‹ La nouvelle HéloïseChapitre 198 sur 214 · CINQUIÈME PARTIE. b6T · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE. b6T

œs différeiiw^, j'espérai bien lui faire oublier à Milan l'intligne scène de Besançon. Jamais je ne m'étais senli tant de courage : je me faisais une gloire de vous le montrer ; je me parais auprès de vous de cette fermeté que vous ne m'aviez jamais vue, et je me glorifiais en vous quittant de paraître un moment à vos jeux tel que j'allais être. Celte idée ajoutait à mon courage; je me fortifiais de votre estime; et peut-être vous eussé-je dit adieu d'un œil sec, si vos larmes coulant sur ma joue n'eussent forcé les miennes de s'y confondre.

Je partis le cœur plein de tous mes devoirs, pénétré surtout de ceux que votre amitié m'impose, et bien résolu d'employer le reste de ma vie à la mériter. Edouard , passant en revue toutes mes fautes, me remit devant les yeux un tableau qui n'était pas flatté; et je connus, par sa juste rigueur à blâmer tant de faiblesses, qu'il craignait peu de les imiter. Cependant il feignait d'avoir cette crainte; il me parlait avec inquiétude de son voyage de Rome, et des indignes attachements qui l'y rappelaient malgré lui : mais je jugeai facilement qu'il augmentait ses propres dangers pour m'en occuper davantage, et m'éloigner d'autant plus de ceux auxquels j'étais exposé.

Comme nous approchions de Villeneuve, un laquais qui mon- ■ lait un mauvais cheval se laissa tomber, et se fit une légère contusion à la tête. Son maitre le fit saigner, et voulut coucher là cette nuit. Ayant diné de bonne heure , nous prîmes des chevaux pour aller à Bex voir la saline ; et mylord ayant des raisons particulières qui lui rendaient cet examen intéressant, je pris les mesures et le dessin du bâtiment de graduation : nous ne rentrâmes à Villeneuve qu'à la nuit. Après le souper, nous causâmes en buvant du punch , et veillâmes assez tard. Ce fut alors qu'il m'apprit quels soins m'étaient confiés , et ce qui avait été fait pour rendre cet arrangement praticable. Vous pouvez juger de l'effet que lit sur moi celte nouvelle : une telle conversation n'amenait pa? le sommeil. 11 fallut pourtant enfin se coucher.

En entrant dans la chambre qui m'était destinée , je la reconnus pour la même que j'avais occupée autrefois en allant à Sion. A cet aspect je sentis une impression que j'aurais peine à vous rendre. J'en fus si vivement frappé, que je crus redevenir à l'instant tout ce que j'étais alors ; dix années s'effacèrent de ma'vle , et tous mes malheurs furent oubliés. Hélas I cette erreur fut courte.

el le second instant me rendit plus accablant le poids de toutes mes anciennes peines. Quelles tristes réflexions succédèrent à ce premier enchantement 1 Quelles comparaisons douloureuses s'offriren t à mon esprit! Charmes de la première jeunesse, délices des premières amours , pourquoi vous retracer encore à ce cœur accablé d'ennuis et surchargé de lui-même? 0 temps, temps heureux , tu n'es plus ! J'aimais , j'étais aimé. Je me livrais, dans la paix de l'innocence , aux transports d'un amour partagé ; je savourais à longs traits le délicieux sentiment qui me faisait vivre. La douce vapeur de l'espérance enivrait mon cœur; une extase, un ravissement, un délire , absorbait toutes mes facultés. Ah! sur les rochers de Meillerie, au milieu de l'hiver et des glaces, d'affreux abîmes devant les yeux , quel être au monde jouissait d'un sort comparable au mien ?... Et je pleurais ! et je me trouvais à plaindre 1 et la tristesse osait approcher de moi!... Que ferai-je donc aujourd'hui q^ue j'ai tout possédé , tout perdu?... J'ai bien mérité ma misère, puisque j'ai si peu senti mon bonheur... Je pleurais alors... Tu pleurais... Infortuné, tu ne pleures plus... tu n'as pas même le droit de pleurer... Que n'est-elle morte ! osai-je m'écrier dans un transport de rage; oui, je serais moins malheureux; j'oserais me livrera mes douleurs; j'embrasserais sins remords sa froide tombe; mes regrets seraient dignes d'elle ; je dirais : Elle entend mes cris , elle voit mes pleurs, mes gémissements la louchent, elle approuve et reçoit mon pur hommage... J'aurais au moins l'espoir de la rejoindre... .Mais elle vit , elle est heureuse... Elle vit , et sa vie est ma mort , et son bonheur est mon supplice; et le ciel, après me l'avoir arrachée, m'ôte jusqu'à la douceur de la regretter!... Elle vit, mais non pas pour moi ; elle vit pour mon désespoir. Je suis cent fois plus loin d'elle que si elle n'était plus.

