‹ La nouvelle HéloïseChapitre 178 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE. 4JT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. 4JT

ment que j'avais raison, et qu'il ferait ce qu'il me plairait. Mais M. (le Woimar, qui semblait vouloir me pousser à bout, a répliqué qu'il devait faire ce qui lui plaisait à lui-même. Lequel aimez-vous mieux, venir ou rester.' Rester, a-t-il dit sans balancer. Hé bien! restez, a repris mou mari en lui serrant la main. Homme honnête et vrai , je suis très-content de ce mot-là. Il n'y avait pas moj-en d'alterquer beaucoup là-dessus devant le tiers qui nous écoutait. J'ai gardé le silence, et n'ai pu cacher si bien mon chagrin que mon mari ne s'en soit aperçu. Quoi donc! a-t-il repris d'un air mécontent dans un moment où. Saint-Preux était loin de nous , aurais-je inutilement plaidé votre cause contre vous-même.' et madame de Woimar se contenterait-elle d'une vertu qui eût besoin de choisir ses occasions? Pour moi , je suis phis difficile ; je veux devoir la fidélité de ma femme à son cœur, et non pas au hasard ; et il ne me suffit pas qu'elle garde sa foi , je suis offensé qu'elle en doute.

Ensuite il nous a menés dans son cabinet, où j'ai failli tomber de mon haut enilui vojant sortir d'un tiroir, avec les copies de quelques relations de notre ami queje lui avais données , les originaux mêmes de toutes les lettres queje croyais avoir vu brûler autrefois par Babi dans la chambre de ma mère. Voilà, m'a-t-il dit en nous les montrant , les fondements de ma sécurité : s'ils me trompaient, ce serait une folie de compter sur rien de ce que respectent les hommes. Je remets ma femme et mon honneur en dépôt à celle qui , fille et séduite , préférait un acte de bienfaisance à un rendez-vous unique et sûr : je confie Julie épouse et mère à celui qui , maitre de contenter ses désirs, sut respecter Julie amante et fille. Que celui de vous deux qui se méprise assez pour penser que j'ai tort le dise, et je me rétracte à l'instant. Cousine, crois-tu qu'il fût aisé d'oser répondre à ce langage.'

J'ai pourtant cherché un moment dans l'après-midi pour prendre en particulier mon mari, et, sans entrer dans des raisonnements qu'il ne m'était pas permis de pousser fort loin, je me suis bornée à lui demander deux jours de délai : ils m'ont été accordés sur-le-champ. Je les emploie à l'envoyer cet exprès et à attendre ta réponse, pour savoir ce que je dois faire.

Je sais bien que je n'ai qu'à prier mon mari de ne point partir du tout; et celui qui ne me refusa jamais rien ne me refusera pas une si légère grâce. Mais, ma ch re, je vois qu'il prend plaisir à

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la coufidiicc qu'il me témoigne ; et je crains de perdre une partie de son estime , s'il croit que j'aie besoin de plus de réserve qu'il ne m'en permet. Je sais bien encore que je n'ai qu'à dire un mol à Saint-Preux, et qu'il n'hésitera pas à l'accompagner ; mais mon mari prendra-t-il ainsi le change? et puis-je faire cette démarche sans conserver sur Saint-Preux un air d'autorité qui semblerait lui laisser à son tour quelque sorte de droits? Je crains d'ailleurs qu'il n'infère de celte précaution que je la sens nécessaire; et ce moyen, qui semble d'abord le plus facile, est peut-être au fond le plus dangereux. Enfin je n'ignore pas que nulle considération ne peut être mise en balance avec un danger réel ; mais ce danger existe-t-il en effet ? Voilà précisément le doute que tu dois résoudre. Plus je veux sonder l'état présent de mon âme, plus j'y trouve de quoi me rassurer. Mon cœur est pur, ma conscience est tranquille, je ne sens ni trouble ni crainte; et, dans tout ce qui se passe en moi, ma sincérité vis-à-vis de mon mari ne me coûte aucun effort. Ce n'est pas que certains souvenirs involontaires ne me donnent quelquefois un attendrissement dont il vaudrait mieux être exempte; mais, bien loin que ces souvenirs soient produits par la vue de celui qui les a causés, ils me semblent plus rares depuis son retour, et, quelque doux qu'il me soit de le voir, je ne sais par quelle bizarrerie il m'est plus doux de penser à lui : en un mot, je trouve que je n'ai pas même besoin du secours de la vertu pour être paisible en sa présence, et que, quand l'horreur du crime n'existerait pas, les sentiments qu'elle a détruits auraient bien de la peine à renaître.

Mais, mon ange, Cït-ce assez que mon cœur me rassure quand la raison doit m'alarmer ? J'ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n'est pas encore une illusion du vice? Comment me fier à des sentiments qui m'ont tant de fois abusée? Le crime ne commence-t-il pas toujours par l'orgueil qui fait mépriser la tentation ? Et braTcr des périls où l'on a succombé, n'est-ce pas vouloir succomber encore? \

Pèse toutes ces considérations , ma cousine; tu verras que quand elles seraient vaines par elles-mêmes , elles sont assez graves par leur objet pour mériter (ju'on y songe. Tire-moi donc de l'incertitude où elles m'ont mise. Marque-moi comment je dois me comporter dans celle occasion délicate; car mes erreurs passées ont altéré mon jugement, et me rendent timide à me déterminer sur

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toutes choses. Quoi que lu penses de toi-même, ton àme est calme et tranquille , j'en suis sure; les objets s'y peignent tels qu'ils sont : mais la mienne, toujours émue comme une oncle agitée , les confond et les défigure. Je n'ose plus me lier à rien de ce que je vois ni de ce que je sens; et, malgré de si longs repentirs, j'éprouve avec douleur que le poids d'une ancienne faute est un fardeau ([u'il faut porter toute sa vie.

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