‹ La nouvelle HéloïseChapitre 184 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

<hor d'un ami si cher et auquel il a de si grandes obligations , à moins qu'Edouard ne l'exige iui-mcme. Nous aUeiidons bientôt oet homoie extraordinaire; et comme vous avez beaucoup d'empire sur son esprit, s'il ne dément pas l'idée que vous m'en avez donnée, je pourrais bien vous charger de cette négociation près de lui.

Vous avez à présent, petite cousine, la clef de toute ma conduite, qui ne peut que paraître fort bizarre sans cette explication, et qui, j'espère, aura désormais l'approbation de Julie et la vôtre. L'avantage d'avoir une femme comme la mienne m'a fait tenter des moyens qui seraient impraticables avec une autre. Si je la laisse en toute confiance avec son ancien amant sous la seule garde de sa vertu , je serais insensé d'établir dans ma maison cet amant avant de m'assurer qu'il eût pour jamais cessé de l'être : et comment pouvoir m'en assurer, si j'avais une épouse sur laquelle je comptasse moins?

Je vous ai vue quelquefois sourire à mes observations sur l'amour : mais pour le coup je tiens de quoi vous humdier. J'ai fait une découverte que ni vous ni femme au monde , avec toute la subtilité qu'on prèle à votre sexe, n'eussiez jamais faite, dont pourtant vous sentirez peut-être l'évidence au premier instant, et que vous tiendi-ez au moins pour démontrée quand j'aurai pu vous expliquer sur quoi je la fonde. De vous dire que mes jeunes gens sont plus amoureux que jamais , ce n'est pas sans doute une merveille à vous apprendre. De vous assurer au contraire qu'ils sont parfaitement guéris , vous savez ce que peuvent la raison, la vertu ; ce n'est pas là non plus leur plus grand miracle. Mais que ces deux opposés soient vrais en même temps ; qu'ds brûlent plus ardemment que jamais l'un pour l'autre , et qu'il ne règne plus entre eux qu'un honnête attachement; qu'ds soient toujours amants et ne soient plus qu'amis : c'est, je pense, à quoi vous vous attendez moins, ce que vous aurez plus de peine à comprendre , et ce qui est pourtant selon l'exacte vérité.

Telle est l'énigme que forment les contradictions fréquentes que vous avez dû remarquer en eux, soit dans leurs discours, soit dans leurs lettres. Ce que vous avez écrit à Julie au sujet du portrait a servi plus que tout le reste à m'en éclaircir le mystère ; et je vois qu'ils sont toujours de bonne foi , même en se démentant sans cesse. Quand je dis eux , c'est surtout le jeune homme que j'en-

tends ; car pour voire amie, on n'en peut parler que par conjecture un voile de sagesse et d'honnèleté fait tant de replis autour de sot» cœur, qu'il n'est plus possible à l'œil humain d'y pénétrer, pas même au sien propre. La seule chose qui me fait soupçonner qu'il lui reste quelque défiance à vaincre, est qu'elle ne cesse de chercher en elle-même ce qu'elle ferait si elle était tout à fait guérie , et le fait avec tant d'exactitude , que si elle était réellement guérie elle ne le ferait pas si bien .

Pour votre ami , qui bien que vertueux s'effraye moins des sentiments qui lui restent , je lui vois encore tous ceux qu'il eut dans sa première jeunesse ; mais je les vois sans avoir droit de m'en offenser. Ce n'est pas de Julie de Wolmar qu'il est amoureux , c'est de Julie d'Étange ; il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu'il aime, mais comme le ravisseur de celle qu'il a aimée. La femme d'un autre n'est point sa maîtresse; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écolière. Il est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup , et qu'elle lui en rappelle souvent le souvenir. Il l'aime dans le temps passé; voilà le vrai mot de l'énigme : ôtez-lui la mémoire , il n'aura plus d'amour.

Ceci n'est point une vaine subtilité, petite cousine ; c'est une observation très-solide , qui , étendue à d'autres amours , aurait peutêtre une application bien plus générale qu'il ne parait. Je pense même qu'elle ne serait pas difficile à expliquer en celte occasion par vos propres idées. Le temps où vous séparâtes ces deux amants fut celui où leur passion était à son plus haut point de véhémence. Peut-être s'ils fussent restés plus longtemps ensemble se seraientils peu à peu refroidis ; mais leur imagination vivement émue les a sans cesse offerts l'un à l'autre tels qu'ils étaient à l'instant de leur séparation. Le jeune homme, ne voyant point dans sa maîtresse les changements qu'y faisait le progrès du temps , l'aimait telle qu'il l'avait vue , et non plus telle qu'elle était ' . Pour le rendre

' Vous êtes bien folles, vous autres femmes, de vouloir donner de la consistance à un sentiment aussi frivole et aussi passager .que l'amour. Tout change dans la nature, tout est dans un flux continuel ; et vous voulez inspirer des feux constants ! Et de quel droit prétendezvous être aimées atyourd'liui, parce que vous l'étiez hier? Gardez donc le même visage, le même âge, la même humeur, soyez toujours la même, et l'on vous aimera toujours, si l'on peut. Mais changer sans Gesse, et vouloir toujours qu'on vous aime, o'est vouloir qu'a chaque instant on cesse de vous aimer; ce n'est pas chercher des cœurs comslauts . c'est en chercher d'aussi changeants que vous.

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