‹ La nouvelle HéloïseChapitre 207 sur 214 · VI. — DE MADAME DE WOLMAR A SAINT-PREUX · texte numérisé non relu

VI. — DE MADAME DE WOLMAR A SAINT-PREUX

Quel sentiment délicieux j'éprouve en commençant cette lettre ! Voici la première fois de ma vie où j'ai pu vous écrire sans crainte et sans honte. Je m'honore de l'amitié qui nous joint comme d'un retour sans exemple. On étouffe de grandes passions, rarement on les épure. Oublier ce qui nous fut cher quand l'honneur le veut , c'est l'effort d'une âme honnête et commune; mais , après avoir été ce que nous fûmes, être ce que nous sommes aujourd'hui, voilà le vrai triomphe de la vertu. La cause qui fait cesser d'aimer peut être un vice; celle qui change un tendre amour en une amitié non moins vive ne saurait être équivoque.

Aurions-nous jamais fait ce progrès par nos seules forces? Jamais, jamais, mon bon ami; le tenter môme était une témérité. Nous fuir était pour nous la première loi du devoir , que rien ne nous eût permis d'enfreindre. Nous nous serions toujours estimés, sans doute : mais nous aurions cessé de nous voir, de nous écrire ; nous nous serions efforcés de ne plus penser l'un à l'autre, et le plus grand honneur que nous pouvions nous rendre mutuellement était de rompre tout commerce entre nous.

Voyez, au lieu de cela, quelle est notre situation présente. En est-il au monde une plus agréable? et ne goùtons-nous pas mille fois le jour le prix des combats qu'elle nous a coûtés? Se voir, s'aimer , le sentir , s'en féliciter , passer les jours ensemble dans >* familiarité fraternelle et dans la paix de l'innocence , s'occuper /un de l'autre , y penser sans remords , en parler sans rougir , et s'honorer à ses propres yeux du mémo attachement qu'on s'est si longtemps reproché ; voilà le point où nous en sommes. 0 ami , quelle carrière d'honneur nous avons déjà parcourue ! Osons nous en glorifier pour savoir nous y maintenir, et l'achever comme nous l'avons commencée .

A qui devons-nous un bonheur si rare? vous le savez. J'ai vu votre cœur sensible , plein des bienfaits du meilleur des hommes, aimer à s'en pénétrer. Et comment nous seraient-ils à charge,

à vous et àmo;? Ils ne nous imposent point do nouveaux devoirs ; ils ne font que nous rendre plus chors ceux qui nous étaient déjà si sacrés. Le seul moyen de reconnaître ces soins est d'en être digue , et tout leur prix est dans leur succès. Tenons-nous-en donc là, dans l'effusion de notre zèle; payons de nos vertus celles de noire bienfaiteur : voilà tout ce que nous lui devons. Il a fait assez pour nous et pour lui , s'il nous a rendus à nous-mêmes. Absents ou présents, vivants ou morts, nous porterons partout un témoignage qui ne sera perdu pour aucun des trois.

Je faisais ces réflexions en moi-même quand mon mari vous destinait l'éducation do ses enfants. Quand mylord Edouard m'annonça son prochain retour et le vôtre , ces mêmes réflexions revinrent, et d'autres encore, qu'il importe de vous communiquer tandis qu'il est temps de les faire.

Ce n'est point de moi qu'd est question , c'est de vous : je me crois plus en droit de vous donner des conseils depuis qu'ils sont tout à fait désintéressés, et que, n'ayant plus ma sûreté pour objet , ils ne se rapportent qu'à vous-même. Ma tendre amitié ne vous est pas suspecte, et je n'ai que trop acquis de lumières pour faire écouter mes avis.

Permettez-moi de vous offrir le tableau de l'état où vous allez être, afin que vous examiniez vous-même s'il n'a rien qui vous doive effrayer. 0 bon jeune homme ! si vous aimez la vertu, écoutez d'une oreille chaste les conseils de votre amie. Elle commence en tremblant un discours qu'elle voudrait taire : mais comment le taire sans vous trahir? Sera-t-il temps de voir les objets que vous devez craindre, quand ils vous auront égaré? Non, mon ami; je suis la seule personne au monde assez familière avec vous pour vous les présenter. N'ai-je pas le droit de vous parler, au besoin, comme une sœur, comme une mère? Ah ! si les leçons d'un cœur honnête étaient capables de souiller le vôtre , il y a longtemps que je n'en aurais plus à vous donner.

Votre carrière , dites-vous , est finie. Mais convenez qu'elle est finie avant l'âge. L'amour est éteint; les sens lui survivent; et leur délire est d'autant plus à craindre, quo, le seul sentiment qui le bornait n'existant plus , tout est occasion de chute à qui ne tient plus à rien. Un homme ardent et sensible , jeune et garçon, veut être continent et chaste; il sait, il sent, il l'a dit mille fois, que la force del'àine qui produit toutes les vortus lient

615 LA NOUVELLE HËLOLSE.

à la piirelé ([ui les nourrit toutes. Si l'amour le pr^^serva dei mauvaises mœurs dans sa jeunesse , il veut que la raison l'en préserve dans tous les temps : il connaît pour les devoirs pén.bles un prix qui console de leur rigueur; et s'il en coûte des combats quand on veut se vaincre, fera-t- il moins aujourd'hui pour le Dieu qu'il adore, qu'il ne fil pour la maîtresse qu'il seiTit autrefois? Ce sont là , ce me semble , des maximes de votre morale; ce sont donc aussi des règles de votre conduite; car vous avez toujours méprisé ceux qui, contents de l'apparence, parlent autrement qu'ils n'agissent , et chargent les autres de lourds fardeaux auxquels ils ne veulent pas toucher eux-mêmes.

Quel genre de vie a choisi cet homme sage , pour suivre les lois qu'il se prescrit ? Moins philosophe encore qu'il n'est vertueux et chrétien , sans doute il n'a point pris son orgueil pour guide. Il sait que l'homme est plus libre d'éviter les tentations que de les vain cre , et qu'il n'est pas question de réprimer les passions irritées , mais de les empêcher de naître. Se dérobe-t-il donc aux occasions dangereuses ? fuit-il les objets capables de l'émouvoir? fait-il d'une humble défiance de lui-même la sauvegarde de sa vertu.' Tout au contraire, il n'hésite pas à s'offrir aux plus téméraires combats. A trente ans il va s'enfermer dans une solitude avec des femmes de son âge, dont une lui fut trop chère pour qu'un si dangereux souvenir se puisse effacer, dont l'autre vit avec lui dans une étroite familiarité , et dont une troisième lui tient encore par les droits qu'ont les bienfaits sur les âmes reconnaissantes. Il va s'exposer à tout ce qui peut réveiller en lui des passions mal éteintes; il va s'enlacer dans les pièges qu'il devrait le plus redouter. Il n'y a pas un rapport dans sa situation qui ne dût le faire défier de sa force, et pas un qui ne l'avilit à jamais, s'il était faible un moment. Où est-elle donc celte grande force d'àme à laquelle il ose tant se fier? Qu'a-t-elle fait jusqu'ici qui lui réponde de l'avenir .' Le lira-t-elle à Paris de la maison du colonel ? Est-ce elle qui lui dicta l'été dernier la scène deMeillerie? L'a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d'un autre objet, et ce printemps des frayeurs d'un rêve ? S'est-il vaincu pour elle au moins une fois, pour espérer de se vaincre sans cesse ? II sait , quand le devoir l'exige, combittre les passions d'un ami; mais les siennes... Hélas! sur la plus belle moitié de sa vie , qu'il doit penser modestement de l'autre !

