‹ La nouvelle HéloïseChapitre 204 sur 214 · II. — DE MADAME D ORBE A MADVMK DE WOLMAR · texte numérisé non relu

II. — DE MADAME D ORBE A MADVMK DE WOLMAR

A merveille, sœur prêcheuse ! mais tu comptes un peu trop, ce me semble, sur l'effet salutaire de tes sermons. Sans juger s'ils endormaient beaucoup autrefois ton ami , je l'avertis qu'ils n'endorment point aujourd'hui ton amie ; et celui que j'ai reçu hier au soir, loin de m'cxciter au sommeil, me l'a olé durant la nuit entière. Gare la paraphrase de mon Argus s'il voit cette lettre 1 mais j'y mettrai bon ordre, et je le jure que lu le brûleras les doigts plutôt que de la lui montrer.

Si j'allais te récapituler point par point , j'empiéterais sur tes droits ; il vaut mieux suivre ma léte : et puis, pour avoir l'air plus modeste et ne pas le donner trop beau jeu, je ne veux pas d'aboid parler de nos voyageurs et du courrier d'Italie. Le pis aller, si cela m'arrive, sera de récrire ma lettre, et de mettre le commencement à la fin. Parlons de la prétendue lady Bomslon.

Je m'indigne à ce seul litre. Je ne pardonnerais pas plus à Saint- Preux de le laisser prendre à cette fille, qu'à Edouard de le lui donner, et à toi de le reconnaître. Julie de Wolmar recevoir Laurctta Pisana dans sa maison ! la souffrir auprès d'elle ! eh ! mon enfant, y penses-tu ? Quelle douceur cruelle est-ce là ? Ne sais-tu pas que l'air qui t'entoure est mortel à l'infamie.^ La pauvre mallieureuse oserait-elle mêler son haleine à la tienne? oserait-elle respirer près de toi ? Elle y serait plus mal à son aise qu'un possédé touché par des reliques ; Ion seul regard la ferait rentrer en terre : ton ombre seule la tuerait.

Je ne méprise point Laure , à Dieu ne plaise ! au contraire , je l'admire et la respecte d'autant plus qu'un pareil retour est héroi-

que el rare. En esl-cc assez pour autoriser les comparaisons I)asses avec lesquelles lu t'oses profaner toi-même? comme si , dans ses plus grandes faiblesses, le véritable amour ne gardait pas la personne, et ne rcndiil pas l'honneur plus jaloux! Mais je t'entends, cl je l'excuse. Les objets éloignés et bas se confondent maintenant à ta vue ; dans t^i sublime élévation , tu regardes la terre, cl n'en vois plus les inégalités : ta dévote humilité sait mettre à profit jusqu'à ta vertu.

Hé bien ! que sert tout cela? Les sentiments naturels en reviennent-ils moins? l'amour- propre en fait-il moins son jeu? Malgré toi tu sens ta répugnance ; tu la taxes d'orgueil , tu la voudrais combattre, tuVimputes à l'opinion. Bonne fille! el depuis quand l'opprobre du vice n'est-il que dans l'opinion ? Quelle société conçois-tu possible avec une femme devant qui l'on ne saurait nommer k chasteté , l'honnêteté, la vertu, sans lui faire verser des larmes de honte , sans ranimer ses douleurs , sans insulter presque à son repentir? Crois-moi, mon ange, il faut respecter Laure , et ne la point voir. La fuir est un égard que lui doivent i'iionnétes femmes ; elle aurait trop à souffrir avec nous.

Écoute. Ton cœur le dit que ce mariage no se doit point faire : n'est-ce pas te dire qu'il ne se fera point ?... Notre ami, dis-tu, n'en parle pas dans sa lettre... dans la lettre que tu dis qu'il m'écrit?... et tu dis que cette lettre est fort longue?... Et puis vient le discours de ton mari... Il est mystérieux ton mari !... Vous êtes un couple de fripons qui me jouez d'intelligence ; mais... Son sentiment au reste n'était pas ici fort nécessaire... surtout pour toi qui as vu la lettre... ni pour moi qui ne l'ai pas vue... car je suis plus sûre de ton ami , du mien , que de toute la philosophie.

Ah çà ! ne voilà-t-il pas déjà cet importun qui revient ou ne sait comment ! Ma fol, de peur qu'il ne revienne encore, puisque je suis sur son chapitre, il faut que je l'épuisé, afin de n'en pas faire à deux fois.

N'allons point nous perdre dans le pays des chimères. Si lu n'avais pas été Julie, si ton ami u'eùt pas été ton amant , j'ignore ce qu'il eût été pour moi ; je ne sais ce que j'aurais été moi-même ; tout ce que je sais bien , c'est que , si sa mauvaise étoile me l'eût adressé d'abord, c'était fait de sa pauvre tête ; et, que je sois folle ou non, je l'aurais infailliblement rendu fou. Mais qu'importe ce que je pouvais être? parlons de ce que je suis. La première chose

que j'ai faite a été de t'aimer. Dès nos premiers ans mon cœur s'absorba dans le tien ; toute tendre et sensible que j'eusse été, je ne sus plus aimer ni sentir par moi-même; tous mes sentiments me vinrent de toi ; toi seule me tins lieu de tout, et je ne vécus que pour être ton amie. Voilà ce que vit la Chaillot ; voilà sur quoi elle me jugea. Réponds, cousine, se trompa-t-elle?

