‹ La nouvelle HéloïseChapitre 171 sur 214 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

pris-je ; mais comment ces mailres-là se sont-ils emparés de ce lieu? le moyen d'y rassembler tant d'habitants volontaires? Je n'ai pas ouï dire qu'on ail jamais rien tenté de pareil ; et je n'aurais point cru qu'on y put réussir, si je n'eu avais la preuve sous mes yeux.

La patience et le temps , dit M. de Wolmar, ont fait ce miracle. Ce sont des expédients dont les gens riches ne s'avisent guère dans leurs plaisirs. Toujours pressés de jouir, la force et l'argent sont les seuls moyens qu'ils connaissent : ils ont des oiseaux dans des cages, et des amis à tant par mois. Si jamais des valets approchaient de ce lieu , vous en verriez bientôt les oiseaux disparaître; et s'ils y sont à présent en grand nombre, c'est qu'il y en a toujours eu. On ne les fait pas venir quand il n'y en a point , mais il est aisé, quand il y eu a, d'en atliier davantage en prévenant tous leurs besoins , en ne les effrayant jamais , en leur laissant faire leur couvée en sûreté et ne dénichant point les i)etits ; car alors ceux qui s'y trouvent restent, et ceux qui surviennent restent encore. Ce bocage existait, quoiqu'il fut séparé du verger; Julie n'a fait que l'y renfermer par une haie vive , ôter celle qui l'en séparait , l'agrandir, et l'orner de nouveaux plants. Vous voyez, à droite et à gauche de l'allée qui y conduit, deux espaces remplis d'un mélange confus d'herbes, de pailles et de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque année du blé , du mil , du tournesol , du chènevis , des pesettes ' , généralement de tous les grains que les oiseaux aiment, et l'on n'en moissonne rien. Outre cela, presque tous les jours, été et hiver, elle ou moi leurapportons à manger; et quand nous y manquons, laFanchony supplée d'ordinaire. Ils ont l'i^au à quatre pas, comme vous voyez. Madame de Wolmar pousse l'attention jusqu'à les pourvoii- tous les printemps de petits tas de crin , de paille, de laine, de mousse, et d'autres matières propres à faire des nids. Avec le voisinage des matériaux, l'abondance des vivres et le grand som qu'on prend d'écarter tous les ennemis ^ , l'éternelle tranquillité dont ils jouissent les porte à pondre en un lieu commode , où rien ne leur manque, où personne ne les trouble. Voilà comment la patrie des pores est encore celle des enfants, et comment la peuplade se soutient et se multiplie.

' De la vesce.

» Les loirs, les souris , les chouettes, et surtout les enfants.

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Ah! dit Julie, vous ne voyez plus rien! chacun ne songe plus qu'à soi : noais des époux inséparables, le zèle des soins domestiques, la tendresse paternelle et maternelle, vous avez perdu tout cela. 11 y a deux mois qu'il fallait élre ici pour livrer ses yeux au plus charmant spectacle, et son cœur au plus doux sentiment de la nature. Madame, repris-je assez tristement , vous êtes épouse et mère ; ce sont des plaisirs qu'il vous appartient de connaître, .aussitôt M. de Wolmar me prenant par la main me dit en la serrant : Vous avez des amis, et ces amis ont des enfants : comment l'affection paternelle vous serait-elle étrangère? Je le regardai, je regardai Julie; tous deux se regardèrent, et me rendirent un regard si louchant, que, les embrassant l'un après l'autre, je leur dis avec altendi'issement : Ils me sont aussi chers qu'à vous. Je ne sais par quel bizarre effet un mol peut ainsi changer une âme; mais depuis ce moment M. de Wolmar me parait un autre homme , et je vois moins en lui le mari de celle que j'ai tant aimée, que le pèie de deux enfants pour lesquels je donnerais ma vie.

Je voulus faire le tour du bassin , pour aller voir de plus près ce charmant asile et ses petits habitants; mais madame de Wolmar me retint. Personne , me dit-elle , ne va les troubler dans leur domicile, et vous êtes même le premier de nos hôtes que j'aie amené jusqu'ici. 11 y a quatre clefs de ce verger, dont mon père et nous avons chacun une ; Fanchon a la quatrième , comme inspectrice , et pour y mener quelquefois mes enfants; faveur dont on augmente le prix par l'extrême circonspection qu'on exige d'eux tandis qu'ils y sont. Gustin lui-même n'y entre jamais qu'avec uu des quatre ; encore , passé deux mois de printemps où ses travaux sont utiles, n'y enlre-l-il presque plus, et tout le reste se fait entre nous. Ainsi , lui dis-je , de peur que vos oiseaux ne soient vos esclaves vous vous êtes rendus les leurs. Voilà bien , repritelle, le propos d'un tyran, qui ne croit jouir de sa liberté qu'autant qu'il trouble celle des autres.

Comme nous partions pour nous en retourner , M. de Wolmar jeta une poignée d'orge dans le bassin , et en y regardant j'aperçus quehiues petits poissons. Ah! ah! dis-je aussitôt, voici pourtant des prisonniers! Oui, dit-il, ce sont des prisonniers de guerre auxquels on a fait grâce de la vie. Sans doute, ajouta sa femme. Il y a quelque temps que Fanchon vola dans la cuisine dos

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perchettcs qu'elle apporta ici à mon insu. Je les y laisse, de peu: do la mortilicr si je les renvoyais au lac ; car il vaut encore mieux loger du poisson un peu à l'étroit, que de fâcher une honnête personne. Vous avez raison , répondis-je ; et celui-ci n'est pas tro[i à plaindre d'être échai>pé de la poêle à ce prix.

