‹ La nouvelle HéloïseChapitre 206 sur 214 · V. — DE MADAME D'ORBE A MADAME DE WOLMAR · texte numérisé non relu

V. — DE MADAME D'ORBE A MADAME DE WOLMAR

J'ai bien des griefs, cousine, à la charge de ce séjour. Le plus grave est qu'il me donne envie d'y rester. La ville est charmante, les habitants sont hospitaliers , les mœurs sont honnêtes; el la Uberté , que j'aime sur toutes choses , semble s'y être réfugiée. Plus îe contemple ce petit État , plus je trouve qu'il est beau d'avoir une patrie; et Dieu garde de mal tous ceux qui pensent en avoir

une , et n'ont pourtant qu'un pays ! Pour moi , je sons que si j'é tais née dans celui-ci, j'aurais l'àme toute romaine. Je n'oserais pourtant pas trop dire à présent,

Rome n'est plus à Rome , elle est toute où Je suis;

car j'aurais peur que dans ta malice tu n'allasses penser le contraire. Mais pourquoi donc Rome, et toujours Rome.' Restons à Genève.

Je ne te dirai rien de l'aspect du pays. Il ressemble au nôtre, excepté qu'il est moins montueux, plus champêtre, et qu'il n'a pas des chalets si voisins'. Je ne te dirai rien non plus du gouvernement. Si Dieu ne t'aide, mon père t'en parlera de reste : il passe toute la journée à politiquer avec les magistrats, dans la joie de son cœurj et je le vois déjà très-mal édifié que la gazette parle si peu de Genève. Tu peux juger de leurs conférences par mes lettres. Quand ils m'excèdent, je me dérobe, et je t'ennuie pour me désennuyer.

Tout ce qui m'est resté de leurs longs entretiens, c'est beaucoup d'estime pour le grand sens qui règne en celte ville. A voir l'action et réaction mutuelles de toutes les parties de l'Étal qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu'il n'y ait plus d'art et de vrai talent employés au gouvernement de cette petite république qu'à celui des plus vastes empires , où tout se soutient par sa propre masse, et où les rênes de l'État peuvent tomber entre les mains d'un sol sans que les affaires cessent d'aller. Je te réponds qu'il n'en serait pas de même ici. Je n'entends jamais parler à mon père de tous ces grands minisires des grandes cours, sans songer à ce pauvre musicien qui barbouillait si fièrement sur notre grand orgue ' à Lausanne, et qui se croyait un fort habile homme parce qu'il faisait beaucoup de bruit. Ces gens-ci n'ont qu'une petite épinette ; mais ils en savent tirer une bonDe harmonie, quoiqu'elle soit souvent assez mal d'accord.

Je ne tedirai rien non plus... Mais à force de ne te rien dire je ne finirais pas. Parlons de quokiue chose, pour avoir plus tôt fait. Le Genevois est de tous les peuples du monde celui qui cache le

' L'éditeur les croit un peu rapprochés.

' Il y avait grande orgue. Je remarquerai, pour ceux de nos Suisses et Genevois qui se piquent de parler correctement, que le mol orgue est masculin au sin;;ulier, féminin au pluriel, et s'emploie également dans les deux nombres; mais le singulier est plus élégant.

moins son caractère et qu'on connaît le plus promplement. Ses mœurs, ses vices même, sont mêlés de franchise. 11 se sent naturellement bon ; et cela lui suffit pour ne pas craiiidi'C de se montrer tel tju'il est. Il a de la générosité , du sens , de la pénétration ; mais il aime trop l'argent : défaut que j'attribue à sa situation, qui le lui rend nécessaire ; car le territoire ne suffirait pas pour nourrir les habitants.

Il arrive de là que les Genevois , épars dans l'Europe pour s'enrichir, imitent les grands airs des étrangers ; et après avoir pris les vices des pays où ils ont vécu', les rapportent chez eux en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité : la fière liberté leur parait ignoble ; ils se forgent des fers dargent, non comme une chaîne , mais comme un ornement.

