‹ La nouvelle HéloïseChapitre 189 sur 214 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

▼ant loiil son courngc , Julie animait le noire par ses caresses conipalissnnles ; elle nous essuyait iniiistiiictement à tous le visage , et mêlant dans un vase du vin avec de l'eau, do peur d'ivresse, elle en offrait alternativement aux plus épuisés. Non , jamais votre adorable amie ne brilla d'un si vif éclat que dans ce moment ou la chaleur et l'agitation avaient animé son teint d'un i)lus grand feu; et ce qui ajoutait le plus à ses charmes était qu'on voyait si bien à son air attendri que tous ses soins venaient moins de fraj^eur pour elle que de compassion pour nous. Un instant seulement deux planches s'étant entr'ouvertes, dans un choc qui nous inonda tous , elle crut le bateau brisé ; et dans une exclamation de cette tendre mère j'entendis distinctement ces mots : Ornes enfants! faut-il ne vous voir plus? Pour moi, dont l'imagination va toujours plus loin que le mal, quoique je connusse au vrai l'état du péril , je croyais voir de moment en moment le bateau englouti, ce^te beauté si touchante se débattre •au milieu des flots, et la pâleur de la mort ternir les roses de son visage.

Enfin à force de travail nous remontâmes à Meillcrie, et , après avoir lutté plus d'une heure à dix pas du rivage , nous parvînmes a prendre terre. En abordant, toutes les fatigues furent oubliées Julie prit sur soi la reconnaissance de tous les soins que chacun s'était donnés ; et comme au fort du danger elle n'avait songé qu'à nous, à terre il lui semblait qu'on n'avait sauvé qu'elle.

Nous dinâmes avec l'appétit qu'on gagne dans un violent travail. La truite fut apprêtée. Julie qui l'aime extrêmement en mangea peu; et je compris que, pour ôter aux bateliers le regret de leur sacrirlîce , elle ne se souciait pas que j'en mangeasse beaucoup moimême. Mylord, vous l'avez dit mille fois , dans les plus petites choses comme dans les grandes, cette àme aimante se peint toujours.

Après le diner, l'eau continuant d'être forte et le bateau ayant besoin d'être raccommodé, je proposai un tour de promenade. Julie m'opposa le vent , le soleil , et songeait à ma lassitude. J'avais mes vues ; ainsi je répondis à tout. Je suis , lui dis-jc , accoutumé dès l'enfance aux exercices pénibles ; loin de nuire à ma santé ils l'affermissent , et mon dernier voyage m'a rendu bien plus robuste encore. A l'égard du soleil et du vent , vous avez votre chapoa'i de paille; nous gagnerons de< abris et des bois ; il n'est quoslicin

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que do monter entre quelques rochers; et vous qui n'aimez pas \:t plaine en supporterez volontiers la fatigue. Elle fit ce que je voulais, et nous partîmes pendant le diner de nos gens.

Vous savez qu'après mon exil du Valais je revins il y a dix ans à Meillerie attendre la permission de mon retour. C'est là que je passai des jours si tristes et si délicieux, uniquement occupé d'elle ;• et c'est de laque je lui écrivis une lettre dont elle fut si touchée. J'avais toujours désiré de revoir la retraite isolée qui me servit d'asilo au milieu des glaces, et où mon cœur se plaisait à converser en lui-même avec ce qu'il eut de plus cher au monde. L'occasion de visiter ce lieu si chéri dans une saison plus agréahle , et avec celle dont l'image l'habitait jadis avec moi, fut le motif secret de ma promenade. Je me faisais un plaisir de lui montrer d'anciens monuments d'une passion si constante et si malheureuse.

Nous y parvînmes après une heure de marche par des sentiers tortueux et frais , qui , montant iii^ensiblement entre les arbres cl les rochers, n'avaient rien de plus incommode que la longueur Ai chemin. En approchant et reconnaissant mes anciens renseignements , je fus prêt à me trouver mal ; mais je me surmontai , je cachai mon trouble , et nous arrivâmes. Ce lieu solitaire formait un réduit sauvage et désert , mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles , et paraissent horribles aux autres. Un torrent formé par la fonte des neiges roulait à vingt pas de nous une eau bourbeuse , et charriait avec bruit du limon , du sable, et des pierres. Derrière nous une chaîne de roches inaccessibles séparait l'esplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu'on nomme les Glacières , parce que d'énormes sommets de glaces qui s'accroissent incessamment les couvrent depuis le commencement du monde '. Des forêts de noirs sapins nous ombrageaient tristement à droite. Un grand bois de chênes était à gauche au delà du torrent ; et au-dessous de nous cette immense plauie d'eau que le lac forme au sein des Alpes nous séparait des riches cotes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couron* nait le tableau.

Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terrain où

' Ces montagnes sont si liaules, qu'une dcmi-licurc aprt\s le soli'il couché leurs sommi'ts sont encore éclairés de ses niyons, ilonl leri>n;ie forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu'on aperço't du fort loin.

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nous étions étalait les charmes d"iin séjour riaiii et champêtre ; quelques ruisseaux filtraient à travers les rochers , et roulaient sur la verdure en filets de cristal ; quelques arhres fruitiers sauvages penchaient leurs têtes sur les nôtres; la terre humide et fraîche était couverte d'herhe et de fleurs/En comparant un si doux séjour aux objets qui l'environnaient, il semblait que ce lieu désert dût être l'asile de deux amants échappés seuls au bouleversement de la nature.

Quand nous eûmes atteint ce réduit et que je l'eus quelque temps contemplé :Quoi! dis-jeàJulie enlaregardantavecunœil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici, et ne sentez-vous point quelque émotion secrète à l'aspect d'un lieu si plein de vous? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son chiffre gravé dans mille endrot-;, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse relatifs à la situation où j'étais en les traçant. En les revoyant moi-même aprè^s si longtemps , j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : 0 Julie , éternel charme de mon cœur, voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde ; voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur, et préparait celui qu'il reçut enfin de toi-même. On n'y voyait alors ni ces fruits ni ces ombrages , la verdure et les fleurs ne tapissaient point ces compartiments, le cours de ces ruisseaux n'en formait point les divisions, ces oiseaux n'y faisaient point entendre leurs ramages; le vorace épervier, le corbeau funèbre , et l'aigle terrible des Alpes , faisaient seuls retentir de leurs cris ces cavernes ; d'immenses glaces pendaient à tous ces rochers, des festons de neige étaient le seul ornement de ces arbres : tout respirait ici les rigueurs de l'hiver et l'horreur des frimas ; les feux seuls de mon cœur me rendaient ce lieu supportable, et les jours entiers s'y passaient à penser à loi. Voilà la pierre où je m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour ; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton CŒur ; ces cailloux tranchants me servaient de burin pour graver ton chiffre ; ici je passai le torrent glacé, pour reprendi-e une de tes lettres qu'emportait un tourbillon ; là je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis ; voilà le bord où d'un œil avilie et sombre je mesurais la profondeur de ces abîmes ; enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mouiante , et

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jurer de ne le pas survivre. Fille trop eonstamment aimée , ô toi pour qui j 'étais né, faut-il nie retrouver avec toi dans les mêmes î.eux, et regretter le temps que j'y passais à gémir de ton absence !..- J'allais continuer ; mais Julie, qui, me voyant approcher du bord, s'était effrayée et m'avait saisi la main , la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse, et retenant avec peine un soupir ; puis tout à coup détournant la vue et me tirant par le bras : Allons-nousen, mon ami, me dit-elle d'une voix émue : l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. Je partis avec elle en gémissant , mais sans lui répondre, et je quittai pour jamais ce triste réduit comme j'aurais quitté Julie elle-même.

Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule, et je continuai de me promener sans trop savoir où j'allais. A mon retour, le bateau n'étant pas encore prêt ni l'eau tranquille , nous soupàmes tristement , les yeux baissés , l'air rêveur, mangeant peu et parlant encore moins. Après le souper nous fûmes nous asseoir sur la grève, en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme , et Julie me pro[>osa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau , et en m'asseyant à côté d'elle je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines ', me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer m'attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons delà lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous , le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.

Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux (jui remplissaient alors moii àme s'y retracèrent pour l'affliger ; tous les événements de notre jeunesse, nos études , nos entretiens , nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs ,

' La bécassine du lac (l('Griu''ve n'est point l'oiseau qu'on appelle en France du nu'iiic nom. l,c cliaiil plus \if cl plus nniiiK' Je la noire donne au lac , durant les nuits d'elc , un air de vie et de fraîcheur tjui rend ses rives encore pluscliarm inles.

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E lanl.'i fcde, c si dolcc mcmoric, b .ti lungo cosluiiic ' !

ces foules clf petits objet» qui m'offraienl l'image de mon bonheur passé ; tout revenait, pour augmenter ma misère présente , prendre place en mon souvenir. C'en est fait , disais-je en moi-même; CCS temps, ces temps heureux ne sont plus; ils ont disparu pour jamais. Hélas! ils ne reviendront plus ; et nous vivons, et nous sommes ensemble, cl nos cœurs sont toujours unis ! Il me semblait que j'aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin d'elle. Quand je gémissais dans l'éloignement, l'espoir de la revoir soulageait mon cœur; je me flattais qu'un instant de sa présence effacerait toutes mes peines; j'envisageais au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien : mais se trouver auprès d'elle, mais la voir , la loucher , lui parler, l'aimer, l'adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et , dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots , et d'y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte , que je fus oi)ligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau.