Je me couchai dans ces tristes idées ; elles me suivirent durant mon sommeil, et le remplirent d'images funèbres. Les amcrcs douleurs, les regrets, la mort, se peignirent dans mes songes, et tous les maux que j'avais soufferts reprenaient à mes yeux cent formes nouvelles, pour me tourmenter une seconde fois. Un rêve surtout, le plus cruel de tous, s'obstinait à me ponrsuivre; et de fantôme en fantôme toutes leurs apparitions confuses finissaient toujours par celui-là.

Je^-rus voir la digne mère de votre amie dans son lit , expirante, et sa (illc à genoux devant elle, fondant en larmes, baisant ses mains

et recueillant ses derniers soupirs. Je revis cette scène que vous m'avez autrefois dépeinte, et qui ne sortira jamais de mon souvenir. 0 ma mère , disait Jftlie d'un ton à me navrer l'àme , celle qui vous doit le jour vous l'ôle ! Ah ! reprenez votre bienfait; sans vous, il n'est pour moi qu'un don funeste. Mon enfant, répondit sa tendre mère... il faut remplir son sort... Dieu est juste... tu seras mère à ton tour... Elle ne put achever. Je voulus lever les yeux sur elle , je ne la vis plus. Je vis Julie à sa place ; je la vis , je la reconnus , quoique son visage fût couvert d'un voile. Je fais un cri ; je m'élance pour écarter le voile , je ne pus l'atteindre ; j'étendais les bras , je me tourmentais, et ne touchais rien. Ami , calme-toi, me dit-elle d'une voix faible : le voile redoutable me cou\Te , nulle main ne peut l'écarter. A ce mot je m'agite et fais un nouvel effort : cet effort me réveille ; je me trouve dans mon lit , accablé de fatigue, et trempé de sueur et de larmes.

Bientôt ma frayeur se dissipe , l'épuisement me rendort ; le même songe me rend les mêmes agitations; je m'éveille, et me rendors une troisième fois. Toujours ce spectacle lugubre , toujours ce même appareil de mort , toujours ce voile impénétrable échappe à mes mains , et dérobe à mes yeux l'objet expirant qu'il couvre.

A ce dernier réveil ma terreur fut si forte que je ne la pus vaincre étant éveillé. Je me jette à bas de mon lit sans savoir ce que je faisais. Je me mets à errer par la chambre, effrayé comme un enfant des ombres de la nuit, croyant me voir environné de fantômes, et l'oreille encore frappée de cette voix plaintive dont je n'entendis jamais le son sans émotion. Le crépuscule , en commençant d'éclairer les objets , ne fit que les transformer au gré de mon imagination troublée. Mon effroi redouble et m'ôte le jugement : après avoir trouvé ma porte avec peine , je m'enfuis de ma chambre , j'entre brusquement dans celle d'Edouard : j'ouvre son rideau, et me laisse tomber sur son lit, en m'éeriant hors d'haleine : C'en est fait , je ne la verrai plus ! Il s'éveille en sursaut , il saute à ses armes, se croyant surpris par un voleur. A l'instant il me reconnaît , je me reconnais moi-même ; et pour la seconde fois de ma vie je me vois devant lui dans la confusion que vous pouvez concevoir.

Il me fit asseoir , me remettre , et parler. Sitôt qu'il sut de quoi il s'agissait , il voulut tourner la chose en plaisanterie ; mais voyant

que j'étais vivement frappé , et que celle impression ne serait pas facile à détruire, il changea de ton. ^Vous ne méritez ni mon amitié ni mon estime, me dil-il assez durement : si j'avais pris pour mon iaquais le quart des soins que j'ai pris pour vous , j'en aurais fait un homme; mais vous n'êtes rien. Ah! lui dis-je, il est trop vrai. Tout ce que j'avais de bon me venait d'elle : je ne la reverrai jamais ; je ne suis plus rien. 11 sourit, et m'embrassa. Tranquillisez-vous aujourd'hui, me dit-il; demain vous serez raisonnable : je me charge de l'événement. Après cela , changeant de conversation, il me proposa de partir. J'y consentis. On fit mettre les chevaux; nous nous habillâmes. En entrant dans la chaise , mylord dit un mot à l'oreille au postillon , et nous parlimes.

