‹ La nouvelle HéloïseChapitre 193 sur 214 · IV. — DE MYLORD EDOUARD A SAINT-PREDX · texte numérisé non relu

IV. — DE MYLORD EDOUARD A SAINT-PREDX

Je vois par vos deux dernières lettres qu'il m'en manque une antérieure à ces deux-là, apparemment la première que vous m'aviez écrite à l'armée , et dans laquelle était l'explication des chagrins secrets de madame de Wolmar. Je n'ai point reçu cette lettre , et je conjecture qu'elle pouvait être dans la malle d'un courrier qui nous a été enlevé. Répétez-moi doue, mon ami, ce qu'elle contenait : ma raison s'y perd et mon cœur s'en inquiète : car, encore une fois , si le bonheur et la paix ne sont pas dans l'àme de Julie, où sera leur asile ici-bas?

Rassurez-la sur les risques auxquels elle me croit exposé. Nous avons affaire à un ennemi trop habile pour nous en laisser couru" ; avec une poignée de monde û rend toutes nos forces inutiles, et nous ote partout les moyens de l'allaquer. Cependant , comme nous sommes confiants , nous pourrions bien lever des difficultés insurmontables pour de meilleurs généraux , et forcer à la tin les Français de nous battre. J'augure que nous payerons

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cher nos premiers succès, et que la bataille gagnée à Del'iiiiuo nous en fera perdre une en Flandre. Nous avons en lêlp un jir.iul capitaine : ce n'est pas tout, il a la confiance de ses troupes; et le soldat français qui compte sur son général est invincible; au contraire, on en a si bon marché quand il est commandé par des courtisans qu'il méprise, et cela arrive si souvent, qu'il ne faut qu'attendre les intrigues de cour et l'occasion pour vaincre à coup sûr la plus brave nation du continent. Ils le savent fort bien eux-mêmes. Mylord Marlborough voyant la bonne mine et l'air guerrier d'un soldat pris à Bleinheim ' , lui dit : S'il y eut eu cinquante mille hommes comme toi à l'armée française, elle ne se fut pas ainsi laissée battre. Eh morbleu ! repartit le grenadier, nous avions assez d'hommes comme moi ; il ne nous en manquait qu'un comme vous. Or cet homme comme lui commande à présent l'armée de France , et manque à la nôtre ; mais nous ne songeons guère à cela.

Quoi qu'il en soit , je veux voir les manœuvres du reste de cette campagne, et j'ai résolu de rester à l'armée jusqu'à ce qu'elle entre en quartiers, Nous gagnerons tous à ce délai. La saison étant trop avancée pour traverser les monts, nous passerons l'hiver où vous êtes, et n'irons en Italie qu'au commencement du printemps. Dites à monsieur et madame de Wolmar que je fais ce nouvel arrangement pour jouir à mon aise du touchant spectacle que vous décrivez si bien , et pour voir madame d'Orbe établie avec eux. Continuez, mon cher, à m'écrireavec le même soin, et vous me ferez plus de plaisir que jamais. Mon équipage a été pris, et je suis sans livres ; mais je lis vos lettres.

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