître, l'affaire ne saurait demeurer secrète; il faut que le coupable s'accuse, ou qu'il ait un accusateur. Ces petits plaidoyers sont très-rares, et ne se font qu'à table, dans les tournées que Julie va faire journellement au diner et au souper de ses gens , et que M. de Wolmar ap|ie]Ie en riant ses grands jours. Alors, après avoir écoulé paisiblemenl]a|)lainlc et la réponse, si l'affaire intéresse son service , elle remercie l'accusaleur de son zèle. Je sais , lui dit-etle, que vous aimez voire camarade ; vous m'en avez toujours dit du bien , et je vous loue de ce que l'amour du devoir et de la justice l'emporte en vous sur les affections particulières ; c'est ainsi qu'en use un serviteur fidèle et un honnête homme. Ensuite , si l'accusé n'a pas tort , elle ajoute toujours quelque éloge à sa justification. Mais s'il est réellement coupable , elle lui épargne devant les autres une partie de la honle. Elle suppose qu'il a quelque chose à dire pour sa défense qu'il ne veut pas déclarer devant tant de monde; elle lui assigne une heure pour l'entendre en particulier, et c'est là qu'elle ou son mari lui parlent -tomme il convient. Ce qu'il y a de singulier en ceci , c'est que le plus sévère des deux n'est pas le plus redoulé, et qu'on craint moins les graves réprimandes de M. de Wolmar que les reproches lou-

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