Hé bien 1 ne me voilà- t-il pas encore dans cette maudite politique ? Je m'y perds , je m'y noie , j'en ai par-dessus la tète , je ne sais plus par où m'en tirer. Je n'entends parler ici d'autre chose, si ce n'est quand mon père n'est pas avec nous, ce qui n'arrive qu'aux heures des courriers. C'est nous, mon enfant, qui portons partout notre influence ; car d'aillem-s les entretiens du pays sont utiles et variés, et l'on n'apprend rien de bon dans les livres qu'on ne puisse apprendre ici dans la conversation. Comme autrefois les mœurs anglaises ont pénétré jusqu'en ce pays : les hommes , y vivant encore un peu plus séparés des femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave , et généralement plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son inconvénient qui se fait bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments , des exordes , un peu d'apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légèreté , jamais de cette simplicité naïve qui dit le sentiment avant la pensée, et fait si bien valoir ce qu'elle dit. Au lieu que le Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils dissertent, aulicudecauser; onles croirait toujours prêts à soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points; ils mettent dans leurs propos la même méthode que dans leurs livres ; ils sont auteurs , et toujours auteurs. Ils semblent lire en parlant, tant ils observent bien les étymologies , tant ils font sonner toutes les lettres avec soin. Ils

' Maintenant on ne leur donne plus la peine de les aller clierchpr, on les leur [.orte.

arlicul tit le marc du raisin comme Marc, nom d"homme ; Ils disent exactemcnl du laba-k et non pas du taba , ww pare-sol ci non pas nn parasol , avan-l-h\er et non pas aian-lixer , secrétaire et non pas segrélaire, un lac-d'amour où l'on se noie , et non pas où l'on s'ctrangle ; partout les s finales, partout les r des infinitifs ; enfin leur parler est toujours soutenu , leurs discours sont des harangues , et ils jasent comme s'ils prêchaient.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'avec ce ton dogmatique et froid ils sont vifs , impétueux, et ont les passions très-ardentes ; ils diraient même assez bien les choses de sentiment s'ils ne disaient pas tout , ou s'ils ne parlaient qu'à des oreilles : mais leurs points , leurs virgules , sont tellement insupportables , ils peignent si posément des émotions si vives, que quand ils ont achevé leur dire , on chercherait volontiers autour d'eux où est l'homme qui sent ce qu'ils ont décrit.

Au reste , il faut t' avouer que je suis un peu payée pour bien penser de leurs cœurs , etcroire qu'ils ne sont pasde mauvais goût. Tu sauras en confidence qu'un joli monsieur à marier , et , dit-on , fort riche , m'honore de ses attentions , et qu'avec des propos assez tendres il ne m'a point (ail chercher ailleurs lauleur de ce qu'il me disait. Ah! s'il était venu il y a dix-huit mois, quel plaisir j'aurais pris à me donner un souverain pour esclave, et à faire tourner la tète à un magnifique seigneur! Mais à présent la mienne n'est plus assez droite pour que le jeu me soit agréable , et je sens que toutes mes folies s'en vont avec ma raison.

Je reviens à ce goût de lecture (,ui porte les Genevois à penser. Il s'étend à tous les états , et se fait sentir dans tous avec avantage. Le Français lit beaucoup ; mais il ne lit que les livres nouveaux , ou plutôt il les parcourt, moins pour les lire que pour dire qu'il les a lus. Le Genevois ne lit que les bons livres ; il les lit , il les digère : il ne les juge pas , mais il les sait. Le jugement et le choix se font à Paris ; les livres choisis sont presque les seuls qui vont à Genève. Cela fait que la lecture y est moins mêlée, et s'y fait avec plus de profil. Les femmes dans leur retraite ' lisent de leur coté; et leur ton s'en ressent aussi , mais d'une autre manière. Les belles madames y sont petile.-,-maitrcsses et beaux esprits tout comme chez nous. Les petites citadines elles mêmes prennent dans les li-

' On se souviendra que cette lettre est de vieille date, et je crain» Lien que cela ne soit trop facile à voir.