Je fis mon frère de ton ami , tu le sais. L'amant de mou amie me fut comme le fils de ma mère. Ce ne fut point ma raison, mais mon cœur, qui Sk ce choix. J'eusse été plus sensible encore, que je ne l'aurais pas autrement aimé. Je t'embrassais en embrassant la plus chère moitié de toi-même ; j'avais pour garant de la pureté de mes caresses leur propre vivacité. Une lille traite-t-elle ainsi ce qu'elle aime.' le traitais-tu toi-même ainsi? Non, Julie ; l'amour chez nous est craintif et timide ; la réserve et la honte sont ses avances; il s'annonce par ses refus ; et sitôt qu'il tiansforme en faveurs les caresses , il en sait bien distinguer le prix. L'amitié est prodigue , mais l'amour est avare.

J'avoue que de trop étroites liaisons sont toujours périlleuses à l'âge où nous étions lui et moi ; mais , tous deux le cœur plein du même objet , nous nous accoutumâmes tellement à le placer entre nous , qu'à moins de t'anéantir nous ne pouvions plus arriver l'un à l'autre ; la familiarité même dont nous avions pris la douce habitude, cette familiarité, dans tout autre cas si dangereuse, fut alors ma sauvegarde. Nos sentiments dépendent de nos idées ; et quand elles ont pris un certain cours , elles en changent difficilement. Nous en avions trop dit sur un ton pour recommencer sur un autre ; nous étions di'jà trop loin pour revenir sur nos pas. L'amour veut faire tout son progrès lui-même ; il n'aime point que l'amitié lui épargne la moitié du chemin. Enfin , je l'ai dit autrefois , et j'ai lieu de le croire encore , on ne prend guère de baisers coupables sur la même bouche où l'on en prit d'innocents.

A l'appui de tout cela vint celui que le ciel destinait à faire le court bonheur de ma vie. Tu le sais, cousine , il était jeune , bien fait, honnête, attentif, complaisant : il ne savait pas aimer comme ton ami ; mais c'était moi qu'il aimait; et quand on a le cœur libre , la passion qui s'adresse à nous a toujours quelque cho^e de contagieux. Je lui rendis donc du mien tout ce qu'il en restait à prendre ; et sa part fut encore assez bonne pourue lui pas laisser de regret à son choix. Avec cela qu"avais-]e à redouter? J'avoue

même quo les droits du sexe , joints à ceux du devoir, porlorenl lin moment préjudice aux tiens , et que, livrée à mon nouvel ctil, je fus d'abord plus épouse qu'amie : mais en revenant à toi je te rapportai deux cœurs au lieu d'un ; et je n'ai pas oublié depuis que je suis restée seule chargée de cette double dette.

Que te dirai-je encore, ma douce amie? Au retour de notre ancien maître , c'était pour ainsi dire une nouvelle connaissance à faire. Je crus le voir avec d'autres yeux ; je crus sentir en l'embrassant un frémissement qui jusque-là m'avait été inconnu. Plu* cette émotion me fut délicieuse , plus elle me fit de peur. Je ni'alarmai comme d'un crime d'un sentiment qui n'existait peut-être que parce qu'il n'était plus criminel. Je pensai trop que ion amant ne l'était plus, et qu'il ne pouvait plus l'être; je sentis trop qu'il était libre et que je l'étais aussi. Tu saisie reste, aimable cousine; mes frayeurs , mes scrupules te furent connus aussitôt qu'à moi. Mon cœur sans expérience s'intimidait tellement d'un état si nouveau pour lui, que je me reprochais mon empressement de te rejoindre, comme s'il n'eût pas précédé le retour de cet ami. Je n'aimais point qu'il fût précisément où je désirais si fort d'être; et je crois que j'aurais moins souffert de sentir ce désir plus tiède, que d'imaginpr qu'il ne fût pas tout pour toi.

Enfin je te rejoignis, et je fus presque rassurée. Je m'étais moins reproché ma faiblesse après t'en avoir fait l'aveu; près de toi je me la reprochais moins encore : je crus m'étre mise à mon tour sous ta garde , et je cessai de craindre pour moi. Je résolus , par ton conseil même, de ne point changer de conduite avec lui. Il est constant qu'une plus grande réserve eût été une espèce de déclaration ; et ce n'était que trop de celles qui pouvaient m'échapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc d'être l)adine par honte, et familière par modestie. Mais peut-être tout cela, se faisant moins naturellement, ne se faisait-il plus avec la même mesure. De folâtre que j'étais, je devins tout à fait folle ; et ce qui m'en accrut la confiance fut de sentir que je pouvais l'être impunément. Soit que l'exemple de ton retour à toi-même me donnât plus de force pourt'imiter, soit que ma Julie épure tout ce qui l'approche , je me trouvai tout à fait tranquille ; et il ne me resta de mes premières émotions qu'un sentiment très-doux, il est vrai, mais calme et paisible , et qui ne demandait rien de plus à mou Gœur que la durée de l'état où j'étais.

5S4 LA NOUVELLE HÈLOISE.

