QUATRIEME PARTIE
votre honneur et le mien; je devais craimlre de nous précipiter tous deux dans des malheurs sans ressource : mais je vous aimais, et n'aimais que vous; tout le reste m'était indifiércnt. Commeni réprimer la passion même la plus faible quand elle est sans contrepoids ? Voilà l'inconvénient des caractères froids et trancjuilles : tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations; mais s'il en survient une quiles atteigne, iJs sont aussitôt vaincus qu'attaqués; et la raison, qui gouverne tandis qu'elle est seule , n'a jamais de force pour résister au moindre effort. Je n'ai été tenté qu'une fois, et j'ai succombé : si l'ivresse de quelque autre passion m'eût fait vaciller encore , j'aurais fait autant de chutes que de faux pas. Il n'y a que des âmes de feu qui sachent combattre e( vaincre; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes , sont leur ouvrage : la froide raison n'a jamais rien fait d'illustre , et l'on ne triomphe des passions qu'en les opposant l'une à l'autre. Quand celle de la vertu vient à s'élever, elle domine seule, et tient tout en équilibre. Yoilà comment se forme le vrai sage , qui n'est pas plus qu'un autre à l'abri des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais vent"*-
Vous voyez que je ne prétends pas exténuer ma faute : si c'en eût été une , je l'aurais faite infailliblement ; mais , Julie , je vous connnaissais , et n'en fis point en vous épousant. Je sentis que de vous seule dépendait tout le bonheur dont je pouvais jouir, et que si quelqu'un était capable de vous rendre heureuse , c'était moi. Je savais que l'innocence et la paix étaient nécessaires à votre cœur, que l'amour dont il était préoccupé ne les lui donnerait jamais, et qu'il n'y avait que l'horreur du crime qui pût en chasser l'amour. Je vis que votre âme était dans un accablement dont elle ne sortirait que par un nouveau combat, et que ce serait en sentant combien vous pouviez encore être estimable que vous apprendriez à le devenir.
Votre cœur était usé pour l'amour : je comptai donc pour rien une disproportion d'âge qui m'ôtait le droit de prétendre à un sentiment dont celui qui en était l'objet ne pouvait jouir, et impossible à obtenir pour tout autre. Au contraire, voyant dans une vie plus d'à moitié écoulée qu'un seul goût s'était fait sentir à moi, je jugeai qu'il serait durable, et je me plus à lui conserver le reste de mes jours. Dans mes longues recherches je n'avais rien trouve
qui vous valût ; je pensai que ce que vous ne feriez pas, nulle autre au noonde ne pourrait le faire; j'osai croire à la vertu , et vous épousai. Le mystère que vous me faisiez ne me surprit point ; j'en savais les raisons , et je vis dans votre sage conduite celle de sa durée. Par égard pour vous j'imitai votre réserve, et ne voulus point vous ôter l'honneur de me faire un jour de vous-même un aveu que je voyais à chaque instant sur le bord de vos lèvres. Je ne me suis trompe en rien ; vous avez tenu tout ce que je m'étais promis de vous. Quand je voulus me choisir une épouse, je désirai d'avoir en elle une compagne aimable , sage, heureuse. Les deux premières conditions sont remplies : mon enfant, j'espère que la troisième ne nous manquera pas.
A ces mots, malgré tous mes efforts pour ne l'interrompre que par mes pleurs , je n'ai pu m'empêcher de lui sauter au cou en ra'écriant : Mon cher mari , ô le meilleur et le plus aimé des hommes, apprenez-moi ce qui manque à mon bonheur, si ce n'est le vôtre, et d'être mieux mérité... Vous êtes heureuse autanl qu'il se peut , a-t-il dit en m'interrompant ; vous méritez de l'être ; mais il est temps de jouir en paix d'un bonheur qui vous a jusqu'ici coûté bien des soins. Si votre fidélité m'eût suffi, tout était fait du moment que vous me la promites ; j'ai voulu de plus qu'elle vous fût facile et douce , et c'est à la rendre telle que nous nous sommes tous deux occupés de concert , sans nous en parler. Julie, nous avons réussi mieux que vous ne pensez peut-élre. Le seul tort que je vous trouve est de n'avoir pu reprendre en vous la confiance que vous vous devez , et de vous estimer moins qu( votre prix. La modestie extrême a ses dangers ainsi que l'orgueil. Comme une témérité qui nous porte au delà de nos forces les rend impuissantes, un effroi qui nous empêche d'y compter les rend inutiles. La véritable prudence consiste à les bien connaître et à s'y tenir. Vous en avez acquis de nouvelles en changeant d'état. Vous n'êtes plus cette fille infortunée qui déplorait sa faiblesse en s'y livrant; vous êtes la plus vertueuse des femmes, qui ne connaît d'autres lois que celles du devoir et de l'honneur, et à qui le trop vif souvenir de ses fautes est la seule faute qui reste à reprocher. Loin de prendre encore contre vous-même des précautions injurieuses, apprenez donc à compter sur vous pour pouvoir y compter davantage. Écartez d'injustes défiances, capables de réveiller quelquefois les sentiments qui les ont produites. Félicitez-vous
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plutôt d'avoir su choisir un honnête homme dans un âge où il est si facile de s'y tromper, cl d'avoir pris autrefois un amant que vous pouvez avoir aujourd'hui pour ami sous les yeux de votre mari même. A peine vos liaisons me furent-elles connues, que je vous estimai l'un par l'autre. Je vis quel trompeur enthousiasme vous avait tous deux égares : il n'agit que sur les belles âmes; il les perd quelquefois, mais c'est par un attrait qui ne séduit qu'elles. Je jugeai que le même goût qui avait formé votre union la reh'icherait sitôt qu'elle deviendrait criminelle , et que le vice pouvait entrer dans des cœurs comme les vôtres , mais non pas y prendre racine.