On supporte un état violent (juand il passe. Six mois, un an,.

ne sont ri^n ; on envisage un terme , el l'on prend courage. Mais quand cet état doit durer toujours, qui est-ce qui le supjwrte? (Jui est-ce qui sait triompher de lui-même jusqu'à la mort? 0 mon ami! si la vie est courte pour le plaisir, qu'elle est longue pour la vertu ! Il faut être incessamment sur ses gardes. L'instant de jouir passe, et ne revient plus ; celui de mal faire passe, et revient sans cesse : on s'oublie un moment , et l'on est perdu. Est-ce dans cet état effrayant qu'on peut couler des jours tranquilles ? el ceux même qu'on a sauvés du péril n'offrent-ils pas une raison de n'y plus exposer les autres?

Que d'occasions peuvent renaître , aussi dangereuses que celles dont vous avez échappe, el,qui pis est, non moins imprévues! Croyez-vous que les monuments à craindre n'existent qu'à Meillerie? Ils existent partout où nous sommes, car nous les portons avec nous. Eh! vous savez trop qu'une àme attendrie intéresse l'univers entier à sa passion , et que , même après la guérison , tous les objets de la nature nous rappellent encore ce qu'on sentit autrefois en les voyant. Je crois pourtant , oui , j'ose le croire , que ces périls ne reviendront plus , et mon cœur me répond du vôtre. Mais, pour être au-dessus d'une lâcheté, ce cœur facile est-il au-dessus d'une faiblesse? et suis-je la seule ici qu'il lui en coûtera peut-être de respecter? Songez, Saint-Preux, que tout ce qui m'est cher doit être couvert de ce même respect que vous me devez ; songez que vous aurez sans cesse à porter innocemment les jeux innocents d'une femme charmante; songez aux mépris éternels que vous auriez mérités si jamais votre cœur osait s'oublier un moment, et profaner ce qu'il doit honorer à tant de titres.

Je veux que le devoir, la foi , l'ancienne amitié , vous arrêtent , que l'obstacle opposé par la vertu vous ôte un vain espoir, et qu'au moins par raison vous étouffiez des vœux inutiles : serezvous pour cela délivré de l'empire des sens et des pièges de l'imagination? Forcé de nous respecter toutes deux et d'oubher en nous notre sexe , vous le verrez dans celles qui nous servent , et en vous abaissant vous croirez vous justifier ; mais serez-vous moins coupable en effet ? et la différence des rangs change-t-elle ainsi la nature des fautes ? Au contraire , vous vous avilirez d'autant plus que les moyens de réussir seront moins honnêtes. Quels moyens ! Quoi ! vous !... Ah ! périsse l'homme indigne qui marchande un cœur et rend l'amour mercenaire ! c'est lui qui couvre

la terre des crimes que la débauche y fait commettre. Comment ne serait pas toujours à vendre celle qui se laisse acheter une fois? Et , dans l'opprobre où bientôt elle tombe , lequel est l'auteur de sa misère, du brutal qui la maltraite en un mauvais lieu , ou du séducteur qui Fy traîne en mettant le premier ses faveurs à prix ?

Oserai-je ajouter une considération qui vous touchera , si je ne me trompe ? Vous avez vu quels soins j'ai pris pour établir ici la règle et les bonnes mœurs; la modestie et la paix y régnent, tout y respire le bonheur et l'innocence. Mon ami, songez à vous, à moi , à ce que nous fûmes , à ce que nous sommes , à ce que nous devons être. Faudra-t-il que je dise un jour, en regrettant mes peines perdues, C'est de lui que vient le désordre de ma maison?

Disons tout , §'il est nécessaire , et sacrifions la modestie ellemême au véritable amour de la vertu. L'homme n'est pas fait pour le célibat, et il est bien difficile qu'un état si contraire à la nature n'amène pas quelque désordre public ou caché. Le moyen d'échap|)er toujours à l'ennemi qu'on porte sans cesse avec soi? Voyez en d'autres pays ces téméraires qui font vœu de n'être pas hommes. Pour les punir d'avoir tenté Dieu , Dieu les abandonne ; ils se disent saints, et sont déshonnétes; leur feinte continence n"ost que souillure ; et, pour avoir dédaigné l'humanité, ils s'abaissent au-dessous d'elle. Je comprends qu'il en coûte peu de se rendre difficile sur des lois qu'on n'observe qu'en apparence ' ; mais celui qui veut être sincèrement vertueux se sent assez chargé des devoirs de l'homme, sans s'en imposer de nouveaux. Voilà, cher Saint-Preux , la véritable humilité du chrétien , c'est de trouver toujours sa tache au-dessus de ses forces, bien loin d'avoir l'orgueil de la doubler. Faites-vous l'application de cette règle, et vous sentirez qu'un état qui devrait seulement alarmer un autre homme doit, par raille raisons, vous faire trembler. Moins vous craignez, plus vous avez à craindre; et si vous n'êtes point effrayé de vos devoirs, n'espérez pas de les remplir.

' Quelques hommes sont continents sans mérite, d'autres le sont par vertu, el je ne doute point que plusieurs prêtres catholiques ne soient dans ce dernier cas : mais imposer le célibat à un corps aussi nom- Itreux que le clergé de l'Éf^lise romaine, ce n'est pas tant lui défendre de n'avoir point de femmes, que lui ordonner de se contenter de celles d'autrui. Je suis surpris que, dans tout pays où les bonnes mœurs sont encore en eslimci les lois el les maKislints tolèrent un vœu si scandaleux.

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Tels sonl les dangers qui vous allcndent ici. l'ensez-y tandis qu'il en est temps. Je sais que jamais de propos délibéré vous ne vous exposerez à mil faire , et le seul mal que je crains de vous est celui que vous n'aure^; pas prévu. Je ne vous dis donc pas de vous déterminer sur mes raisons , mais de les peser. Trouvez-y quelque réponse dont vous soyez content, et je m'en contente ; osez compter sur vous , et j'y compte. Dites-moi , Je suis un ange , et je vous reçois à bras ouverts.