Oui , cbère amie , je suis tendre et sensible aussi bien que toi ; mais je le suis d'une autre manière : mes affections sont plus vives , les tiennes sont plus pénétrantes. Peut-être avec des sens plus animés ai-je plus de ressources pour leur donner le change ; et cette même gaieté qui coûte l'innocence à tant d'autres me l'a toujours conservée. Ce n'a pas toujours été sans peine, il faut lavouer. Le moyen de rester veuve à mon âge , et de ne pas sentir quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie.' Mais comme tu l'as dit et comme tu l'éprouves , la sagesse est un grand moyen d'être sage ; car , avec toute ta bonne contenance , je ne te crois pas dans un cas fort différent du mien. C'e^t alors que Tenjouement vient à mon secours , et fait plus peut-être pour la vertu que n'eussent fait les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silence de la nuit , où l'on ne peut s'écbapper à soi-même , j'ai chassé des idées importunes , en méditant des tours pour le lendemain ! combien de fois j'ai sauvé les dangers d'un tête-à-tête par une saillie exli-avaganle ! Tiens , ma chère , il y a toujours , quand on est faible , un moment où la gaieté devient sérieuse , et ce moment ne viendra point pour moi : voilcà ce que je crois sentir , et de quoi je t'ose répondre.

Après cela je te confirme libi'ement tout ce que je t'ai dit dans l'Élj'sée sur l'attachement que j'ai senti naître, et sur tout le bonheur dont j'ai joui cet hiver. Je m'en livrais de meilleur cœur au charme de vivre avec ce que j'aime, en sentant que je ne désirais rien de plus. Si ce temps eût duré toujours, je n'en aurais jamais souhaité un autre. Ma gaieté venait de contentement , et non d'artifice. Je tournais en espièglerie le plaisir de m'occuper de lui sans c esse : je sentais qu'en me bornant à rire je ne m'apprêtais point de pleurs.

Ma foi, cousine, j'ai crum'apercevoir quelquefois que le jeu ne lui déplaisait pas trop à lui-même. Le rusé n'était pas fâché d'être fâché ; et il ne s'apaisait avec tant de peine que pour se faire apaiser plus longtemps. J'en tirais occasion de lui tenir des propos assez tendres , en paraissant me moquer de lui ; c'était à qui des deux serait le plus enfant. Un jour qu'en ton absence il jouait aux échecs avec ton mari , et que je jouais au volant avec la Fanchon dans la même salie , elle avait le mot , et j'observais notre plii losopho. A son air humblement fier et à la promiHilude de ses coups, je vis qu'il avait beau jeu La table était petite, et léchi-

SIXIÈME PARTli:. 595

qnier débordait. J'allendis le moment; et, sans paraître y tâcher, d'un revers de ra(}uettc je renversai l'écliec-et-mat. Tu ne vis de tes jours pareille colère : il était si furieux , que, lui ayant laissé le choix d'un soufflet ou d'un baiser pour ma pénitence, il se détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon; il fut inflexible. Il m'aurait laissée à genoux si je m'y étais mise. Je finis par lui faire une autre pièce qifi lui fit oublier la première, et nous fûmes meilleurs amis que jamais.

Avecuneaulre méthode infailliblement je m'en serais moinsbien tirée ; et je m'aperçus une fois que , si le jeu fût devenu sérieux , il eût pu trop l'être. C'était un soir qu'il nous accompagnait ce duo si simple et si touchant de Léo, Vado a morir , ben mio. Tu chantais avec assez de négligence ; je n'en faisais pas de même ; et comme j'avais une main appuyée sur le clavecin , au moment le plus pathétique et où j'étais moi-même émue, il applicjua sur cette main un baiser que je sentis sur mon cœur. Je ne connais pas bien les baisers de lamour ; mais ce que je peux te dire, c'est que jamais l'amitié, pas même la nôtre , n'en a donné ni reçu de semblable à celui-là. Hé bien ! mon enfant , après de pareils moments que devient-on quand on s'en va rêver seule , et qu'on emporte avec soi leur souvenir.' Moi je troublai la musique : il fallut danser; je fis danser le philosophe. Ou soupa presque en l'air; on veilla fort avant dans la nuit ; je fus me coucher bien lasse , et je ne fis'qu'un sommeil.

J'ai donc de fort bonnes raisons pour ne point gêner mon humeur ni changer de manières. Le moment qui rendra ce changement nécessaire est si près, que ce n'est pas la peine d'anticiper. Le temps ne viendra que trop d'être prude et réservée. Tandis que je compte encore par vingt , je me dépêche d'user de mes droits; car, passé la trentaine, on n'est plus folle, mais ridicule. Et ton épilogueur d'homme ose bien me dire qu'il ne me reste que six mois encore à retourner la salade avec les doigts. Patience! pour payer ce sarcasme je prétends la lui retourner dans six ans ; et je te jure qu'il faudra qu'il la mange. Mais revenons.

Si l'on n'est pas maître de ses sentiments , au moins on l'est de sa conduite. Sans doute je demanderais au ciel un cœur plus tranquille ; mais puissé-je à mon dernier jour offrir au souverain juge une vie aussi peu criminelle que celle que j'ai passée cet hiver ! En vérité jie ne me reprochais rien auprès du seul homme qui pou-

596 LA iNOUVtLLE HÉLOISE.

vait me rendre coupable. Ma chère , il n'en est pas de même depuis qu'il est parti : en m'accoutumaiit à penser à lui dans son absence , j'y pense à tous les instants du jour; et je trouve son image plus dangereuse que sa personne. S'il est loin , je suis amoureuse ; s'il est près, je ne suis que folle : qu'il revienne, et je ne le crains plus.