SIXIÉMK rARTfE. 6tl

vrcs un babil plus arrangé, el certain choix d'expressions qu'on est étonne d'entendre sortir de leur bouche, comme quelquefois. de celle des enfants. Il faut tout le bon sens des hommes , toute la gaieté des femmes , et tout l'esprit qui leur est commun , pour qu'on ne trouve pas les premiers un peu pédante et les autres un peu précieuses.

Hier , vis-à-vis de ma fenêtre , deux filles d'ouvriers , fort jolies, causaient devant leur boutique d'un air assez enjoué pour me donner de la curiosité. Je prêtai l'oreille , el j'entendis qu'une des deux proposait en riant d'écrire leurjournal. Oui , reiiril l'autre à linstant; le journal tous les matins , et tous les soirs le commentaire. . Qu'en dis-tu , cousine.' Je ne sais si c'est là le ton des filles d'artisans ; mais je sais qu'il faut faire un furieux emploi du temps pour ne tirer du cours des journées que le commentaire de son journal. Assurément la petite personne avait lu les aventures des Mille et une Nuits.

Avec ce sîvie un peu guindé , les Genevoises ne laissent pas d'être vives et piquantes , et l'on voit autant de grandes passions ici qu'en ville du monde. Dans la simplicité de leur parure elles ont de la grâce et du goût ; elles en ont dans leur entretien , dans leurs manières. Comme les hommes sont moins galants que tendres , les femmes sont moins coquettes que sensibles ; et cette sensibilité donne même aux plus honnêtes un tour d'esprit agréable et fin qui va au cœur et qui en tire toute sa finesse. Tant que les Genevoises seront Genevoises , elles seront les plus aimables femmes de l'Europe ; mais bientôt elles voudront être Françaises , et alors les Françaises vaudront mieux qu'elles.

Ainsi tout dépérit avec les mœurs. Le meilleur goût tient à la vertu même; il disparait avec elle, et fait place à un goût factice et guindé qui n'est plus que l'ouvrage de la mode. Le véritable esprit est presque dans le même cas. N'est-ce pas la modestie de notre sexe qui nous oblige d'user d'adresse pour repousser les agaceries des hommes ? et s'ils ont besoin d'art pour se faire écouter, nous en faut-il moins pour .'^avoir ne les pas entendre ? N"est-ce pas eux qui nous délient l'esprit et la langue, qui nous rendent plus vives à la riposte ' , et nous forcent de nous moquer d'eux .' Car enfin, tu as beau dire, une certaine coquetterie maligne et rai!-

' Il fallait risposte , de l'italien risposta; toutefois i-i/^o.Ui se dit aussi , et je le laisse. Ce n'est , au pis aller, qu'une faute de plus.

si; LA NOUVELLE HELOISE.

Icuse désoriente encore pins les soupirants que le silence ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau Céladon , tout déconcerté , se confondre , se troubler , se perdre à chaque repartie ; de s'environner contre lui de traits moins brûlants, mais plus aigus que ceux de l'Amour; de le cribler de pointes de glace qui piquent à l'aide du froid ! Toi-même , qui ne fais semblant de rien , crois-tu que tes manières naïves et tendres, ton air timide et doux , cachent moins de ruse et d'habileté que toutes mes ctourderies? Ma foi, mignonne , s'il faMait compter les galants que chacune de nous a persiflés, je doute fort qu'avec ta mine hypocrite ce fût toi qui serais en reste. Je ne puis m'empécher de rire encore en songeant à ce pauvre Conflans , qui venait tout en fuiie me reprocher que tu l'aimais trop. Elle est si caressante , me disait-il , que je ne sais de quoi me plaindre ; elle me parle avec tant de raison , que j'ai honte d'en manquer devant elle; et je la trouve si fort mon amie , que je n'ose être son amant.

