QUATRIEME PARTIE. itl
il aura fait un trcs-beau lieu, dans lequel on n'ira guère, et dont on sortira toujours avec enapressemenl pour aller chercher la campagne; un lieu triste, où l'on ne se promènera point, mais par où l'on passera pour s'aller promener ; au lieu que dans mes courses champêtres je me hàle souvent de rentrer pour venir me promener ici.
Je ne vois dans ces terrains si vastes et si richement ornés que la vanité du propriétaire et de l'artiste, qui, toujours empressés d'étaler, l'un sa richesse et l'autre son talent , préparent à grands frais de l'ennui à quiconque voudra jouir de leur ouvrage. Un faux goût de grandeur qui n'est point fait pour l'homme empoisonne ses plaisirs. L'air grand est toujours triste; il fait songer aux misères de celui qui l'affecte. Au milieu de ses parterres cl de ses grandes allées , son petit individu ne s'agrandit point ; un arbre de vingt pieds le couvre comme un de soixante ' ; il n'occupe jamais que ses trois pieds d'espace , et se perd comme un ciron dans ses immenses possessions.
Il y a un autre goût directement opposé à celui-là , et plus ndicule encore , en ce qu'il ne laisse pas même jouir de la promenade pour laquelle les jardins sont faits. J'entends, lui dis-je ; c'est celui de ces petits curieux , de ces petits fleuristes qui se pâment à l'aspect d'une renoncule, et se prosternent devant des tulipes. Là-dessus , je leur racontai , mylord , ce qui m'était arrivé autrefois à Londres dans ce jardin de fleurs où nous fûmes introduits avec tant d'appareil, et où nous vîmes briller si pompeusement tous les trésors de la Hollande sur quatre couches de fumier. Je n'oubliai pas la cérémonie du parasol et de la petite baguette dont on m'honora, moi indigne , ainsi que les autres spectateurs. Je leur confessai humblement comment, ayant voulu m'éverluer à mon tour, et hasarder de m'extasier à la vue d'une tulipe dont la couleur me parut vive et la forme élégante , je fus moqué , hué ,
' Il devait bien s'étendre un peu sur le mauvais goût d'élaguer ridi^ culemenl les arbres , pour les élancer dans les nues en leur étant leurs belles tètes, leurs ombrages, en épuisant leur sève, et les empêchant de profiter. Cette méthode , il est vrai , donne du bois aux jardiniers ; mais elle en ote au pays , qui n'en a pas déjà trop. On croirait que la nature est faite en France autrement que dans tout le reste du monde , tant on y prend soin de la défigurer. Les parcs n'y sont plantés que de longues perches; ce sont des foréls de mats ou de mais, et l'on s'y promène au milii'u des bois sans trouver d'ombre.
442 LA NOUVELLE IlÉLOISE.
siffle de tous les savants, et comment le professeur du jardin» passant du mépris de la fleur à celui du panégyriste, ne daigna plus me regai'der de toute la séance. Je pense , ajoutai-je , qu'il eut bien du regret à sa baguette et à son parasol profanés.
Ce goût, dit M. de Wolmar, quand il dégénère en manie , a quelque chose de petit et de vain qui le rend puéril et ridiculement coûteux. L'autre, au moins, a de la noblesse, de la grandeur, et quelque sorte de vérité; mais qu'est-ce que la valeur d'une patte ou d'un oignon qu'un insecte ronge ou détruit peutêtre au moment qu'on le marchande, ou d'une fleur précieuse à midi et flétrie avant que le soleil soit couché.' Qu'est-ce qu'une beauté conventionnelle qui n'est sensible qu'aux yeux des curieux, et qui n'est beauté que parce qu'il leur plall qu'elle le soit.' Le temps peut venir qu'on cherchera dans les fleurs tout le contraire de ce qu'on y cherche aujourd'hui , et avec autant de raison ; alors vous serez le docte à votre tour, et votre curieux l'ignorant. Toutes ces petites observations qui dégénèrent en étude ne conviennent point à l'homme raisonnable qui veut donner à son corps un exercice modéré, ou délasser son esprit à la promenade en s'enti'ctenant avec ses amis. Les fleurs sont faites pour amuser nos regards en passant, et non pour être si curieusement anatomisées ' . Voyez leur reine briller de toutes parts dans ce verger : elle parfume l'air, elle enchante les yeux, et ne coûte presque ni soin ni culture. C'est pour cela que les fleuristes la dédaignent : ]a nature l'a faite si belle qu'ils ne lui sauraient ajouter des beautés de convention; et, ne pouvant se tourmenter à la cultiver, ils n'y trouvent rien qui les flatte. L'erreur des prétendus gens de goût est de vouloir de l'art partout , et de n'être jamais contents que l'art ne paraisse; au lieu que c'est à le cacher que consiste le véritable goût, surtout quand il est question des ouvrages de la nature. Que signifient ces allées si droites, si sablées, qu'on trouve sans cesse.' et ces étoiles , par lesquelles, bien loin d'étendre aux yeux la grandeur d'un parc, comme on l'imagine, on ne fait qu'en montrer maladroitement les bornes.' Voit-on dans les bois du sable de rivière.' ou le pied se repose-t-il plus doucement sur ce
' Le sage Wolmar n'y avait pas bien regardé. Lui qui savait si bien ol)server les liommes , observait-il si mal lanalure? Ignorait il que si son auteur est grand dans les grandes choses , il est très-grand dans les petites?