Quoi ! toujours des privations et des peines ! toujours des devoirs cruels à remplir ! toujours fuir des gens qui nous sont chers : Non , mon aimable ami. Heureux qui peut des cette vie offrir un prix à la vertu ! J'en vois un digne d'un homme qui sut combattre et souffrir pour elle. Si je ne présume pas trop de moi , ce prix que j'ose vous destiner acquittera tout ce que mon cceur redoit au vôtre; et vous aurez plus que vous n'eussiez obtenu si le ciel eut béni nos premières inclinations. Ne pouvant vous faire ange vousmême , je vous eu veux donner un qui garde votre âme , qui l'épure , qui la ranime , et sous les auspices duquel vous puissiez vivre avec nous dans la paix du séjour céleste. Vous n'aurez pas, je crois , beaucoup de peine à deviner qui je veux dire ; c'est l'objet qui se trouve à peu près établi d'avance dans le cœur qu'il doit remplir un jour, si mon projet réussit.

Je vois toutes les difficultés de ce projet sans en être rebutée, car il est honnête. Je connais tout l'empire que j'ai sur mon amie, et ne crains point d'en abuser en l'exerçant en votre faveur. Mais ses résolutions vous sont connues, et avant de les ébranler je dois m'assurer de vos dispositions , afin qu'en l'exhortant de vous permettre d'aspirer à elle, je puisse répondi'e de vous et de vos sentiments; car si l'inégalité que le sort a mise entre l'un cl l'autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle permet encore moins que ce droit vous soit accordé, sans savoir quel usage vous en pourrez faire.

Je connais toute votre délicatesse ; et si vous avez des objections à m'opposer, je sais qu'elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains scrupules. Serez-vous plus jaloux que moi de l'honneur de mon amie? Non, quelque cher que vous me puissiez être , ne craignez point que je préfère votre intérêt à sa gloire. Mais autant je mets de prix à l'estime des gens sensés , autant je méprise les jugements téméraires de la multitude ,

qui se laisse éhlouir pir un faux éclat , et ne voit rion de ce qui est honnête. La différence fût-elle cent fois plus grande , il n'est point de rang auquel les talents et les mœurs n'aient droit d'atteindre . et à quel titre une femme oserait-elle dédaigner pour époux celui qu'elle s'honore d'avoir pour ami? Vous savez quels sont là-dessus nos principes à toutes deux. La fausse honte et la crainte du blâme inspirent plus de mauvaises actions que de bonnes, et la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal.

A votre égard, la fierté que je vous ai quelquefois connue ne saurait être plus déplacée que dans cette occasion ; et ce serait a vous une ingratitude de craindre d'elle un bienfait de plus. Et puis, quelque difficile que vous puissiez être, convenez qu'il est plus doux et mieux séant de devoir sa fortune à son épouse qu'à son ami ; car on devient le protecteur de l'une , et le protégé de l'autre ; et, quoi que l'on puisse dire, un honnête homme n'aura jamais de meilleur ami que sa femme.

Que s'il reste au fond de votre âme quelque répugnance à formel de nouveaux engagements , vous ne pouvez trop vous hâter de la détruire pour votre honneur et pour mon repos; car je ne serai jamais contente de vous et de moi que quand vous serez en effet tel que vous devez être , et que vous aimerez les dcA'oirs que vous avez à remplir. Eh ! mon ami , je devrais moins craindre cette réj ugnance qu'un empressement trop relatif à vos anciens penchants. Que ne fais-je point p ur m'acquitter auprès de vous? Je tiens [)lus que je n'avais promis. N'est-ce pas aussi Julie que je vous donne? n'aurez-vous pas la meilleure partie de moi-même , et n'en serez-vous pas plus cher à l'autre? Avec quel charme alors je me livrerai sans contrainte à tout mon attachement pour vous! Oui, portez-lui la foi que vous m'avez jurée; que votre cœur remplisse avec elle tous les engagements qu'il prit avec moi ; qu'il lui rende , s'il est possible , tout ce que vous redevez au mien. 0 Saint-Preux 1 je lui transmets cette ancienne dette. Souvenez-vous (qu'elle n'est pas facile à payer.

Voilà, mon ami, le moyen que j'imagine de nous réunir sans danger, en vous donnant dans notre famille la même place que vous tenez dans nos cœurs. Dans le nœud cher et sacré qui nous unira tous, nous ne serons plus entre nous que des sœurs et des frères; vous ne serez plus votre propre ennemi ni le notre; les plus doux sentiments, devenus légitimes, no seront plus dangc-

reu\; <iuand il ne faudra plus les étouffer, on n'aura plus à les craindre. Loin de résister à des scntinoents si charmants, nous en ferons à la fois nos devoirs et nos plaisirs : c'est alors que nous nous aimerons tous plus parfaitement, et que nous goûterons véritablement réunis les charmes de l'amitié , de l'amour, et de l'innocence. Que si, dans l'emploi dont vous vous chargez, le ciel récompense du bonheur d'être père le soin que vous prendrez de nos enfants , alors vous connaîtrez par vous-même le prix de ce que vous aurez fait pour nous. Comblé des vrais biens de l'humanité , vous apprendrez à porter avec plaisir le doux fardeau d'une vie utile à vos proches ; vous sentirez enfin ce que la vaine sagesse des méchants n'a jamais pu croire, qu'il est un bonheur réservé dès ce monde aux seuls amis de la vertu.

Réfléchissez à loisir sur le parti que je vous propose , non pour savoir s'il vous convient , je n'ai pas besoin Ij-dessus de votre nîponse, mais s'il convient à madame d'Orbe, et si vous pouvez faire son bonheur comme elle doit faire le vôtre. Vous savez comment elle a rempli ses devoirs dans tous les étals de son sexe : sur ce qu'elle est, jugez de ce qu'elle a droit d'exiger. Elle aime comme Julie , elle doit être aimée comme elle. Si vous sentez pouvoir la mériter, paHez ; mon amitié tentera le reste, et se promet tout de la sienne : mais si j'ai trop espéré devons, au moins vous êtes honnête homme , et vous connaissez sa délicatesse ; vous ne voudriez pas d'un bonheur qui lui coûterait le sien : que votre cœur soit digne d'elle , ou qu'il ne lui soit jamais offert.

Encore une fois, consultez-vous bien : pesez votre réponse avant de la faire. Quand il s'agit du sort de la vie , la prudence ne permet pas de se déterminer légèrement; mais toute délibération légère est un crime , quand il s'agit du destin de l'âme et du choix de la vertu. Fortifiez la vôtre, ô mon bon ami, de tous les secours de la sagesse. La mauvaise honte m'empêcherait-elle de vous rappeler le plus nécessaire? Vous avez de la religion; mais j'ai peur que vous n'en tiriez pas tout l'avantage qu'elle offre dans la conduite de la vie , et que la hauteur philosophique ne dédaigne la simplicité du chrétien. Je vous ai vu, sur ]:• prière, des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous , cet acte d'humilité ne nous est d'aucun fruit; et Dieu, nous ayant donné dans la conscience tout ce qui peut nous perler au bien, nous abandonne ensuite à nousaiémes , et laisse agir notre liberté. Ce n'est pas là, vous le savez,

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la doctrine de S. Paul, ni celle qu'on professe dans notre Église. Nous sommes libres , il est vrai; mais nous sommes ignorants, faibles, portés au mal. Et d'où nous viendraient la lumière et la force, si ce n'est de celui qui en est la source ? et pourquoi les obtiendrions-nous, si nous ne daignons pas les demander? Prenez garde , mon ami , qu'aux idées sublimes que vous vous faites du grand Être , l'orgueil humain ne mêle des idées basses qui se rapportent à l'homme ; comme si les moyens qui soulagent notre faiblesse convenaient à la puissance divine, et qu'elle eût besoin d'art comme nous pour généraliser les choses afin de les traiter plus facilement ! Il semble , à vous entendre , que ce soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu; vous craignez qu'une attention partagée et continuelle ne la fatigue, et vous trouvez bien plus beau qu'elle fasse tout par dos lois générales, sans doute parce qu'elles lui coûtent moins de soin. 0 grands philosophes : que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes commodes, et de lui abréger le travail !