Au chagrin de son éloignement s'est jointe l'inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le compte de l'amour , tu t'es trompée ; l'amitié avait part à ma tristesse. Depuis leur départ , je te voyais pâle et changée : à chaque instant je pensais te voir tomber malade. Je ne suis pas crédule, mais craintive. Je sais bien qu'un songe n'amène pas un événement; mais j'ai toujours peur que l'événement n'arrive à sa suite. A peine ce maudit rêve m'a-t-il laissé une nuit tranquille , jusqu'à ce que je t'aie vue bien remise et reprendre tes couleurs. Dussé-je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect à cet empressement, il est sur que j'aurais donné tout au monde pour qu'il se fût montré quand il s'en retourna comme un imbécile. Entîn ma vaine terreur s'en est allée avec ton mauvais visage. Ta santé, ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteries; et je t'ai vue si bien argumentera table contre mes frayeurs, qu'elles se sont tout à fait dissipées. Pour surcroit de bonheur il revient; et j'en suis charmée à tous égards. Son retour ne ra'alarme point, il me rassure; et sitôt que nous le verrons , je ne craindrai plus rien pour tes jours ni pour mon repos. Cousine, conserve-moi mon amie , et ne sois pas en peine de la tienne ; je réponds d'ede tant qu'elle t'aura... Mais, mon Dieu, qu'ai-je donc qui m'inquiète encore et me serre le cœur sans savoir pourquoi? Ah ! mon enfant , faudra-t-il un jour qu'unedcs deux survive à l'autre? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel ! elle restera peu digne de vivre , ou sera morte avant sa mort.

Pourrais-tu me dire à propos de quoi je m'épuise en sottes lamentations? Foin de ces terreurs paniques qui n'ont pas le sens commun ! au lieu de parler de moit , parlons de mariage ; cela sera plus amusant. Il y a longtemps que cette idée est venue à Ion mari ; et s'il ne m'en eut jamais parlé , peut-être ne me fut-elle point venue à moi-même. Depuis lors j'y ai pensé quelquefois, et toujours avec dédain. Fi! cela vieillit une jeune veuve. Si j'avais des enfants d'un second lit, je me croirais la grand'mcre de ceux du premier. Je te trouve aussi fort bonne de faire avec

légèreté les honneurs de ton amie , et de regarder cet arrangement comme un soin de la bénigne ctiarilé. Oh bien! je ta[)prends, moi, que toutes les raisons fondées sur les soucis obligeants ne valent pas la moindre des miennes contre un second mariage.

Parlons sérieusement. Je n'ai pas l'àme assez basse pour faire entrer dans ces raisons la honte de me rétracter d'un engagement téméraire pris avec moi seule, ni la crainte du blâme en faisant mon devoir, ni l'inégalité des fortunes dans un cas où tout l'honneur est pour celui des deux à qui l'autre veut bien devoir la sienne : mais, sans répéter ce que je t'ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante et sur mon éloignement naturel pour le joug du mariage, je me tiens à une seule objection, et je la tire de cette voix si sacrée que personne au monde ne respecte autant que toi. Lève cette objection, cousine, et je me rends. Dans tous ces jeux qui le donnent tant d'effroi , ma conscience est tranquille. Le souvenir de mon mari ne me fait point rougir; j'aime à l'appeler à témoin de mon innocence : et pourquoi craindrais-je de faire devant son image tout ce que je faisais autrefois devant lui? En serait-il de même, ô Julie ! si je violais les saints engagements qui nous unirent; que j'osasse jurer à un autre l'am ur éternel que je lui jurai tant de fois ; que mon cœur, indignement partagé , dérobât à sa mémoire ce qu'il donnerait à son successeur, et ne pût sans offenser l'un des deux remplir ce qu'il doit à l'autre ? Cette même image qui m'est si chère ne me donnerait qu'épouvante et qu'effroi ; sans cesse elle viendrait empoisonner mon bonheur, et son souvenir, qui fait la douceur de ma vie, en ferait le tourment. Comment oses-tu me parler de donner un successeui' à mon mari, après avoir juré de n'en jamais donner au tien? comme si les raisons que tu m'allègues t'étaient moins applicables en pareil cas! Ils s'aimèrent... c'est pis encore. Avec quelle indignation verrait-il un homme qui lui fut cher usurper ses droits et rendre sa femme infidèle ! Enfin , quand il serait vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne dois-je rien au cher gage de son amour? et puis-je croire qu'il eût jamais voulu de moi , s'il eût prévu que j'eusse un jour exposé sa fille unique à se voir confondue avec les enfants d'un autre?

Encore un mol, et j'ai fini. Qui t'a dit que tous les obstacles viendraient de moi seule ? En répondant de celui que cet engagement regarde, n'as-tu point plutôt consulté ton désir que ton pouvou-.»

