‹ La nouvelle HéloïseChapitre 180 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

qrii nous prescrit des occupations différentes; c'est celle douce et timide modc'slie qui , sans songer précisément à la cliastclé , en est la plus sûre gardienne ; c'est celte réserve attentive et piquante qui , nourrissant à la fois dans les coeurs des hommes et les désirs et le respect , sert pour ainsi dire de coquetterie à la vertu. Voilà pourquoi les époux mêmes ne sont pas exceptés de la règle; voilà pourquoi les femmes les plus honnêtes coasen'ent en général le plus d'ascendant sur leurs maris , parcé^qu'à l'aide de cette sage et discrète réserve, sans caprice et sans refus, elles savent , au sein de l'union la plus tendre , les maintenir à une certaine distance , et les empêchent de jamais se rassasier d'elles. Tu conviendras avec moi que ton précepte est trop général pour ne pas comporter des exceptions; et que, n'étant point fondé sur un devoir rigoureux , la même bienséance qui l'établit peut quelquefois en dispenser.

La circonspection que tu fondes sur tes fautes passées est injurieuse à ton état jirésent : je ne la pardonnerais jamais à ton cœur, et j'ai bien de la peine à la pardonner à ta raison. Comment le rempart qui défend ta personne n'a-t-il pu te garantir d'une crainte ignominieuse ? Comment se peut-il que ma cousine , ma sœur, mon amie , ma Julie , confonde les faiblesses d'une fille trop sensible avec les infidéhtés d'une femme coupable.' Regarde tout autour de toi , tu n'y verras rien qui ne doive élever et soutenir ton âme. Ton mari , qui en présume tant , et dont tu as l'estime à justifier ; tes enfants, que tu veux former au bien , et qui s'honoreront un jour de t'avoir eue pour mère ; ton vénérable père , qui t'est si cher , qui jouit de ton bonheur, et s'illustre de sa fille plus même que de ses aïeux ; ton amie , dont le sort dépend du tien , et à qui tu dois compte d'un retour auquel elle a contribué; sa fille , à qui tu dois l'exemple des vertus que tu lui veux inspirer; ton ami , cent fois plus idolâtre des tiennes que de ta personne, et qui tt respecte encore plus que tu ne le redoutes; toi-même enfin , qui trouves dans ta sagesse le prix des efforts qu'elle t'a coûtés , et qui ne voudras jamais perdre en un moment le fruit de tant de peines ; combien de motifs capables d'animer ton courage te font honte de t'oser défier de toi ! Mais , pour répondre de ma Julie , qu'ai-je besoin de considérer ce qu'elle est? Il me suffit (!e savoir ce ;^u'eilc fut durant les erreurs qu'elle déplore. Ah : si j-i-

mais Ion cœur eût été c^ipablc d'intîdélité , je te permettrais de la craindie toujours; mais, dans l'instant môme où lu croyais l'envisager dans l'cloignement , conçois l'horreur qu'elle t'eût faite présente , par celle qu'elle t'inspira dès qu'y penser eût été la commettre.

Je me souviens de l'étonnement avec lequel nous apprenions autrefois qu'il y a des pays où la faiblesse d'une jeune amante est un crime irrémissible , quoique l'adullère d'une femme y porte le doux nom de galanterie , et où l'on se dédommage ouvertement , étant mariée , de la courte gène où l'on vivait étant fille. Je sais quelles maximes régnent là-dessus dans le grand monde, où la vertu n'est rien , où tout n'est que value apparence , où les crimes s'effacent par la difficulté de les prouver, où la preuve même en est ridicule contre l'usage qui les autorise. Mais toi , Julie, ô toi qui, brûlant d'une flamme pure et fidèle, n'étais coupable qu'aux yeux des hommes, et n'avais rien à te reprocher entre le ciel et loi , toi qui te faisais respecter au milieu de tes fautes, toi qui , livrée à d'impuissants regrets , nous forçais d'adorer encore les vertus que tu n'avais plus , toi qui t'indignais de supporter ton propre mépris quand tout semblait le rendre excusable ; oses lu redouter le crime après avoir payé si cher ta faiblesse? oses-tu crain Ire de valoir moins aujourd'hui que dans les temps qui t'ont tant coûté de larmes.' Non, ma chère; loin que tes anciens égarements doivent l'alarmer , ils doivent animer ton courage ; un repentir si cuisant ne mène point au remords ; et quiconque est si sensible à la honte ne sait point braver l'infamie.

Si jamais une àme faible eut des soutiens contre sa faiblesse, ce sont ceux qui s'offrent à loi; si jamais une àme forte a pu se soutenir elle-même, la tienne a-l-eile besoin dappui? Dis-moi donc quels sont les raisonnables motifs de crainte. Toute ta vie n'a été qu'un combat continuel, où, même après ta défaite, ihonneur, le devoir, n'ont cessé de résister, et ont lini par vaincre. Ah ! Julie , croirai-je qu'après tant de tourments et de peines , douze ans de pleurs et six ans de gloire te laissent redouter une épreuve de huit jours ? En deux mois , sois sincère avec toi-même : si le péril existe, sauve ta personne et rougis de ton cœur; s'il n'existe pas, c'est outrager ta raison, c'e&t flétrir la vertu, que de craindre un danger qui ne peut ralteindre. Ignores-tu qu'il est

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