Eh bien! que vous en semble.' me dit-elle en nous en retournant. Ètes-vous encore au bout du monde? Non, dis-je,ra'en voici tout à fait dehors, et vous m'avez en effet transporté dans l'Elysée. Le nom pompeux qu'elle a donné à ce verger, dit M. de Wolmar, mérite bien cette raillerie. Louez modestement des jeux d'enfants , et songez qu'ils n'ont jamais rien pris sur les soins de la mère de famille. Je le sais , repris-je , j'en suis très-sùr'; et les jeux d'enfants me plaisent plus en ce genre que les travaux des hommes.

Il y a pourtant ici, continuai-je, une chose que je ne puis comprendre ; c'est qu'un lieu si différent de ce qu'il était ne peut être devenu ce qu'il est qu'avec de la culture et du soin : cependant je ne vois nulle part la moindre trace de culture; tout est verdoyant, frais, vigoureux, et la main du jardinier ne se montre point; rien ne dément l'idée d'une ile déserte qui m'e^t venue en entrant , et je n'aperçois aucun pas d'hommes. Ah! dit M. de Wolmar , c'est qu'on a pris grand soin de les effacer. J'ai été souvent témoin, quelquefois complice de la friponnerie. On fait semer du foin sur tous les endroits labourés , et 1 herbe cache bientôt les vestiges du travail ; on fait couvrir l'hiver de quelques couches d'engrais les lieux maigres et arides; l'engrais mange la mousse, ranime l'herbe et les plantes; les arbres eux-mêmes ne s'en trouvent pas plus mal, et l'été il n'y parait plus. A l'égard de la mousse qui couvre quelques allées, c'est mylord Edouard qui nous a envoyé d'Angleterre le secret pour la faire naître. Cesdeux côtés , continua-t-il , étaient fermés par des murs ; les murs ont été masqués, non par des espaliers, mais par d'épais arbrisseaux qui font prendre les bornes du lieu pour le commencement d'un bois. Des deux autres régnent de fortes haies vives , bien garnies d'érable, d'aubc-épioe , de houx , de troène, et d'autres arbrisseaux mélangés qui leur ôtent l'apparence do haies et leur donnent celle d'un taillis. Vous ne voyez rien d'aligné, rien de nivelé ; jamais le cordeau n'entra dans ce lieu ; la nature ne plante rien au cordeau; les sinuosités dans leur feinte ii. é^u-

larité sont ménagées avec art pour prolonger la promenade, cacher les bords de l'ile , el en agrandir l'étendue apparente sans faire des détours incommodes et trop fréquents '.

En considérant tout cela , je trouvais assez bizarre qu'on prit tant de peiue pour se cacher celle qu'on avait prise : n'aurait-il pas mieux valu n'en point prendre? Malgré tout ce qu'on vous a dit, me répondit Julie, vous jugez du travail par l'elTet, et vous vous trompez. Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu'il suffit de mettre en terre, et qui viennent ensuite d'elles-mêmes. D'ailleurs, la nature semble vouloir dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits , auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu'ils défigurent quand ils sont à leur portée : elle fuit les lieux fréquentés ; c'est au sommet des montagnes, au fond des forets , dans les iles désertes , qu'elle étale ses charmes les plus touchants. Ceux qui l'aiment et ne peuvent l'aller chercher si loin sont réduits à lui faire violence, à la forcer en quelque sorte à venir habiter avec eux ; et tout cela ne peut se faire sans un peu d'illusion.

A ces mots il me vint une imagination qui les fit rire. Je me figure, leur dis-je, un homme riche de Paris ou de Londres, maître de cette maison et amenant avec lui un architecte chèrement payé pour gâter la nature. Avec quel dédain il entrerait dans ce lieu simple et mesquin ! avec quel mépris il ferait arracher toutes ces guenilles! les beaux alignements qu'il prendrait! les belles allées qu'il ferait percer ! les belles patles-d'oie , les beaux arbres en parasol , en éventail! les beaux treillages bien sculptés ! les belles charmilles bien dessinées, bien équarries, bien contournées ! les beaux boulingrins de fin gazon d'Angleterre, ronds, carrés , échancrés , ovales ! les beaux ifs taillés en dragons , en pagodes, en marraouzels, en toutes sortes de monstres! les beaux vases de bronze , les beaux fruits de pierre dont il ornera son jardin ' !... Quand tout cela sera exécuté , dit M. de Wolmar ,

' Ainsi ce ne sont pas de ces petits Ijoscjui'ls à la mode, si lidieulcmcnt conlournés qu'on n'y marche qu'en zigzag, et qu'à cliaqiie pas il faut faire une pirouette.

^ Je suis persuadé ([ue le temps approclie où l'on ne \oudra ptus dans les jardins rien de ce qui se trouve dans la canipai;ne: on n'y souffiira plus ni plantes ni arlirisseaux ; on n'y voudra que des fleurs de porcelaine, des magots, des treillages, du salde de toutes couleurs, el de beaux vases pleins de rien.

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