Quand \u serais sûre de son aveu, n'aurais-tu donc aucun scru- |)ulc de m'offrir un cœur usé par une autre passion? Crois-tu que le mien dût s'en contenter, et que je pusse être heureuse avec un liomme que je ne rendrais pas iieureux ? Cousine, penses-y mieux ; sans exiger plus d'amour que je n'en puis ressentir moi-même, fous les sentiments que j'accorde je veux qu'ils me soient rendus ; et je suis trop honnête femme pour pouvoir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-tu donc de tes espérances? Un certain plaisir à se voir, qui peut être l'effet de la seule amitié; un transport passager, qui peut naître à notre âge de la seule différence du sexe ; tout cela suftît-il pour les fonder ? Si ce transport eut produit quelque sentiment durable, est-il croyable qu'il s'en fût tu non-seulement à moi , mais à loi , mais à ton mari, de qui ce propos n'eût pu qu'être favorablement reçu? En a-t-il jamais dit un mot à personne? Dans nos télc-à tête a-t-il jamais été question que de loi? a-t-il jamais été question de moi dans les vôtres? Puis- je jenser que s'il avait eu làdessus quelque secret pénible à garder, je n'aurais jamais aperçu sa contrainte , ou qu'il ne lui serait jamais échappé d'indiscrétion? Enfin, même depuis son départ , de laquelle de nous deux parle-t-il le plus dans ses lettres, de laquelle est -il occupé dans ses songes? Je t'admire de me croire sensible et tendre , et de ne pas imaginer que je me dirai tout cela ! Mais j'aperçois vos ruses, ma mignonne ; c'est pour vous donner droit de représailles que vous m'accusez d'avoir jadis sauvé mon cœur aux dépens du vôtre. Je ne suis par la dupe de ce tour-là.

Voilà toute ma confession , cousine : je l'ai faite pour t'éclairer et non pour te contredire. Il me reste à te déclarer ma résolution sur celte affaire. Tu connais à présent mon intérieur aussi bien et peut êlre mieux que moi-même : mon honneur, mon bonheur, le sont chers autant qu'à moi; et dans le calme des passions la raison te fera mieux voir où je dois trouver Tua et l'autre. Charge-toi donc de ma conduite ; je t'en remets rentière direction. Rentrons dans notre élal naturel , et changeons entre nous de métier ; nous nous en tirerons mieux toutes deux. Gouverne ; je serai docile : c'est à toi de vouloir ce ([ue je dois faire, à moi de faire ce que lu voudras. Tiens mon àme à couvert dans la tienne : que sert aux inséparables d'en avoir deux ?

Ah Ça ! revenons à présent à nos voyageurs. Mais j'ai déjà

tant parle de l'un que je n'ose plus parler de l'autre, de peur que la différence du style ne se fit un peu trop sentir, et que l'amitié même que j'ai pour l'Anglais ne dit trop on faveur du Suisse. Et puis que dire sur des lettres qu'on n'a pas vues? Tu devais bien au moins m'envoyer celle de mylor<l Edouard : mais tu n'as osé l'envoyer sans l'autre, et tu as fort bien fait... Tu pouvais pourtant faire mieux encore... Ahl vivent les duègnes de vingt ans! elles sont plus traitables qu'à trente.

Il faut au moins que je me venge en t'apprenant ce que tu as opéré par cette belle réserve ; c'est de me faire imaginer la lettre en question... celle lettre si... cent fois plus si qu'elle ne l'est réellement. De dépit je me plais à la remplir de choses qui n'y sauraient être. Va, si je n'y suis pas adorée, c'est à toi que je ferai payer tout ce qu'il en faudra rabattre.

En vérité , je ne sais après tout cela comment tu m'oses parler du courrier d'Italie. Tu prouves que mon tort ne fut pas de l'attendre, mais de ne pas l'attendre assez longtemps. Un pauvre petit quart d'heure de plus , j'allais au-devant du paquet , je m'en emparais la première , je lisais le tout à mon aise ; et c'était mon tour de me faire valoir. Les raisins sont trop verts. On me retient, deux lettres; mais j'en ai deux autres que, quoi que tu puisses croire, je ne changerais sûrement pas contre celle-là, quand tous les si du monde y seraient. Je te jure que si celle d'Henriette ne tient pas sa place à côté delà tienne, c'est qu'elle la passe, et que ni toi ni moi n'écrirons de la vie rien d'aussi joli. Et puis on se donnera les airs de traiter ce prodige de petite impertinente ! ah ! c'est assurément pure jalousie. En effet, te voit-on jamais à genoux devant elle , lui baiser humblement les deux mains l'une après l'autre? Grâce à toi ,1a voilà modeste comme une vierge , et grave comme un Gaton ; respectant tout le monde , jusqu'à sa mère : il n'y a plus le mot pour rire à ce qu'elle dit ; à ce qu'elle écrit , passe encore. Aussi , depuis que j'ai découvert ce nouveau talent , avant que lu gâtes ses lettres comme ses propos , je compte établir de sa chambre à la mienne un courrier d'Italie dont on n'escamotera point les paquets.

Adieu , petite cousine. Voilà des réponses qui t'apprendront à respecter mon crédit renaissant. Je voulais te parler de ce pays et de ses habitants : mais il faut mettre fin à ce volume; et puis tu m'as toute brouillée avec tes fantaisies, et le mari m'a presque

fait oublier les hôtes. Comme nous avons encore cinq ou six jours à rester ici , et que j'aurai le temps de mieux revoir le peu que j'ai vu, tu ne perdras rien pour attendre, et tu peux compter sur un second tome avant mon départ.

m. — DE MYLORD EDOUARD A M. DE WOLMAR.