A quoi bon lui rien demander? dites-vous encore : ne connait-ii pas tous nos besoins? n'est-il pas notre père pour y pourvoir ? savons-nous mieux que lui ce qu'il nous faut ? et voulons-nous noire bonheur plus véritablement qu'il ne le veut lui-même? Cher Saint- Preux, que de vains sophismes ! Le plus grand de nos besoins , le seul auquel nous pouvons pourvoir, est celui de sentir nos besoins ; et le premier pas pour sortir de noire misère est de la connaître. Soyons humbles pour être sages; voyous notre faiblesse, et nous serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence; ainsi régnent à la fois la grâce et la liberté. Esclaves par notre faiblesse, nous sommes libres par la prière; car il dépend de nous de demander et d'obtenir la force qu'il ne dépend pas de nous d'avoir par nous-mêmes.

Apprenez donc à ne pas prendre toujours conseil de vous seul dans les occasions difficiles , mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence, et sait faire le meilleur parti du parti qu'il nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine, même de celle qui n'a que la vertu pour objet, est un excès de confiance qui nous fait juger de l'avenir par le présent, et, par un moment, delà vie entière. On se sent ferme un instant, et l'on compte n'être jamais ébranlé. Plein d'un orgueil que l'expérience confond tous les jours, on croit n'avoir plus à craindre un piège une fois évité. Le modeste langage

SIXIK.Mli PAHÏIE. 623

de la vaillance est, Je fus brave un loi jour; mais celui qui dit, Je suis brave, ne sait ce qu'il sera demain ; et tenant [mur sienne une valeur qu'il ne s'est pas donnée, il mérite delà perdre au moment de s'en servir.

Que tous nos projets doivent être ridicules , que tous nos raisonnements doivent être insensés devant l'Être pour qui les temps n'ont point de succession, ni les lieux de distance ! Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous , nous ne voyons que ce qui nous louche : quand nous aurons changé de lieu, nos jugements seront tout contraires , et ne seront pas mieux fondés. Nous réglons l'avenir sur ce qui nous convient aujourd'hui, sans savoir s'il nous conviendra demain; nous jugeons de nous comme étant toujours les mêmes, et nous changeons tous les jours. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons, si nous voudrons ce que nous voulons, si nous serons ce que nous sommes, si les objets étrangers elles altérations de nos corps n'auront pas autrement modifié nos âmes, et si nous ne trouverons pas noire misère dans ce que nous aurons arrangé pour noire bonheur? Montrez-moi la règle de la sagesse humaine, et je vais la prendre pour guide. Mais si sa meillem-e leçon est de nous apprendre à nous défier d'elle , recourons à celle qui ne trompe point , et faisons ce qu'elle nous inspire. Je lui demande d'éclairer mes conseils ; demandez-lui d'éclairer vos résolutions. Quelque pai'ti que vous preniez, vous ne voudrez que ce qui est bon et honnête , je le sais bien : mais ce n'est pas assez encore; il faut vouloir ce qui le sera toujours; et ni vous ni moi n'en sommes les juges.

vu. — DE SAINT-PREUX A MADAME DE WOLMAR.

Julie! une lettre de vous!... après sept ans de silence!... Oui, c'est elle; je le vois, je le sens : mes yeux méconnailraienl-ils des traits que mon cœur ne peut oublier } Quoi ! vous vous souvenez, démon nom! vous le savez encore écrire!... En formant ce nom", votre main n'a-t-elle point tremblé.'... Je m'égare, et c'est votre faute. La forme, le pli , le cachet , l'adresse , toul dans celle lettre m'en rappelle de trop différentes. Le cœur et la main sem-

' On a dit que Saint-Preux était un nom controuvé. Peut-être le véritable était-il sur l'adresse.

l)Icnl se contredire. Ah! deviez vous employer la morue écriîure pour tracer d'autres sentiments?

Vous trouverez peut-être que songer si fort à vos anciennes lettres c'est trop justifier la dernière. Vous vous trompez. Je me sens h\c>\ ; je ne suis plus le même , ou vous n'êtes plus la même ; et ce qui me le prouve , est qu'excepté les charmes et la bonté , lout ce que je retrouve en vous de ce que j'3' trouvais autrefois m'est un nouveau sujet de surprise. Cette observation répond d'avance à vos craintes. Je ne me fie point à mes forces, mais au sentiment qui me dispense d'y recourir. Plein de tout c« qu'il faut que j'honore en celle que j'ai cessé d'adorer, je sais à quels respects doivent s'élever mes anciens hommages. Pénétré de la plus tendre reconnaissance , je vous aime autant que jamais, il est vrai ; mais ce qui m'attache le plus à vous est le retour de ma raison. Elle vous montre à moi telle que vous êtes ; elle vous sert mieux que l'amour même. Non, si j'étais resté coupable, vous ne me seriez pas aussi chère.

Depuis que j'ai cessé de prendre le change , et que le pénétrant Wolmar m'a éclairé sur mes vrais sentiments, j'ai mieux "appris à me connaître , et je m'aiarme moins de ma faiblesse. Qu'elle abuse mon imagination, que cette erreur me soit douce encore ; il suffit pour mon repos qu'elle ne puisse plus vous offenser, et la chimère qui m'égare à sa poursuite me sauve d'un danger réel.

0 Julie ! il est des impressions éternelles que le temps ni les soins n'effacent point. La blessure guérit , mais la marque reste; el cette marque est un sceau respecté qui préserve le cœur d'une autre atteinte. L'inconstance et l'amour sont incompatibles : l'amant qui change ne change pas; il commence ou finit d'aimer. Pour moi , j'ai fini ; mais , en cessant d'être à vous , je suis resté sous votre garde. Je ne vous crains plus; mais vous m'empêchez d'en craindre une autre. Non , Julie, non, femme respectable, vous ne verrez jamais en moi que l'ami de votre personne et l'amant de vos vertus ; mais nos amours , nos premières et uniques amours, ne sortiront jamais de mon cœur. La fleur de mes ans ne se flétrira point dans ma mémoire. Dussé-je vivre de» siècles entiers, le doux t( mps de ma jeunesse ne peut ni renaître pour moi, ni s'elîacer de mon souvenir. Nous avons beau n'être plus les mê- '.nos , je ne puis c blier ce (}ue nous avons été. Mais parlons de voire cousine.