Je ne crois pas qu'il y ait nulle part au monde des époux plus unis et de meilleurs ménages que dans cette ville. La vie domestique y est agréable et douce : on y voit des maris complaisants , et presque d'autres Julies. Ton système se vérifie très-bien ici. Les deux sexes gagnent de toutes manières à se donner des travaux et des amusements différents qui les empêchent de se rassasier l'un de l'autre , et font qu'ils se retrouvent avec plus de plaisir. Ainsi s'aiguise la volupté du sage : s'abstenir pour jouir , c'est ta philosophie; c'est l'épicuréisme de la raison.

Malheureusement cette antique modestie commence à décliner. On se rapproche , et les cœurs s'éloignent. Ici, comme chez nous , tout est m lé de bien et de mal, mais à différentes mesures. Le Genevois tire ses vertus de lui-même; ses vices lui viennent d'ailleurs. Non-seulement il voyage beaucoup , mais il adopte aisément les mœurs et les manières des autres peuples; il parle avec facilité toutes les langues; il prend sans peine leurs divers accents , quoiqu'il ait lui-même un accent traînant très-sensible , surtout dans les femmes , qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que lier de sa liberté , il se fait chez les nations étrangères une honte de sa patrie ; il se hâte pour ainsi dire de se naturaliser dans le pays où il vit , comme pour faire oublier le sien : peut être la réputation qu'il a d'êlre âpre au gain contribue-t-elle à cette coupable 1 ontc. Il vaudrait mieux sans doute effacer par son défiiuléressc-

ment l'opprobie du nom genevois , que de l'avilir encore en craignant de le porter : mais le Genevois le méprise même en le rendant estimable; et il a plus de tort encore de ne pas honorer son pays do son propre mérite.

Quelque avide qu'il puisse être , on ne le voit guère aller à la fortune par des moyens serviles et bas ; il n'aime point s'attacher aux grands et ramper dans les cours. L'esclavage personnel ne lui est pas moins odieux que l'esclavage civil. Flexible et liant comme Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude ; et quand il se plie aux usages des autres, il les imite sans s'y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de s'enrichir le plus compatible avec la liberté , est aussi celui que les Genevois préfèrent. Ils sont presque tous marchands ou banquiers ; et ce grand objet de leurs désirs leur fait souvent enfouir de rares talents que leur prodigua la nature. Ceci me ramène au commencement de ma lettre. Ils ont du génie et du courage ; ils sont vifs et pénétrants ; il n'y a rien d'honnête et de grand au-dessus de leur portée : mais , plus passionnés d'argent que de gloire, pour vivre dans l'abondance ils meurent dans l'obscurité, et laissent à leurs enfants pour tout exemple l'amour des trésors qu'ils leur ont acquis.

Je tiens tout cela des Genevois mêmes ; car ils parlent d'eux fort impartialement. Pour moi, je ne sais comment ils sont chez les autres , mais je les trouve aimables chez eux , et je ne connais qu'un moyen de quitter sans regret Genève. Quel est ce moyen , cousine.' Oh ! ma foi , tu as beau prendre ton air humble ; si tu dis ne l'avoir pas déjà deviné, tu meus. C'est après-demain que s'embarque la bande joyeuse dans un joli brigantm appareillé de fête ; car nous avons choisi l'eau à cause de la saison , et pour demeurer tous rassemblés. Nous comptons coucher le même soir à Morgues, le lendemain à Lausanne ' , pour la cérémonie ; et le surlendemain... tu m'entends. Quand tu verras de loin briller des flammes , flotter des. banderoles, quand tu entendras ronfler le canon, cours par toute la maison comme une folle , en criant , Armes ! armes ! voici les ennemis ! voici les ennemis !

P. S. Quoique la distribution des logements entre inconlesta-

' Comment cela? Lausanne n'est pas au bord du lac; il y a du port à la ville une demi-lieue de fort mauvais ctiemin; el puis U faut supposer que tous ces jolis arrangements ne seront point conlrarics par le vent.

nOLSSEAU. ^Ô

blemcnt dans les droits de ma charge , je veux bien m'en désister on cette occasion. J'entends seulement que mon père soit logé chez mylord Édou.ird à cause des cartes de géographie , et qu'on achève d'en tapisser da haut en bas tout l'appartement.

Page 1