Non , cher Wolmar, vous ne vous êtes point trompé ; le jeune homme est sûr ; mais moi je ne le suis guère , et j'ai failli payer cher l'expérience qui m'en a convaincu. Sans lui je succombais moi-même à l'épreuve que je lui avais destinée. Vous savez que pour contenter sa reconnaissance, et remplir son cœur de nouveaux objets, j'affectais de donner à ce voyage plus d'importance qu'il n'en avait réellement. D'anciens penchants à flatter , une vieille habitude à suivre encore une fois , voilà , avec ce qui se rapportait à Saint-Preux, tout ce qui m'engageait à l'entreprendre. Dire les derniers adieux aux attachements de ma jeunesse , ramener un ami parfaitement guéri, voilà tout le fruit que j'en voulais recueillir.

Je vous ai marqué que le songe de Villeneuve m'avait laissé des inquiétudes : ce songe me rendit suspects les transports de joie auxquels il s'était livré quand je lui avais annoncé qu'il était le maître d'élever vos enfants et dépasser sa vie avec vous. Pour mieux l'observer dans les effusions de son cœur , j'avais d'abord prévenu ses difficultés ; eu lui déclarant que je m'établirais moi-même avec vous , je ne laissais plus à son amitié d'objections à me faire : mais de nouvelles résolutions me firent changer de langage.

Il n'eut pas vu trois fois la marquise , que nous fûmes d'accord sur son compte. Malheureusement pour elle , elle voulut le gagner , et ne fit que lui montrer ses artifices. L'infortunée ! que de grandes qualités sans vertu ! que d'amour sans honneur ! Cet amour ardent et vrai me touchait, m'attachait , nourrissait le mien-; mais il prit la teinte de son àme noire , et fiait par me faire horreur. Il ne fut plus question d'elle.

Quand il eut vu Laure , qu'il connut son cœur , sa beauté , son esprit, et cet attachement sans exemple, trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir d'elle pour bien éclaircir l'état de Saint-Preux. Si j'épouse Laure, lui dis-je, mon dessein n'est pas •delà mener à Londi'es , où quelqu'un pourrait la reconnaître , mais

dans des lieux où l'on sait honorer la vertu partout où elle est; vous remplirez votre emploi, et nous ne cesserons point de vivre ensemble. Si je ne l'épouse, pas , il est temps de me recueillir. Vous connaissez ma maison d'Oxford-shire , et vous choisirez d'élever les enfants d'un de vos amis, ou d'accompagner l'autre dans sa solitude II me fit la réponse à laquelle je pouvais m'altendre : mais je voulais l'obsen'er par sa conduite. Car si pour vivre à Clarens il favorisait un mariage qu'il eût dû blâmer, ou si, dans cette occasion délicate , il préférait à son bonheur la gloire de son ami, dans l'un et dans l'autre cas l'épreuve était faite, et son coeur était jugé.

Je le trouvai d'abord tel que je le désirais , ferme contre le projet que je feignais d'avoir, et armé de toutes les raisons qui devaient m'empècher d'épouser Laure. Je sentais ces raisons mieux que lui; mais je la voyais sans cesse, et je la voyais affligée et tendre. Mon cœur , tout à fait détaché de la marquise , se fixa par ce commerce assidu. Je trouvai dans les sentiments de Laure de quoi redoubler l'attachement qu'elle m'avait inspiré. J'eus honte de sacrifier à l'opinion , que je méprisais , l'estime que je devais à son mérite : ne devals-je rien aussi à l'espérance que je lui avais donnée, sinon par mes discours, au moins par mes soins.' Sans avoir rien promis, ne rien tenir c'était la tromper; cette tromperie était barbare. Enfin, joignant à mon penchant une espèce de devoir, et songeant plus à mon bonheur qu'à ma gloire , j'achevai de l'aimer par raison , je résolusde pousser la feinte aussi loin qu'elle pouvait aller , et jusqu'à la réalité même, si je ne pouvais m'en tirer autrement sans injustice.

Cependant je sentis augmenter mon inquiétude sur le compte du jeune homme , voyant qu'il ne remplissait pas dans toute sa force le rôle dont il s'était chargé. Il s'opposait à mes vues , il improuvait le nœud que je voulais former; mais il co iJjattait mal mon inchnation naissante , et me parlait de Laure avec tan. d'éloges, qu'en paraissant me détourner de l'épouser, il augmentait mou penchant pour elle. Ces contradictions m'alarmèrent. Je ne le trouvais point aussi ferme qu'il aurait dû l'être : il sembiall tfoser heurter de front mon sentiment , il mollissait contre ma résistance , il craignait de me fâcher , il n'avait point à mon gi'é pour son devoir l'intrépidité qu'il inspire à ceux qui l'aiment.

