QUATRIÈME PARTIE
des Iciitaiioiis déshonorantes qui L'approchèrent jamais d'une âme honnête, qu'il est même honteux de les vaincre, et que se précautionner contre elles est moins s'humilier que s'avilir?
Je ne prétends pas te donner mes raisons pour invincibles, mais te monticr seulement qu'il y en a qui conibaltent les tiennes; et cela suffit pour autoriser mon avis. Ne t'en rapporte ni à toi qui ne sais pas te rendre justice, ni à moi qui dans tes défauts n'ai jamais su voir que ton cœur, et t'ai toujours adorée; mais à ton mari, qui te voit telle que tu es, et te juge exactement selon ton mérite. Prompte comme tous les gens sensibles à mal juger de ceux qui ne le sont pas, je me défiais de sa pénétration dans les secrets des cœurs tendres ; mais, depuis l'arrivée de notre voyageur, je vois par ce qu'il m'écrit qu'il lit très-bien dans les vôtres , et que pas un des mouvements qui s'y passent n'échappe à ses observations : je les trouve si fines et si justes, que j'ai rebroussé presque à l'autre extrémité de mon premier sentiment ; et je croirais volontiers que les hommes froids, qui consultent plus leurs yeux que leur cœur, jugent mieux des passions d'autrui que les gens turbulents et vifs , ou vains comme moi, qui commencent toujours par se mettre à la place des autres, et ne savent jamais voir que ce qu'ils sentent. Quoi qu'il en soit , M. de Wolmar te connaît bien ; il t'estime, il t'aime, et son sort est lié au tien : que lui manque-t-il pour que tu lui laisses l'entière direction , de ta conduite sur laquelle tu crains de t'abuser ? Peut-être , sentant approcher la vieillesse, veut-il, par des épreuves propres aie rassurer prévenir les inquiétudes jalouses qu'une jeune femme inspire ordinairement à un vieux mari ; peut-être le dessein qu'il a demande-t-il que tu puisses vivre familièrement avec ton ami sans alarmer ni ton époux ni toi-même; peut-être veut-il seulement te domier un témoignage de confiance et d'estime digne de celle qu'il a pour toi. 11 ne faut jamais se refuser à de pareils sentiments, comme si l'on n'en pouvait soutenir le poids; et pour moi , je pense en un mot que tu ne peux mieux satisfaire à la prudence et à la modestie qu'en te rapportant de tout à sa tendresse et à ses lumières.
Veux-tu, ^aus désobhger M. de Wolmar, te punir d'un orgueil l^ue tu n'eus jamais, et prévenir un danger qui n'existe plus.' Restée seule avec le philosophe , prends contre lui toutes les précautions superflues qui t'auraient été jadis si nécessaires ; impose-toi
la même réserve que si avec ta vcrlu tu pouvais te cltfier encore de ton cœur et du sien : évite les conversations trop affectueuses, les tendres souvenirs du passéj interromps ou préviens les trop longs téle-à-léte; entoure-toi sans cesse de tes enfants; reste peu seule avec lui dans la chambre , dans l'Elysée , dans le bosquet, malgré la profanation. Surtout prends ces mesures d'une manière si naturelle qu'elles semblent un effet du hasard , et qu'il ne puisse imaginer un moment que tu le redoutes. Tu aimes les promenades en bateau; tu t'en prives pour ton mari qui craint l'eau , pour les enfants que lu ne veux pas exposer : prends le temps de cette absence pour le donner cet amusement en laissant tes enfants sous la garde de la Fanchon. C'est le moyen de te livrer sans risque aux doux épanchements de l'amitié, et de jouir paisiblement d'un long téte-à-téte sous la protection des bateliers, qui voient sans entendre , et dont on ne peut s'éloigner avant de penser à ce qu'on fait.
Il me vient encore une idée qui ferait rire beaucoup de gens , mais qui te plaira, j'en suis sûre : c'est de faire en l'absence de ton mari un journal fidèle pour lui être montré à son retour, et de songer au journal dans tous les entreliens qui doivent y entrer. A la vérité je ne crois pas qu'un pareil expédient fût utile à beaucoup de femmes ; mais une âme franche et incapable de mauvaise foi a contre le vice bien des ressources qui manqueront toujours aux autres. Rien n'est méprisable de ce qui tend à garder la pureté; et ce sont les petites précautions qui conservent les grandes vertus.
Au reste , puisque ton mari doit me voir en passant , il me dira , j'espère, les véritables raisons de son voyage; et si je ne les trouve pas solides, ou je le détournerai de l'achever, ou, quoi qu'il arrive , je ferai ce qu'il n'aura pas voulu faire ; c'est sur quoi tu peux compter. En attendant , en voilà , je pense , plus qu'il n'en faut pour le rassurer contre une épreuve de luiil jours. Va, ma Julie , je te connais trop bien pour ne pas répondre de loi autant et plus que de moi-même. Tu seras toujours ce que tu dois et que tu veux être. Quand tu te livrerais à la seule honnêteté de ton âme , tu ne risquerais rien encore ; car je n'ai point de foi aux dofaites imprévues : on a beau couvrir du vain nom de faiblesses des fautes toujours volontaires, jamais femme no succombe qu'elle n'ait voulu succomber; et si je pensais qu'un pareil sort put l'at-