Nous marchions sans rien dire. J'étais si occupé de mon funeste rêve, que je n'entendais et ne voyais rien : je ne fis pas même attention que le lac, qui la veille était à ma droite, était maintenant à ma gauche. Il n'y eut qu'un bruit de pavé qui me lira de ma léthargie , et me fit apercevoir, avec un ctonnement facile à comprendre, que nous rentrions dans Clarens. A trois cents pas de la grille mylord fit arrêter ; et me tirant à l'écart : Vous voyez, me dit-il, mon projet; il n'a pas besoin d'explication. Allez, visionnaire, ajouta-t-il en me serrant la main, allez la revoir. Heureux de ne montrer vos folies qu'à des gens qui vous aiment ! Ilàtez-vous, je vous attends; mais surtout ne revenez qu'après avoir déchiré ce fatal voile tissu dans votre cerveau.

Qu'aurais-je dit ? Je partis sans répondre. Je marchais d'un pas précipité, que la réflexion ralentit en approchant de la maison. Quel personnage allais-je faire? comment oser me montrer? de quel ])rétexte couvrir ce retour imprévu? avec quel front irais-je alléguer mes ridicules terreurs , et supporter le regard méprisant du généreux Wolmar? Plus j'approchais , plus ma frayeur me paraissait puérile, et mon extravagance me faisait pitié. Cependant un noir pressentiment m'agitait encore, et je ne me sentais point rassuré. J'avançais toujours, quoique lentement, et j'étais déjà près de la cour, quand j'entendis ouvrir et refermer la porte de l'iilysée. N'en voyant sortir personne , je fis le tour en dehors , et j'allai par le rivage côtoyer la volière autant qu'il me fui possible. Je ne lardai pas déjuger qu'on en approchait. Alors prêtant l'oreille, je vous entendis parler toutes deux; et, sans qu'il me fut possible

de distinguer un seul mot , je trouvai dans le son de votre voix je no sais qaoi de languissant et de tendre qui me donna de l'émotion, et dans la sienne un accent affectueux et doux à son ordinaire, mais paisible et serein, qui me remit à l'instant, et qui fit le vrai réveil de mon rêve.

Sur-le-champ je me sentis tellement changé, que je me moquai de moi-même et de mes vaines alarmes. En songeant que je n'avais qu'une haie et quelques buissons à franchir pour voir pleine de vie et de santé celle que j'avais cru ne revoir jamais, j'abjurai pour toujours mes craintes, mon effroi , mes chimères, et je me déterminai sans peine à repartir, même sans la voir. Claire, je vous le jure , non-seulement je ne la vis point, mais je m'en retournai Ber de ne l'avoir point vue, de n'avoir pas été faible et crédule jusqu'au bout , et d'avoir au moins rendu cet honneur à l'ami d'Edouard, de le mettre au-dessus d'un songe.

Voilà, chère cousine, ce que j'avais à vous dire, et le dewiier aveu qui me restait à vous faire. Le détail du reste de notre voyage n'a plus rien d'intéressant : il me suffit de vous protester que depuis lors non-seulement mylord est content de moi , mais que je le suis encore plus raoi-naôme, qui sens mon entière guérison bien mieux qu'il ne la peut voir. De peur de lui laisser une défiance inutile, je lui ai caché que je ne vous avais point vues. Quand il me demanda si le voile était levé, je l'affirmai sans balancer, et nous n'en avons plus parlé. Oui, cousine, il est levé pour jamais ce voile dont ma raison fut longtemps offusquée. Tous mes transports inquiets sont éteints : je vois tous mes devoirs, et je les aime. Vous m'êtes toutes deux plus chères que jamais; mais mon c(eur ne distingue plus l'une de l'autre, et ne sépare point les inséparables.

Nous arrivâmes avant-hier à Milan : nous en repartons aprèsdemain. Dans huit jours nous comptons être à Rome, et j'espère y trouver de vos nouvelles en arrivant. Qu'il me tarde de voir ces deux étonnantes personnes qui troublent depuis si longtemps le repos du plus grand des hommes! 0 Julie! ô Claire! il faudrait votre égale pour mériter de le rendre heureux.

Page 1