D'autres observations augmentèrent ma défiance ; je sus qu'il

602 LA >OUVELLE HELOISE.

voyait Laure en secret ; je remarquais entre eux des signes d'intelligence. L'espoir de s'unira celui qu'elle avait tant aimé ne la rendait point gaie. Je lisais bien la même tendresse dans ses regards ; mais cette tendresse n'était plus mêlée de joie à mon abord, la tiistesse y dominait toujours. Souvent, dans les plus doux épanchementsde son cœur, je la voyais jeler sur le jeune homme un coup d'oeil à la dérobée , et ce coup d'œil était suivi de quelques larmes qu'on cherchait à me cacher. Enfin le mystère fut poussé au point que j'en fus alarmé. Jugez de ma surprise. Que pouvais-je penser ? N'avais-je réchauffé qu'un serpent dans mon sein? Jusqu'où n'osais-je point porter mes soupçons et lui rendre son ancienne injustice ! Faibles et malheureux que nous sommes ! c'est nous qui faisons nos propres maux. Pourquoi nous plaindre que les méchants nous tourmentent, si les bons se tourmentent encore entre eux.'

Tout cela ne fit qu'achever de me déterminer. Quoique j'ignorasse le fond de cette intrigue, je voyais que le cœur de Laure était toujours le même ; et cette épreuve ne me la rendait que plus chère. Je me proposais d'avoir une explication avec elle avant la conclusion; mais je voulais attendre jusqu'au dernier moment, pour prendre auparavant par moi-même tous les éclaircissements possibles. Pour lui , j'étais résolu de me convaincre , de le convaincre, enfin daller jusqu'au bout avant que de lui rien dire ni de prendre un parti par rapport à lui, prévoyant une rupture infaillible, et ne voulant pas mettre un bon naturel et vingt ans d'honneur en balance avec des soupçons.

La marquise n'ignorait rien de ce qui se passait entre nous. Elle avait des épies dans le couvent de Laure , et parvint à savoir qu'il était question de mariage. II n'en fallut pas davantage pour réveiller ses fureurs : elle m'écrivit des lettres menaçantes. Elle fit plus que d'écrire; mais comme ce n'était pas la première fois, et que nous étions sur nos gardes , ses tentatives furent vaines. J'eus seulement le plaisir de voir dans l'occasion que Saint-Preux savait payer de sa personne, et ne marchandait pas sa vie pour sauver celle d'un ami.

Vaincue par les transports de sa rage , la marquise tomba malade et ne se releva plus. Ce fut là le terme de ses tourments ' el

' Par In lellre de mylord Edouard ci-devant siipprimtV, on voit qu'il pensait qu'à la mort des méchants leurs âmes claieut anéanties.

SIXIKME PARTIE. 603

(le SCS crimes. Je ne pus apprendre son él.it sans en cire afflige. Je lui envoyai le docleur Eswin ; Saint-Preux y fut de ma part : elle ne voulut voir ni l'un ni l'autre; elle ne voulut pas même entendre parler de moi , et m'accabla d'imprécations horribles chaque fois qu'elle entendit prononcer mon nom. Je gémis sur elle , et sentis mes blessures prêtes à se rouvrir. La raison vainquit encore; mais j'eusse été le dernier des hommes de songer au mai'iage , tandis qu'une femme qui me fut si chère était à l'extrémité. Saint- Preux, craignant qu'enfin je ne pusse résister au désir de la voir, me proposa le voyage de Naples , et j'y consentis.

Le surlendemain de noire arrivée , je le vis entrer dans ma chambre avec une contenance ferme et grave , et tenant une lettre à la main. Je m'écriai : La ma-quise est morte? Plût à Dieu ! reprit-il froidement ; il vaut mieux n'être plus, que d'exister pour mal faire. Mais ce n'est pas d'elle que je viens vous parler; écoutez-moi. J'attendis en silence.

Mylord , me dit-il , en me donnant le saint nom d'ami vous m'apprites à le porter. J'ai rempli la fonction dont vous m'avez chargé ; et , vous voyant prêt à vous oublier, j'ai du vous rappeler à vous-même. Vous n'avez pu rompre une chaîne que par une autre. Toutes deux étaient indignes de vous. S'il n'eût été question que d'un mariage inégal , je vous aurais dit : Songez que vous été.* pair d'Angleterre, et renoncez aux honneurs du monde, ou respectez l'opinion. Mais un mariage abject!.... vous!... Choisissez mieux votre épouse. Ce n'est pas assez qu'elle soit vertueuse, elle doit être sans tache. La femme d'Edouard Bomston n'est pas facile à trouver. Voj'ez ce que j'ai fait.

Alors il me remit la lettre. Elle était de Laure. Je ue l'ouvris pas sans' émotion. « L'amour a vaincu , me disait-elle : vous avez « voulu m'épouser; je suis contente. Votre ami m'a dicté mon « devoir ; je le remplis sans regret. En vous déshonorant j'aurais « vécu malheureuse ; en vous laissant votre gloire je crois la par- « tager. Le sacrifice de tout mon bonheur à un devoir si cruel -me « fait oublier la honte de ma jeunesse. Adieu ; dès cet instant je « cesse d'être en votre pouvoir et au mien. AiL.^ pour jamais. 0 « Edouard! ne portez pas le désespoir dans ma retraite ; écoutez « mon dernier vœu. Ne donnez à nulle autre une place que je n'ai « pu remplir. Il fut au monde un cœur fait pour vous, et c'était « cdui de Laure. »