Dès lors je compris qu'il régnait entre vous d -s liens qu'il ne fallait point rompre; que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables, qu'il fallait plutf>t le régler que l'anéantir, et qu'aucun des deux ne pouvait oublier l'autre sans perdre beaucoup de son prix. Je savais que les grands combats ne font qu'irriter les grandes passions, et que si les violents efforts exercent l'àme, ils lui coûtent des tourments dont la durée est capable de l'abattre. J'employai la douceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je nourris son amitié pour vous , dit-il à Saint-Preux ; j'en ôlai ce qui pouvait y rester de trop ; et je crois vous avoir conservé de son propre cœur plus peut-être qu'elle ne vous en eût laissé si je l'eusse abandonné à lui-même.
Mes succès m'encouragèrent, et je voulus tenter votre guérison comme j'avais obtenu la sienne : car je vous estimais; et, malgré les préjugés du vice , j'ai toujours reconnu qu'il n'y avait rien de bien qu'on n'obtint des belles âmes avec de la confiance et de la franchise. Je vous ai vu, vous ne m'avez point trompé , vous ne me tromperez point ; et quoique vous ne soyez pas encore ce que vous devez être , je vous s'ois mieux que vous ne pensez, et suis plus content de vous que vous ne l'êtes vous-même. Je sais bien que ma conduite a l'air bizarre , et choque toutes les maximes communes ; mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs; et le mari de Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme. Mes enfants, nous dit-il d'un ton d'autant plus touchant qu'il partait d'un homme tranquille, soyez ce que vous êtes, et nous serons tous contents. Le danger n'est que dans l'opinion : n'ayez pas peur de vous, et vous n'aurez rifi: a craindre; ne songez qu'au présent, et je vous réponds de l'cVéair.
Je ne puis vous en dire aujourd'hui davantage ; mais si nies projets s'accomplissent , et que mon espoir ne m'abuse pas , nos destinées seront mieux remplies, et vous serez tous deux plus heureux que si vous aviez été l'un à l'autre.
En se levant il nous emi)rassa , et voulut que nous nous embrassassions aussi, dans ce lieu... dans ce lieu même où jadis... Claire, ô bonne Claire , combien tu m'as toujours aimée ! Je n'en fis aucune difficulté : hélas! que j'aurais eu tort d'en faire! ce baiser n'eut rien de celui qui m'avait rendu le bosquet redoutable : je m'en félicitai tristement, et je connus que mon cœur était plus changé que jusque-là je n'avais osé le croirf
Comme nous reprenions le chemin du logis, mon mari m'arrêta par la main, et, me montrant ce bosquet dont nous sortions, il me dit en riant, Julie, ne craignez plus cet asile, il vient d'être profané. Tu ne veux pas me croire , cousine , mais je te jure qu'il a quelque don surnaturel pour lire au fond des cœurs : que le ciel le lui laisse toujours ! Avec tant de sujet de me mépriser, c'est sans iloule à cet art que je dois son indulgence.
Tu ne vois point encore ici de conseil à donner : patience , mon ange, nous y voici ; mais la conversation que je viens de le rendre était nécessaire à l'éclaircissement du reste.
En nous en retournant , mon mari , qui depuis longtemps est attendu à Étange, m'a dit qu'il comptait partir demain pour s'y rendre , qu'il te verrait en passant , et qu'il y resterait cinq ou six jours. Sans dire tout ce que je pensais d'un départ aussi déplacé, j'ai représenté qu'il ne me paraissait pas assez indispensable pour obliger M. de Wolmar à quitter un hôte qu'il avait lui-même appelé dans sa maison. Voulez-vous, a-t-il répliqué, que je lui asse mes honneurs pour l'avertir qu'il n'est pas chez lui .' Je suis l'our l'hospitalité des Valaisans. J'espère qu'il trouve ici leur franchise , et qu'il nous laisse leur liberté. Voyant qu'il ne voulait pas m'cntendre, j'ai pris un autre tour, et tâché d'engager notre hôte à /lire ce voyage avec lui. Vous trouverez, lui ai-je dit, un séjour qui a ses beautés , et même de celles que vous aimez ; vous visiterez le patrimoine de mes pères et le mien : l'intérêt que vous prenez à moi ne me permet pas de croire que cette vue vous soit indifférente. J'avais la bouche ouverte pour ajouter que ce château ressemblait à celui demylord Edouard, qui... mais heureusement j'ai eu le temps de me mordre la langue. Il m'a répondu tout simple-