‹ La nouvelle HéloïseChapitre 185 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

heureux il n'élait pas question seulement de la lui donner, mais de la lui rendre au même ij^e et dans les mêmes circonstances où elle s'était trouvée au temps de leurs premières amours ; la moindre altération à tout cela était autant d'ôté du bonheur qu'il s'était promis. Elle est devenue plus belle , mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné tourne en ce sens à son préjudice; car c'est de l'ancienne et non pas d'une autre qu'iJ est amoureux.

L'erreur qui l'abuse et le trouble est de confondre les temps, et de se reprocher souvent comme un sentiment actuel ce qui n'est que l'effet d'un souvenir trop tendre : mais je ne sais s'il ne vaut pas mieux achever de le guérir que le désabuser. On tirera peutêtre meilk'ur parti pour cela de son erreur que de ses lumières. Lui décou\ rir le véritable état de son cœur serait lui apprendre la mort de ce qu'U aime ; ce serait lui donner une affliction dangereuse, en ce que l'état de tristesse est toujours favorable à l'amour.

Délivré des scrupules qui le gênent , il nourrirait peut-être avec plus de complaisance des souvenirs qui doivent s'éteindre ; il en parlerait avec moins de réserve ; et les traits de sa Julie ne sont pas tellement effacés en madame de Wolmar, qu'à force de les y chercher il ne les y pût retrouver encore. J'ai pensé qu'au lieu de lui ôter l'opinion des progrès qu'il croit avoir faits, et qui sert d'encouragement pour achever, il fallait lui faire perdre la mémoire des temps qu'il doit oublier, en substituant adroitement d'autres idées à celles qui lui sout si chères. Vous , qui contribuâtes à les faire naître, pouvez contribuer plus que personne à les effacer : mais c'est seulement quand vous serez tout à fait avec nous que je veux vous dire à l'oreille ce qu'il faut faire pour cela ; charge qui , si je ne me trompe , ne vous sera pas fort onéreuse. En attendant ,-je cherche à le familiariser avec les objets qui l'effarouchent, en les lui présentant de manière qu'ils ne soient plus dangereux pour lui. II est ardent, mais faible et facile à subjuguer. Je profite de cet avantage en donnant le change à son imagination. A la place de sa maîtresse, je le force de voir toujours Tépouse d'un honnête homme et la mère de mes enfants : j'efface un tableau par un autre , et couvre le passé du présent. On mène un coursier ombrageux à l'objet qui l'effraye, afin qu'il n'en soit plus effrayé. C'est ainsi qu'il en faut user avec ces jeunes gens dont l'imagi- Diition brùlc encore quand leui- cœur est déjà refroidi , et leur

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offre dans l'oloigneraent des monslrcs qui disparaissent à leur approche.

Je crois bien connaître les forces de l'un et de l'autre , je ne les expose qu'à des épreuves qu'ils peuvent soutenir : car la sagesse ne consiste pas à prendre indifféremment toutes sortes de précautions, mais à choisir celles qui sont utiles, et à négliger les superflues. Les huit jours pendant lesquels je les vais laisser ensemble suffiront peut-être pour leur apprendre à démêler leurs vrais sentiments, et connaître ce qu'ils sont réellement l'un à l'autre. Plus ils se verront seul à seul, i)lus ils comprendront aisément leur erreur, en comparant ce qu'ils sentiront avec ce qu'ils auraient autrefois senti dans une situation pareille. Ajoutez qu'il leur miporte de s'accoutumer sans risque à la familiarité dans laquelle ils Vivront nécessairement si mes vues sont remplies. Je vois par la conduite de Julie qu'elle a reçu de vous des conseils qu'elle ne pouvait refuser de suivre sans se faire tort. Quel plaisir je prendrais à lui donner celte preuve que je sens tout ce qu'elle vaut, si c'était une femme auprès de laquelle un mari pût se faire un mérite de sa confiance! Mais quand elle n'aurait rien gagné sur son cœur, sa vertu resterait la même : elle lui coûterait davantage, et ne triompherait pas moins. Au lieu que s'U lui reste aujourd'hui quelque peine intérieure à souffrir, ce ne peut être que dans l'attendrissement d'une conversation de rétr.iniscence , qu'elle ne saura que trop pressentir, et qu'elle évitera toujours. Ainsi, vous voyez qu'il ne faut point juger ici de ma conduite par les règles ordinaires , mais par les vues qui me linspirent, et par le caractère unique de celle envers qui je la tiens.

Adieu, petite cousine, jusqu'à mon retour. Quoique je n'aie pas donné toutes ces explications à Julie , je n'exige pas que vous lui eu fassiez un mystère. J'ai pour maxime de ne point interposer de secrets entre les amis : ainsi je remets ceux-ci à votre discrétion ; faites-en l'usage que la prudence et l'amitié vous inspire ront : je sais que. vous ne ferez rien que pour le mieux et le plus honnête.

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