L'agitation m'empêchait de parler. Il proflta de mon silence pour me dire qu'après mon départ elle avait pris le voile dans le couvent où elle était pensionnaire ; que la cour de Rome , informée qu'elle devait épouser un luthérien , avait donné des ordres pour m'erapéchcr de la revoir; et il m'avoua franchement qu'il avait pris tous ces soins de concert avec elle. Je ne m'opposai point à vos projets, continua-t-il , aussi vivement que je l'aurais pu , craignant un retour à la marquise, et voulant donner le change à celte ancienne passion par celle de Laure. En vous voyant aller plus loin qu'il ne fallait , je fis d'abord parler la raison ; mais ayant trop acquis par mes propres fautes le droit de me défier d'elle, je sondai le cœur de Laure ; et y trouvant toute la générosité qui est inséparable du véritable amour, je m'en prévalus pour la porter au sacrifice qu'elle vient de faire. L'assurance de n'être plus fobjet de votre mépris lui reJeva le courage , et la rendit plus digne de votre estime. Elle a fait son devoir ; il faut faire le vôti-e.

Alors s'approchant avec transport, il me dit en me serrant contre sa poitrine : Ami , je lis , dans le sort commun que le ciel nous envoie , la loi commune qu'il nous prescrit. Le règne de l'amour est passé , que celui de l'amitié commence ; mon cœur n'entend plus que sa voix sacrée , il ne connaît plus d'autre chainc que celle qui me lie à toi. Choisis le séjour que tu veux habiter ; Clarcns, Oxford, Londres, Paris, ou Rome; tout me convient, pourvu que nous y vivions ensemble. Va, viens où tu voudras, cherche un asile en quelque lieu que ce puisse être , je te suivrai partout : j'en fais le serment solennel à la face du Dieu vivant , je ne te quitte plus qu'à la mort.

Je fus touché. Le zèle et le feu de cet ardent jeune homme éclataient dans ses yeux. J'oubliai la marquise et Laure. Que peut-on regretter au monde quand on y conserve un ami ? Je vis aussi , par le parti qu'il prit sans hésiter dans cette occasion , qu'il était guéri véritablement , et que vous n'aviez pas perdu vos peines ; enfin j'osai croire , par le vœu qu'il fit de si bon cœur de rester attaché à moi , qu'il l'était plus à la vertu qu'à ses anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance. Oui , cher Wolmar , il est digne d'élever des hommes , et , qui plus est , d'habiter votre maison.

Peu de jours après j'appris la mort de la marquise. Il y avait longtemps pour moi qu'elle était morte; celte perte ne me toucha

plus. Jusqu'ici j'avais regarde le mariage comme une deUc que chacim conlracle à sa naissance envers son espèce , envers son pays et j'avais résolu de me marier moins par inclmation que par devoir. J'ai changé de sentiment. L'obligation de se marier n'est pas commune à tous ; elle dépend pour chaque homme de l'état où le sort Ta placé : c'est pour le peuple , pour l'artisan, pourle villageois, pour les hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite; pour les ordres qui dominent les autres, auxquels tout tend sans cesse, et qui ne sont toujours que trop remplis , il est permis et même convenable. Sans cela l'État ne fait que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres, et l'Angleterre manquera plutôt de laboureurs que de pairs.

Je me crois donc libre et maître de moi dans la condition ou le ciel m'a fait naître. A l'âge où je suis, on ne répare plus les pertes que mon cœur a faites. Je le dévoue à cultiver ce qui me reste , et ne puis mieux le rassembler qu'à Clarens. J'accepte donc toutes vos offres, sous les conditions que ma fortune y doit mettre , afin qu'elle ne me soit pas inutile. Après l'engagement qu'a pris Saint- Preux , je n'ai plus d'autre moyen de le tenir auprès de vous que d'y demeurer moi-même ; et si jamais il y est de trop, il me suffira d'en partir. Le seul embarras qui me reste est pour mes voyages d'Angleterre; car quoique je n'aie plus aucun crédit dans le parlement" il me suffit d'en être membre pour faire mon devoir jusqu'à la fm. Mais j'ai un collègue et un ami sur, que je puis charger de ma voix dans les affaires courantes. Dans les occasions où je croirai devoir m'y trouver moi-même , notre élève pourra m'accompagnef, même avec les siens quand ils seront un peu plus grands , et°que vous voudrez bien nous les confier. Ces voyages ne sauraient que leur être utiles, et ne seront pas assez longs pour affliger beaucoup leur mère.

Je n'ai point montré cette lettre à Saint-Preux : ne la montrez pas entière à vos dames; il convient que le projet de cette épreuve ne soit jamais connu que de vous et de moi. Au surplus, ne leur cachez rien de ce qui fait honneur à mon digne ami, même à mes dépens. Adieu , cher W'olmar. Je vous envoie les dessins de mon pavillon. Réformez, changez comme il vous plaira; mais faites-y travailler dès à présent, s'il se peut. J'en voulais ôter le salon de musique; car tous mes goûts sont éteints, et je ne me

soucie plus de rien. Je le laisse , à la prière de Sauil-Preux, qui se propose d'exercer dans ce salon vos enfants. Vous recevrez aussi quelques livres pour l'augmentation de voire bibliothèque. Mais que trouverez-vous de nouveau dans des livres.^ 0 Wolmar! il ne vous manque que d'apprendre à lire dans celui de la nature pour être le plus sage des moriels.

Page 1