Là mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours ; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme, l'attendrissement surmonta le désespoir, je me mis à vers\ des torrents de larmes; et cet état comparé à celui dont je sortais n'était pas sans quelque plaisir. Je pleurai fortement , longtemps, ot fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis, je revins auprès de Julie; je repris sa main. Elle tenait son mouchoir; je le sentis fort mouillé. .4h ! lui dis-je tout bas , je vois que nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre ! Il C!^t vrai , dit-elle d'une voix altérée ; mais que ce soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton! Nous recommençâmes alors à causer tranquillement , et au bout d'une heure de navigation nous arrivâmes sans autre accident. Quand nous fûmes rentrés , j'aperçus à la lumière qu'elle avait les

' Et wlte foi si pure , et ces doux souvenirs, et celte longue familiarité! MÉT.VST.

yeux rouges et fort gonflés : elle ne dut pas trouver les miens en meilleur état. Après les fatigues de cette journée, elle avait grand besoin de repos; elle se retira, et je fus me coucher.

Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie où, sans exception, j'ai senti les émotions les plus vives. J'espère qu'elles seront la crise qui me rendra tout à fait à moi. Au reste , je vous dirai que cette aventure m'a plus convaincu que tous les arguments de la liberté de l'homme et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés et succombent ! Pour Julie , mes j'eux le virent et mon cœur le sentit , elle soutint ce jour-là le plus grand combat qu'âme humaine ait pu soutenir; elle vainquit pourtant. Mais qu'ai-je fait pour rester si loin d'elle ? 0 Edouard ! quand, séduit par la maîtresse , tu sus triompher à la fois de tes désirs et des siens, n'étais-tu qu'un homme? Sans toi j'étais perdu peut-être. Cent fois, dans ce jour périlleux, le souvenir de ta vertu m'a renL:u la mienne.

LETTRE PREMIERE

DE MVLORD EDOUARD A SAINT-PUEUX '.

Sors de renfance , ami , rcvcille-toi. Ne livre point ta vie entière au long sommeil de la raison. L'âge s'écoule, il ne l'en reste plus que pour être sage. A trente ans passés il Cbt temps de songer à soij commence donc à rentrer eu toi-même, et sois homme une fois avant la mort.

Mon cher, votre cœur vous en a longtemps imposé sur vos lumières. Vous avez voulu philosopher avant den être capable ; vous avez pris le sentiment pour de la raison, et, content d'estimer les choses par l'impression qu'elles vous ont faite , vous avez toujours ignoré leur véritable prix. Un cœur droit est , je l'avoue , le premier organe de la vérité; celui qui n'a rien senti ne shit rien apprendre; il ne fait que flotter d'erreurs en erreurs; il n'acquiert qu'un vain savoir et de stériles connaissances , parce que le vrai rapport des choses à l'homme , qui est sa principale science , lui demeure toujours caché. Mais c'est se borner à la première moitié de cette science , que de ne pas étudier encore les rapports qu'ont les choses entre elles , pour mieux juger de ceux qu'elles ont avec nous. C'est peu de coniuiilre les ; assions humaines, si l'on n'en sait apprécier les objets; et cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.

La jeunesse du sage est le temps de ses expériences; ses passions en sont les instruments : mais après avoir appliqué son âme aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connaître. Voilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu'un cœur sensible peut éprouver de plaisirs et de peines a rempli le vôtre ; tout ce qu'un homme peut voir, vos yeux l'ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentiments qui peuvent être épars dans une longue vie, et vous avez acquis, jeune encore, l'expérience d'un vieillard. Vos premières observations

' Cette lettre parait avoir été écrite avant la réception de la précédente.

4«:î la nouvelle MÉLOISE.

se .^ont portées sur des gens sim|)les et sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de pièce de eom[)araison. Exilé dans la capitale du plus célèbre peuple de l'univers, vous êtes sauté pour ainsi dire à l'autre extrémité : le génie supplée aux intermédiaires. Passé chez la seule nation d'hommes qui reste parnîi les troupeaux divers dont la terre est couverte , si vous n'avez pas vu régner les lois , vous les avez vues du moins exister encore ; vous avez appris à quels signes on reconnaît cet organe sacré de la volonté d'un peuple, et comment l'empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats, vous avez vu toutes les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare et plus digue de l'œil du sage, le spectacle d'une âme sublime et pure , triomjthaut de ses passions et régnant sur elle-même , est celui dont vous jouissez. Le premier ol)jet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore , et votre admiration pour lui n'est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d'autres. Vous n'avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. Il ne vous reste plus d'objet à regarder que vousmême, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de celte courte vie; songez à vivre pour celle qui doit durer. Vos passions , dont vous fûtes longtemps l'esclave , vlus ont laissé vertueux. Voilà toute votre gioire : elle est graide, sans doute; mais soyez-en moins fier : votre force même est l'ouvrage de votre faiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer toujours la vertu? Elle a pris à vos yeux la ligure de cette femme adorable qui la représente si bien , et il sei'ait difficile qu'une si chère image vous en laissât perdre le goût. Mais ne l'aimerez-vous jamais pour elle seule, et n'irez-vous point au bien par vos propres forces, comme Julie a fait par les siennes? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous bornerez-vous sans cesse à les admirer, sans les imiter jamais? Vous parlez avec chaleur de la manière dont elle remplit ses devoirs d'épouse et de mère ; mais vous , quand remplirez-vous vos devoirs d'homme et d'ami à son exemple? Une femme a triomi)hé d'elle-même , et un philosophe a peine à se vaincre ! Voulez-vous donc n'être toujours qu'un discoureur comme les autres, et vous borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions'? Prenez-y garde, mon cher; il règne encore ilans vos

