‹ La nouvelle HéloïseChapitre 188 sur 214 · XVII. — 1)E SAINT-l'REUX A MVLORD EDOUARD · texte numérisé non relu

XVII. — 1)E SAINT-l'REUX A MVLORD EDOUARD

Je veux , mylord , vous rendi'e compte d'un danger que nous courûmes ces jou s passés , cl dont heureusement nous avons été quittes pour la peur cl un peu de fatigue. Ceci vaut bien uue lettre

à part : en la lisaol vous senlircz ce qui m'enga-e à vouj l'écrire. Vous savez que la maison de madame de Wolmar n'est pas loin du lac , et qu'elle aime les promenades sur l'eau. 11 y a Uois jours que le désœuvrement où l'absence de son mari nous laisse, et la beauté de la soirée , nous firent projeter une de ces promenades pour le lendemain. Au lever du soleil nous nous rendîmes au rivage; nous primes un bateau avec des tilfls pour pécher, trois rameurs un domestique, et nous nous embarquâmes avec queliues provisions pour le diner. J'avais pris un fusil pour tirer des besolets' ; mais elle me fit honte de tuer des oiseaux a pure perte, et pour le seul plaisir de faire du mal. Je m'amusais donc a rappeler de temps en temps des gros sifflets , des liou-t.ou , des crepels , des sifflassons % et je ne tirai qu'un seul coup de fort lom sur une grèbe que je manquai.

Nous passâmes une heure ou deux à pécher à cinq cents pa» du riva-e. La pèche fut bonne; mais, à l'exception d'une truite qui avait reçu un coup d'aviron, Julie fit tout rejeter a 1 eau. Ce sont , dit-elle , des animaux qui souffrent ; délivrons-les ; jomssons du plaisir qu'ils auront d'être échappés au péril. Cette operation se fit lentement, à contre-cœur, non sans quelques représentations; et je vis aisément que nos gens auraient mieux goûte le poisson qu'ils avaient pris que la morale qui Im sauvait la

vie . • '

Nous avançâmes ensuite en pleine eau ; puis , par une vivacité de jeune homme dont il serait temps de guérir, m'étanl rais a Hager\ je dirigeai tellement au milieu du lac, que nous nous trouvâmes bientôt à plus d'une lieue du rivage». La j'expliquîiis à Julie toutes les parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rhône, dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup au bout d'un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac. Je lui faisais observer les redents des mon-

« Oiseau de passage sur le lac de Genève. Le besolet n'est pas boa à ""f livwses sortes d'oiseaux du lac de Genève, tous Irè.-bons à man- ^"3- Terme des bateliers du lac de Genève; c'est tenir la rame qui gouverne les autres. . A.i„,„„c lo lac \it

« Comment cela? Il s'en faut bien que vis-a-vis de Clarens le lac ail

deux lieues de large.

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Lignes, donl les angles correspondants et parallèles forment, dan l'espace qui les sépare, un lit digne du Aeuvo qui le rcm[)lit. En l'écartant de nos cotes j'aimais à lui faire admirer les riches et charmantes rives du pays de Vaud, où la quantité dos villes, l'innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts, forment un tableau ravissant; où la terre, |artout cultivée et partout féconde, offre au laboureur, au pâtre, au vigneron , le fruit assuré de leurs peines, que ne dévore ponit l'avide publicain. Puis lui montrant le Chabiais sur la côte opposée, pays non moins favorisé de la nature, et qui n'offre pourtant qu'un spectacle de misère, je lui faisais sensiblement distinguer les différents effets des deux, gouvernements pour la richesse, le nombre et le bonheur des hommes. C'est ainsi , lui disais-je,que la terre ouvre son sein fertile et prodigue ses trésors aux heureux peuples qui la cultivent pour eux-mêmes : elle semble sourire et s'animer au doux spectacle de la liberté; elle aime h nourrir des hommes. Au contraire, les tristes masures, la bruyère , et les ronces , qui couvrent une terre à demi déserte , annoncent de loin qu'un maître absent y domine, et qu'elle donne à regret à des esclaves quelques maigres productions dont ils ne protîtent pas.

Tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir amsi des yeux les côtes voisines, un séchard,qui nous poussait de biais vers la rive opposée, s'éleva , fraîchit considérablement; et quand nous songeâmes à revirer, la résistance se trouva si forte qu'il ne fut plus possible à notre frêle bateau de la vaincre. Dienlôl les ondes devinrent terribles : il fallut regagner la rive de Savoie, et tacher d'y prendre terre au village de Meillerie qui était vis-àvis de nous , et qui est presque le seul lieu de cette côte où la grève offre un abord commode. Mais le vent ayant changé se renforçait, rendait inutiles les efforts de nos bateliers, et nous faisait dériver plus bas le long, d'une file de rochers escarpés où l'on ne trouve plus d'asile.

Nous nous mimes toiis aux rames ; et presque au même instant j'eus la douleur de voir Julie saisie du mal de cœur, faible et défaillante au bord du bateau. Heureusement elle était faite à l'eau, et cet état ne dura pas. Cependant nos efforts croissaient avec le danger; le soleil, la fatigue et la sueur, nous mirent tous hors d'ii.ileiue et dans un é|»iisenient excessif : c'est alors que, retrou-

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