Chère amie, il faut l'avouer, depuis que je n'ose plus contempler vos charmes je deviens plus sensible aux siens. Quels yeu.K peuvent errer toujours de beautés en beautés, sans jamais se fixer sur aucune.' Les miens l'ont revue avec trop de plaisir peut-être, et depuis mon éloignement, ses traits, déjà gravés dans mon cœur , y font une impression plus profonde. Le sanctuaire est fermé, mais son image est dans le temple. Insensiblement je deviens pour elle ce que j'aurais été si je ne vous avais jamais vue; et il n'appartenait qu'à vous seule de me faire sentir la différence de ce qu'elle m'inspire à l'amour. Les sens , libres de celte passion terrible, se joignent au doux sentiment de l'amitié. Devient-elle amour pour cela? Julie, ah ! quelle différence ! Où est l'enthousiasme ? où est l'idolâtrie.' où sont ces divins égarements de la raison, plus brillants, plus sublimes, plus forts, meilleurs cent fois que la raison même ? Un feu passager m'embrase, un délire d'un moment me saisit, me trouble, et me quitte. Je retrouve entre elle et moi deux amis qui s'aiment tendrement, et qui se le disent. Mais deux amants s'aiment-ils l'un l'autre.' Non; vous et moi sont des mots proscrits de leur langue : ils ne sont plus deux, ils sont un.

Suis-je donc tranquille en effet.' Comment puis-je l'être.' Elle est charmante , elle est votre amie et la mienne : la reconuaissatice m'attache à elle ; elle entre dans mes souvenirs les plus doux. Que de droits sur une âme sensible! et comment écarter un sentiment plus tendre de tant de sentiments si bien dus? Hélas! il est dit qu'entre elle et vous je ne serai jamais un moment paisible.

Femmes! femmes! objets chers et funestes, que la nature orna pour notre supplice , qui punissez quand on vous brave , qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont également nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément!... Beauté, charme, attrait, sjTnpathie, être ou chimère inconcevable, abimc de douleurs et de voluptés! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on t'a fait naître , malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! C'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain. 0 Julie ! ô Claire ! que vous me vendez cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi!... J'ai vécu dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon cœur! Celles du lac de Genève ne ressemblent pas plus aux flots du vaste Océan. L'un n'a que des ondes vives et cour-

62C LA NOUVELLE UELOISE.

tes, doiUle perpétuel tranchant agite, émeut, submerge quelquefois , sans jamais former de long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque insensible ; on croit ne pas sortir de la place , et l'on arrive au bout du monde.

Telle est la différence de l'effet qu'ont produit sur moi vos attraits et les siens. Ce premier, cet unique amour qui fit le destin de ma vie , et que rien n'a pu vaincre que lui-même , était né sans que je m'en fusse aperçu ; il m'entrainail, que je l'ignorais encore : je me perdis sans croire m'ctre égaré. Durant le vent j'étais au ciel ou dans les abimes; le calme vient, je ne sais plus où je suis. Au contraire, je vois, je sens mon trouble auprès d'elle, et me le figure plus grand qu'il n'est ; j'éprouve des transports passagers et sans suite ; je m'emporte un moment, et suis paisil)le un moment après : l'onde tourmente en vain le vaisseau , le vent n'enfle point les voiles; mon cœur, content de ses charmes, ne leur prête point son illusion ; je la vois plus belle que je ne l'imagine , et je la redoute plus de près que de loin : c'est presque l'effet contraire à celui qui me vient de vous, et j'éprouvais constamment l'un et l'autre à Ciarens.

Depuis mon départ il est vrai qu'elle se présente à moi quelquefois avec plus d'empire. Malheureusement il m'est difficile de la voir seule. Enfin je la vois, et c'est bien assez; elle ne m'a pas laissé de l'amour, mais de l'inquiétude.

Voilà fidèlement ce que je suis pour l'une et pour l'autre. Tout le reste de votre sexe ne m'est plus rien ; mes longues peines me l'ont fait oublier,

È fornlto 'l niio tempo a raezzo gli anni •.

Le malheur m'a tenu lieu de force pour vaincre la nature et triompher des tentations. On a peu de désirs quand on souffre; et vous m'avez appris à les éteindre en leur résistant. Une grande passion malheureuse est un grand moyen de sagesse. Mon cœur est devenu , pour ainsi dire , l'organe de tous mes besoins ; je n'en ai point quand il est tranquille. Laissez-le en paix l'une et l'autre, et désormais il l'est pour toujours.

Dans cet état qu'ai-je à craindre de moi-même , et par quelle précaution cruelle voulez-vous m'ôler mon bonheur, pour ne pas

' Ma carrière est Cuie au milieu de mes ans.

m'exposer à le perdre? Quel caprice de m'avoir fait coiïil)allrc et vaincre, pour m'enlever le prix après la vicloire ! N'est-ce pas vous qui rendez blâmable un danger bravé sans raison? Pourquoi m'avoir appelé près de vous avec lanl de risques? ou pourquoi m'en bannir quand je suis digne d'y rester? Deviez-vous laisser prendre à votre mari tant de peine à pure perle? Que ne le faisiezvous renoncer à des soins que vous aviez résolu de rendre inutiles ? Que ne lui disiez-vous : Laissez-le au bout du monde, puisque aussi bien je l'y veux renvoyer? Ilélasl plus vous craignez pour moi, plus il faudrait vous hâter de me rappeler. Non, ce n'est pas près de vous qu'est le danger, c'est en votre absence j et je ne vous crains qu'où vous n'êtes pas. Quand cette redoutable Julie me poursuit , je me réfugie auprès de madame de Wolmar, et je suis tranquille : où fuirai-je, si cet asile m'est ôté? Tous les temps, tous les lieux me sont dangereux loin d'elle; partout je trouve Claire ou Julie. Dans le présent , l'une et l'autre m'agite à son tour : ainsi mon imagination toujours troublée ne se calme qu'à voire vue , et. ce n'est qu'auprès de vous que je suis en sûreté contre moi. Comment vous expliquer le changement que j'éprouve en vous abordant ? Toujours vous exercez le même empire , mais son effet est tout opposé : en réprimant les transports que vous causiez autrefois , cet empire est plus grand , plus sublime encore ; la paix , la sérénité succèdent au trouble des passions ; mon cœur, toujours formé sur le vôtre, aima comme lui, et devient paisible à son exemple. Mais ce repos passager n'est qu'une trêve ; et j'ai beaum'élever jusqu'à vous en votre présence, je retombe en moimême en vous quittant. Julie , en vérité je crois avoir deux âmes , dont la bonne est en dépôt dans vos mains. Ah ! voulez-vous me séparer d'elle ?