' Non , ce si«:le de la philosophie ne passera poiat sans avoir produit un vrai pliilosoptie. J'en connais un, un seul, j'eu con>ie«s; mais c'est

CINQUItl.Mt: PARTli:. 483

lettres un ton de mollesse cl de langueur qui me déplait, et qui est bien plus un icUc de votre passion qu'un effet de votre caractère. Je hais partout la faiblesse , et n'en veux point dans mon ami. Il n'y a point de vertu sans force , et le chemin du vice est la lâcheté. 0>ez-vous bien compter sur vous avec un cœur sans courage.^ Malheureux! si Julie était faible, tu succomberais demain , et ne serais qu'un vil adultère. Mais te voilà resté seul avec «lie : apprends à la connaître , et rougis de toi.

J'espère pouvoir bientôt vous aller joindre. Vous savez à quoi ce voyage est destiné. Douze ans d'erreurs et de troubles me rendent suspect à moi-même : pour résister j'ai pu me suffire, pour choisir il me faut les yeux d'un ami; et je me fais un plaisir de rendre tout commun entre nous, la reconnaissance aussi bien que l'attachement. Cependant, ne vous y trompez pas, avant de vous accorder ma confiance j'examinerai si vous en êtes digne, et si vous méritez de me rendre les soins que j'ai pris de vous. Je connais votre cœur, j'en suis content : ce n'est pas assez ; c'est de votre jugement que j'ai besoin dans un choix où doit présider la raison seule, et où la mienne peut m'abuber. Je ne crains pas les passions qui, nous faisant une guerre ouverte, nous avertissent de nous mettre en défirise, nous laissent, quoi qu'elles fassent, la conscience de toutes nos fautes, et auxquelles on ne cède qu'autant qu'on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de contraindre , et nous fait faire sans le savoir autre chose que ce que nous voulons. On n'a besoin que de soi pour réprimer ses penchants, on a quelquefois besoin d'autrui pour discerner

beaucoup encore; et, pourcomI>Ie de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserai-je nommer ici , lui dont la véritable gloire est d'avoir su rester peu connu ? Suivant et modeste Abauzil , que votre sublime simplicité pardonne à mon cœur un zèle qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indi- };ne de vous admirer; c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour; ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache en est d'autant plus estimé! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abais» ser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir devant la docte ignorance du sage ! Vénérable et vertueux vieillard , vous n'aurez point été prôné par les beaux esprits, leurs bruyantes académies n'auront point retenti de vos éloges; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres, vous l'aurez mise dans votre vie, pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez, et qui vous respecte. Vous avez vécu co m me Socrate : mais il mourut par la main de ses concitoyens, et vous étee chéri des vôtres.

ceux qu'il est permis de suivre j et c'est à quoi sert l'amilié d'un liomme sage , qui voit pour nous sous un autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connaître. Songez donc à vous examiner, et dites-vous si, toujours en proie à de vains regrets, vous serez à jamais inutile à vous et aux autres, ou si , reprenant enlin l'empire de vous-même , vous voulez mettre une fois votre àme en élal d'éclairer celle de votre ami.

Mes affaires ne me retiennent plus à Londres que pour une quinzaine de jours : je passerai par notre armée de Flandi'e, où je compte rester encore autant ; de sorte que vous ne devez guère m'altendre avant la fin du mois prochain ou le commencement d'octobre. Ne m'écrivez plus à Londres, mais à l'armée, sous l'adresse ci-jointe. Continuez vos descriptions : malgré le mauvais ton de vos lettres, elles me touchent et m'instruisent; elles m'inspirent des projets de retraite et de repos convenables à mes maxime» et à mon âge. Calmez surtout l'inquiéludc que vous m'avez donnée sur madame de Wolmar : si son sort n'est pas heureux , qui doit oser aspirer à l'être? Après le détail qu'elle vous a fait, je ne puis concevoir ce qui manque à son bonheur ' .

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