Mais les erreurs de vos sens vous alarment ; vous craignez les restes d'une jeunesse éteinte par les ennuis; vous craignez poulies jeunes personnes qui sont sous votre garde ; vous craignez de moi ce que le sage Wolmar n'a pas craint ! 0 Dieu ! que toutes ces frayeurs m'humilient ! Estimez-vous donc votre ami moins que le dernier de vos gens? Je puis vous pardonner de mal penser de moi, jamais de ne vous pas rendre à vous-même l'honneur que vous vous devez. Non , non ; les feux dont j'ai brûlé m'ont purifié ; je n'ai plus rien d'un homme ordinaire. Après ce que je fus, si je pouvais être vil un moment, j'irais me cacher au bout du monde, et ne me croirais jamais assez loin de vous.

Quoi! je troublerais cet ordre aimable que j'admirais avec tant de plaisir ! je souillerais ce séjour d'inuoceiicc et de paix que j'habitais avec tant de respect! je pourrais cire assez lâche... Eh! comment le plus corrompu des hommes ne scrait-il pas touché d'un si charmant tableau? comment ne reprendrait-il pas dans cet asile l'amour de l'honnêteté ? Loin d'y porter ses mauvaises mœurs, c'est là qu'il irait s'en défaire... Qui.' moi, Julie, moi.'... si tard?... sous vos yeux ? Chère amie, ouvrez-moi votre maison sans crainte ; elle est pour moi le temple de la vertu ; partout j'y vois son simulacre auguste, et ne puis servir qu'elle auprès de vous. Je ne suis pas un ange, il est vrai; mais j'iiabiterai leur demeure, j'imiterai leurs exemples : on les fuit quand on ne leur veut pas ressembler.

Vous le voyez , j'ai peine à venir au point principal de votre lettre , le premier auquel il fallait songer , le seul dont je m'occuperais si j'osais prétendre au bien qu'il m'annonce. 0 Julie ! àme bienfaisante ! amie incomparable ! en m'offrant la digne moitié de vous-même , et le plus précieux trésor qui soit au monde après vous , vous faites plus , s'il est possible , que vous ne files jamais pour moi. L'amour, l'aveugle amour put vous forcer à vous donner ; mais donner votre amie est une preuve d'estime non suspecte. Dès cet instant je crois vraiment être homme de mérite, car je suis honoré de vous. Mais que le témoignage de cel honneur m'est cruel! En l'acceptant je le démentirais, et pour le mériter il faut que j'y renonce. Vous me connaissez ; jugez-moi. Ce n'est pas assez que votre adorable cousine soit aimée ; elle doit l'être comme vous, je le sais : le sera-t-elle .' le peut-elle être.' et dépend-il de moi de lui rendre sur ce point ce qui lui est dû? Ah! si vous vouliez m'unir avec elle , que ne me laissiez-vous un cœur à lui donner , un cœur auquel elle inspirât des sentiments nouveaux, dont il lui put offrir les prémices? En est-il un moins digne d'elle que celui qui sut vous aimer? Il faudrait avoir l'âme libre et paisible du bon et sage d'Orbe, pour s'occuper d'elle seule à son exemple; il faudrait le valoir pour lui succéder; autrement la comparaison de son ancien état lui rendrait le dernier plus insupportable; cl l'amour faible et distrait d'un second époux, loin de la consoler du premier , le lui ferait regretter davantage. D'un ami tendre et reconnaissant elle aurait fait un mari vulgaire. Gagnerait-elle à cet échange? Elle y perdrait doublement. Son cœur délicat et sensible sentirait trop cette perte ; et mot, comment sup-

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porterais-je le spectacle continuel d'une tristesse ilont je serais cause , et dont je ne pourrais la guérir? Hélas ! j'en mourrais de douleur même avant elle. Non, Julie, je ne ferai point mon bonheur aux dépens du sien. Je l'aime trop pour l'épouser.

Mon bonheur? Non. Serais-je heureux moi-même en ne la rendant pas heureuse? L'un des deux peut-il se faire un sort exclusif dans le mariage? Les biens , les maux n'y sont-ils pas communs , malgré qu'on en ait? et les chagrins qu'on se donne l'un à l'autre ne retombent-ils pas toujours sur celui qui les cause ? Je serais malheureux par ses peines , sans cire heureux par ses bienfaits. Grâces, beauté, mérite , attachement , fortune , tout concourrait à ma félicité; mon cœur, mon cœur seul empoisonnerait tout cela, et me rendrait misérable au sein du bonheur.

Si mon état présent est plein de charme auprès d'elle, loin que ce charme put augmenter par une union plus étroite , les plus doux plaisirs que j'y goûte me seraient ôtés.Sonhumeur badine peut laisser un aimable essor à son amitié , mais c'est quand elle a des témoins de sescarcsses. Je puis avoir quelque émotion trop \-ive auprès d'elle , mais c'est quand votre présence me disirait de vous. Toujours entre elle et moi dans nos téte-à-tète , c'est vous qui nous les rendez délicieux. Plus notre attachement augmente , plus nous songeons aux chaînes qui l'ont formé ; le doux lien de notre amitié se resserre, et nous nous aimons pour parler de vous. Ainsi mille souvenirs chers à votre amie, plus chers à votre ami , les réunissent : unis par d'autres nœuds , il y faudra renoncer. Ces souvenirs trop charmants ne seraient-ils pas autant d'infidélités envers elle? Et de quel front prendrai-je une épouse respectée et chérie, pour confidente des outrages que mon cœur lui ferait malgré lui ! Ce cœur n'oserait donc plus s'épancher dans le sien , il se fermerait à son abord. N'osant plus lui parler de vous , bientôt je ne lui parlerais plus de moi. Le devoir, l'honneur, en m'imposanl pour elle une réserve nouvelle , me rendraient ma femme étrangère , et je n'aurais plus ni guide ni conseil pour éclairer mou àme et corriger mes erreurs. Est-ce là l'hommage qu'elle doit attendre.' Est-ce là le tribut de tendresse et de reconnaissance que j'irais lui porter? Est-ce ainsi que je ferais son bonheur et le mien ?

Julie, oubliâtes-vous mes serments avec les vôtres? Pour moi , je ne les ai point oubliés. J'ai tout perdu; ma foi seule m'est restée; elle me restera jusqu'au tombeau. Je n'ai pu vivre à vous;

je mourrai libre. Si l'engagement en était à prendre, je le prendrais aujourd'hui : car si c'est un devoir de se marier , un devoir plus indispensable encore est de ne faire le maliieur de personne ; et tout ce qui me reste à sentir en d'autres nœuds , c'est l'éternel regret de ceux auxquels j'osai prétendre. Je porterais dans ce lieu sacré l'idée de ce que j'espérais y trouver une fois : cette idée ferait mon supplice et celui d'une infortunée. Je lui demanderais compte des jours heureux que j'attendis de vous. Quelles comparaisons j'aurais à faire! quelle femme au monde les pourrait soutenir? Ah! comment me consolerais-je à la fois de n'être pas à vous , et d'être à une autre?

Chère amie , n'ébranlez point des résolutions dont dépend le repos de mes jours ; ne cherchez point à me tirer de l'anéantissement où je suis tombé , de peur qu'avec le sentiment de mon existence je ne reprenne celui de mes maux , et qu'un état violent ne rouvre toutes mes blessures. Depuis mon retour j'ai senti , sans m'en alarmer, l'intérêt plus vif que je prenais à votre amie ; car je savais bien que l'état de mon cœur ne lui permettrait jamais d'aller trop loin ; et voyant ce nouveau goût ajouter à l'attachement déjà si tendre que j'eus pour elle dans tous les temps, je me suis félicité d'une émotion qui m'aidait à prendre le change, et me faisait supporter votre image avec moins de peine. Cette émotion a quelque chose des douceurs de l'amour, et n'en a pas les tourments. Le plaisir de la voir n'est point troublé par le désir (le la posséder; content de passer ma vie entière comme j'ai passé cet hiver, je trouve entre vous deux cette situation paisible ' et douce qui tempère l'austérité de la vertu et rend ses leçons aimables. Si quelque vain transport m'agite un moment , tout le réprime et le fait taire : j'en ai trop vaincu de plus dangereux, pour qu'il m'en reste aucun à craindre. J'honore votre amie comme je l'aime, et c'est tout dire. Quand je ne songerais qu'à mon intérêt, tous les droits de la tendre amitié me sont trop chers auprès d'elle pour que je m'expose à les perdre en cherchant à les étendre; et je n'ai pas même eu besoin de songer au respect que je lui dois, pour ne jamais lui dire un seul mol dans le lêlc-à-tête qu'elle eut

' Il a dit pr<^cist'mcnt le contraire quelques papes auparavant. Le pauvre philosophe, entre deux jolies femmes, me parait dans un plaisant enii>arras : on dirait qu'il veut n'aimer ni l'une ni l'autre, aliu de les aimer toutes deux.

besoin d'interpréior ou de ne pas entendre. Que si pcut-ôtre elle a trouvé qui Iquefois un peu trop d'eaipressemenl dans mes manières, sûrement eile n'a point vu dans mon cœur la volonté de le témoigner. Toi que je fus six mois auprès d'elle, tel je serai toute ma vie. Je ne connais rien après vous de si parfait qu'elle; mais, fut-elle plus parfaite i\ue vous encore , je sens qu'il faudiait n'avoir jamais été votre amant pour pouvoir devenir le sien.

Avant d'achever cette lettre, il faut vous dire ce que je pense de la vôtre. J'y trouve, avec toute la prudence de la vertu, les scru pules d'une âme craintive qui se fait un devoir de s'épouvanter et croit qu'il faut tout craindre pour se garantir de tout. Celte ex tréme timidité a son danger, ainsi qu'une confiance excessive. Ei nous montrant sans cesse des monstres où il n'y en a point , ell nous épuise à combattre des chimères; et à force de nous effaroucher sans sujet , elle nous tient moins en garde contre les périls véritables, et nous les laisse moins discerner. Relisez quelquefois la lettre que mylord Edouard vous écrivit l'année dernière au sujet de votre mari : vous y trouverez de bons avis à votre usage à plus d'un égard. Je ne blâme point votre dévotion ; elle est touchante , aimable et douce comme vous; elle doit plaire à votre mari même. Mais prenez garde qu'à force de vous rendre timide et prévoyante, elle ne vous mène auquiétisme par une roule opposée, et que, vous montrant partout du risque à courir, elle ne vous empêche enthi d"ac<iuiescer à rien. Chère amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre , et que pour y viwe on a toujours quelque combat à rendre contre soi? Occupons-nous moins des dangers que de nous , afin de tenir notre âme prête à tout événement. Si chercher les occasions c'est mériter d'y succomber, les fuir avec trop de soin c'est souvent nous refuser à de grands devoirs; et il n'est pas bon de songer sans cesse aux tentations, même pour les éviter. Ou ne me verra jamais rechercher des moments dangereux ni des tête-à-tête avec des femmes; mais dans quelque situation que me place désormais la Providence , j'ai pour sûreté de moi les huit mois que j'ai passés à Clarens , et ne crains plus que personne m'ôte le prix que vous m'avez fait mériter. Je ne serai pas plus faible que je ne l'ai été ; je n'aurai pas de plus grands combats à rendre : j'ai senti l'amertume des remords ; j'ai goûté les douceurs de la victoire. Après de telles comparaisons on n'hésite plus sur le choix; tout, jusqu'à mes fautes passées, m'est garant do l'avenir.

Sans vouloir entrer avec vous dans de nouvelles discussions sur l'ordre de l'univers et sur la direction des êtres qui le composent , je me contenterai de vous dire que, sur des questions si fort au-dessus de l'homme , il ne peut juger des choses qu'il ne voit pas que par induction sur celles qu'il voit , et que toutes les analogies sont poui- ces lois générales que vous scmblez rejeter. La raison même , et les plus salues idées que nous pouvons nous former de l'Être suprême , sont très-favorables à cette opinion ; car, bien que sa puissance n'ait pas besoin de méthode pour abréger le travail, il est digne de sa sagesse de préférer pourtant les voies les plus simples, afin qu'il n'y ait rien d'inutile dans les moyens non plus que dans les effets. En créant l'homme, il l'a doué de toutes les facultés nécessaires pour accomplir ce qu'il exigeait de lui ; et quand nous lui demandons le pouvoir de bien faire, nous ne lui demandons rien qu'il ne nous ait déjà donné. 11 nous a donné la raison pour connaître ce qui est bien , la conscience pour l'aimer ' , et la Uberté pour le choisir. C'est dans ces dons sublimes que consiste la grâce divine ; et comme nous les avons tous reçus , nous en sommes tous comptables.

J'entends beaucoup raisonner contre la liberté de Ihomme, et je méprise tous ces sophismes, parce qu'un raisonneur a beau me prouver que je ne suis pas libre , le sentiment intérieur, plus fort que tous ces arguments , les dément sans cesse; et, quelque parti que je prenne dans quelque délibération que ce soit , je sens parfaitement qu'il ne tient qu'à moi de prendre le parti contraire. Toutes ces subtilités de l'école sont vaines précisément parce qu'elles prouvent trop , qu'elles combattent tout aussi bien la vérité que le mensonge , et que, soit que la liberté existe ou non,' elles peuvent servir également à prouver qu'elle n'existe pas. A entendre ces gens-là , Dieu même ne serait pas libre , et ce mot de liberté n'aurait aucun sens. Ils triomphent, non d'avoirrésolu la question, mais d'avoir mis à sa place une chimère. Ils commencent par supposer que tout être intelligent est purement passif; et puis ils déduisent de cette supposition des conséquences pour prouver qu'il n'est pas actif. La commode méthode qu'ils ont trouvée là ! S'ils accusent leurs adversaires de raisonner de même, ils ont tort. Nous ne nous supposons point actifs et libres, nous sentons que nous le sommes.

I Saint-Preux fait de la conscience morale un sentiment, cl non pas un jugement; ce qui est contre les délinitions des philosoplies. Je crois pourtant qu'en ceci leur prétendu coiifiére a rai&uu.

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C'est à eux de prouver non-seulement que ce sentiment pourrait nous tromper, mais qu'il nous trompe en effet '. L'évèque de Cloyne a démontré que , sans rien changer aux apparences , la matière et les corps pourraient ne pas exister : est-ce assez pour affirmer qu'ils n'existent pas ? En tout ceci la seule apparence coûte plus que la réalité : je m'en tiens à ce qui est plus simple.

Je ne crois donc pas qu'après avoir pourvu de toute manière aux besoins de l'homme, Dieu accorde à l'un plutôt qu'à l'autre des secours extraordinaires, dont celui qui abuse des secours communs à tous est indigne , et dont celui qui en use bien n'a pas besoin. Cette acception de personnes est injurieuse à la justice divine. Quand cette dure et décourageante doctrine se déduirait de l'Écriture elle-même , mon premier devoir n'est-il pas d'honorer Dieu? Quelque respect que je doive au texte sacré , j'en dois plus encore à son auteur; et j'aimerais mieux croire la Bible falsifiée ou inintelligible , que Dieu injuste ou malfaisant. S. Paul ne veut pas que le vase dise au potier. Pourquoi m'as-tu fait ainsi? Cela est fort bien, si le potier n'exige du vase que des sers'ices qu'il l'a mis en état de lui rendre ; mais s'il s'en prenait au vase de n'être pas propre à un usage pour lequel il ne l'aurait pas fait, le vase auraitil tort de lui dire , Pourquoi m'as-tu fait ainsi ?

S'ensuit-il de là que la prière soit inutile ? A Dieu ne plaise que je m'ôte cette ressource contre mes faiblesses! Tous les actes de l'entendement qui nous élèvent à Dieu nous portent au-dessus de nous-mêmes; en implorant son secours, nous apprenons à le trouver. Ce n'est pas lui qui nous change, c'est nous qui nous changeons en nous élevant à lui '. Tout ce qu'on lui demande comme il faut, on se le donne ; et , comme vous l'avez dit, on augmente sa force en reconnaissant sa faiblesse. Mais si l'on abuse de l'oraison et qu'on devienne mystique , on se perd à force de s'élever ; en cherchant la grâce, on renonce à la raison ; pour obtenir un don du ciel,

' Ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit. Il s'agit de savoir si la volonté se détermine sans cause , ou quelle est la cause qui détermine la volonté.

* Kotre galant philosophe, après avoir imité la conduite d'Abélard, semble en vouloir prendre aussi la doctrine. Leurs sentiments sur la prière ont beaucoup de rapport. Bien des gens , relevant cette hérésie, trouveront qu'il eût mieux valu persister dans l'égarement que de tomber dans l'erreur. Je ne pense pas ainsi. C'est un petit mal de se Irompej; c'en est un grand de se mal conduire. Ceci ne contredit point, à mon avis, ce que j'ai dit ci-devant sur le danger des fausses maximes de morale. Mais il faut laisser quelque chose à faire au lecteur.

011 en foule aux pieds un autre ; en s'obstinant à vouloir qu'il nous éclaire, on s'oie les lumières qu'il nous a données. Qui sommes-nous pour vouloir forcer Dieu de faire un miracle?

Vous le savez, il n'y a rien de bien qui n'ait un excès blâmable, même la dévotion qui tourne en délire. La vôtre est trop pure pour arriver jamais à ce point ; mais l'excès qui produit l'égarement commence avant lui ; et c'est de ce premier terme que vous avez à vous défier. Je vous ai souvent entendue blâmer les extases des ascétiques : savez-vous comment elles viennent? en prolongeant le temps qu'on donne à la prière plus que ne le permet la faiblesse humaine. Alors l'esprit s'épuise , l'imagination s'allume et donne des visions; on devient inspiré , prophète , et il n'y a plus ni sens ni génie qui garantisse du fanatisme. Vous vous enfermez fréquemment dans votre cabinet, vous vous recueillez, vous priez sans cesse; vous ne voyez pas encore les piétistes ' , mais vous lisez leurs livres. Je n'ai jamais blâmé votre goût pour les écrits du bon Fénelon; mais que faites-vous de ceux de sa disciple? Vous lisez Murait : je le lis aussi ; mais je choisis ses lettres , et vous choisissez son instinct divin. Voyez comment il a fini , déplorez les égarements de cet homme sage , et songez à vous. Femme pieuse et chrétienne , allez-vous n'être plus qu'une dévote?

Chère et respectable amie, je reçois vos avis avec la docilité d'un enfant, et vous donne les miens avec le zèle d'uu père. Depuis que la vertu , loin de rompre nos liens , les a rendus indissolubles, ses devoirs se confondent avec les droits de l'amitié. Les mêmes leçons nous conviennent, le même intérêt nous conduit. Jamais nos ccfeurs ne se parlent , jamais nos yeux ne se rencontrent , sans offrir à tous deux un objet d'honneur et de gloire qui nous élève conjointement ; et la perfection de chacun de nous importera toujours à l'autre. Mais si les délibérations sont communes , la décision ne l'est pas ; elle appartient à vous seule. 0 vous qui files toujours mon sort, ne cessez point d'en être l'arbitre ; pesez mes réflexions, prononcez : quoi que vous ordonniez de moi , je me soumets : je serai digne au moins que vous ne cessiez pas de me conduire.

■ Sorle de fous qui avaient la fantaisie d'iMre clirélicns, et de suivre l'Évaiifiilc à la Icllre; à peu près comme sont aujourd'hui les méthodistes en An;;leterre, les moraves en Allemagne, les jansénistes en France; excepté pourtant qu'il ne manque à ces derniers que d'être les maîtres, pour être plus durs et plus intolérants que leurs ennemis.

Dussé-jc ne vous plus revoir, vous me serez toujours présente , vous présiderez toujours à mes actions ; clussicz-vous m'ôlcr fliouncur d'élever vos enfants, vous me m'ôterez point les vertus que je tiens de vous : ce sont les enfants de votre âme, la rnienne les adopte, et rien ne les lui peut ravir.

Parlez-moi sans détour, Julie. A présont que je vous ai bien expliqué ce que je sens et ce que je pense, dites-moi ce qu'il faut que je fasse. Vous savez à quel point mon sort est lié à celui de mon illustre ami. Je ne l'ai point consulté dans celte occasion ; je ne lui ai montré ni cette lettre ni la vôtre. S'il apprenil que vous désapprouviez son projet, ou plutôt celui de votre époux, il le désapprouvera lui-même ; et je suis bien éloigné d'en vouloir tirer une objection contre vos scrupules; il convient seulement qu'il les ignore jusqu'à votre entière décision. En attendant je trouverai , pour différer notre départ, des prétextes qui pourront le surprendre, mais auxquels il acquiescera sûrement. Pour moi, j'aime mieux ne vous plus voir que de vous revoir pour vous dire un nouvel adieu. Apprendre à vivre chez vous en étranger est une humiliation que je n'ai pas méritée.

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