‹ La nouvelle HéloïseChapitre 209 sur 214 · IF · texte numérisé non relu

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craintive et cette prétendue dévotion que vous me reprochez ; convenez du moins que tout le charme de la société qui régnait entre nous est dans cette ouverture de cœur qui met en commun tous les sentiments , toutes les pensées , et qui fait que chacun , se sentant tel qu'il doit être , se montre à tous tel qu'il est. Supposez un moment quelque intrigue secrète , quelque liaison qu'il faille cacher , quelque raison de réserve et de mystère ; à l'instant tout le plaisir de se voir s'évanouit , on est contraint l'un devant l'autre, on cherche à se dérober; quand on se rassemble on voudrait se fuir : la circonspection, la bienséance, amènent la défiance et le dégoût. Le moyen d'aimer longtemps ceux qu'on craint! On se devient importun l'un à l'autre... Julie importune!... importune à son ami! non, non, cela ne saurait être; on n'a- jamais de maux à craindre que ceux qu'on peut supporter.

Envous exposant naïvement mes scrupules je n'ai point prétendu changer vos résolutions , mais les éclairer, de peur que , prenant un parti dont vous n'auriez pas prévu toutes les suites , vous n'eussiez peut-être à vous en repentir quand vous n'oseriez plus vous en dédire. A l'égard des craintes que M. de Wolmar n'a pas eues, ce n'est pas à lui de les avoir , c'est à vous : nul n'est juge du danger qui vient de vous que vous-même. Réfléchissez-y bien, puis dites-moi qu'il n'existe pas , et je n'y pense plus : car je connais votre droiture, et ce n'est pas de vos intentions que je me défie. Si votre cœur est capable d'une faute imprévue , Irès-sùrement le mal prémédité n'enapprocha jamais. C'est ce qui distingue l'homme fragile du méchant homme.

D'ailleurs , quand mes objections auraient plus de solidité que je n'aime à le croire , pourquoi mettre d'abord la chose au pis comme vous faites ! Je n'envisage point les précautions à prendre aussi sévèrement que vous. S'agit-il pour cela de rompre aussitôt tous vos projets, et de nous fuir pour toujours.' Non , mon aimable ami, de si tristes ressources ne sont point nécessaires. Encore enfant par la tête , vous êtes déjà vieux par le cœur. Les grandes passions usées dégoûtent des autres ; la paix de l'àme qui leur succède est le seul sentiment qui s'accroît par la jouissance. Un cœur sensible craint le repos qu'il ne connaît pas : qu'il le sente une fois , il ne voudra plus le perdre. En comparant deux états si contraires , on apprend à préférer le meilleur; mais oour les cjjmparer i! les faut connaître. Pour moi, je vois le moment de votre sùiolé plus

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près peut-être que vous ne le voyez vous-même. Vous avez trop senti pour sentir longtemps; vous avez trop aime pour ne pas devenir indifférent : on ne rallume plus la cendre qui sort de la fournaise, mais il faut attendre que tout soit consumé. Encore quelques années d'attention sur vous-même , et vous n'avez plus de risque à courir.

Le sort ([ue je voulais vous faire eût anéanti ce risque ; mais, indépendamment de cette considération, ce sort était assez doux pour devoir être envié pour lui-même ; et si votre délicatesse vous empêche d'oser y prétendre , je n'ai pas besoin que vous me disiez ce qu'une telle retenue a pu vous couler : mais j'ai peur qu'il ne se mêle à vos raisons des prétextes plus spécieux que solides; j'ai peur qu'en vous piquant de tenir des engagements dont tout vous dispense et qui n'intéressent plus personne, vous ne vous fassiez une fausse vertu de je ne sais quelle vaine constance plus à blâmer qu'à louer, et désormais tout à fait déplacée. Je vous l'ai déjà dit autrefois, c'est un second crime de tenir un serment criminel : si le vôtre ne l'était pas , il l'est devenu; c'en est assez pour l'annuler. La promesse qu'il faut tenir sans cesse est celle d'être honnête homme et toujours ferme dans son devoir ; changer quand il change, ce n'est pas légèreté, c'est constance. Vous fîtes bien peut-être alors de promettre ce que vous feriez mal aujourd'iiui de tenir. Faites dans tous les temps ce que la vertu demande, vous ne vous démentirez jamais.

Que s'il y a parmi vos scrupules quelque objection solide , c'est ce que nous pourrons examiner à loisir : en attendant, je ne suis pas trop fâchée que vous n'ayez pas saisi mon idée avec la même a\idité que moi , afin que mon étourderie vous soit moins cruelle, si j'en ai fait une. J'avais médité ce projet durant l'absence de ma cousine. Depuis son retour et le départ de ma lettre , ayant eu avec elle quelques conversations générales sur un second mariage , elle m'en a paru si éloignée , que, malgré tout le penchant que je lui connais pour vous, je craindrais qu'il ne fallût user de plus d'autorité qu'il ne me convient pour vaincre sa répugnance , même en votre faveur ; car il est un point où l'empire de l'amitié doit respecter celui des inclinations, et les principes que chacun se fait sur des devoirs arbitraires en eux-mêmes, mais relatifs à l'état du cœur qui se les impose.

Je vous avoue pourtant que je tiens enco'e à mon projet : il nou^

convient si bien à tous , il vous tirerait si honorablemeiil de l'élat pi écairc où vous vivez dans le monde , il confondrait tellement nos intérêts , il nous ferait un devoir si naturel de cette amitié qui nous est si douce , que je n'y puis renoncer tout à fait. Non , mon ami , vous ne m'appartiendrez jamais de trop près : ce n'est pas même assez que vous soyez mon cousin; ah ! je voudrais que vous fussiez mon frère.

Quoi qu'il en soit de toutes ces idées, rendez plus de justice à mes sentiments pour vous ; jouissez sans réserve de mon amitié , de ma confiance , de mon estime ; souvenez-vous que je u'ai plus rien à vous prescrire , et que je ne crois point en avoir besoin. Ne m'ôtez pas le droit de vous donner des conseils , mais n'imaginez jamais que j'en fasse des ordres. Si vous sentez pouvoir habiter Clarcns sans danger , venez-y , demeurez-y ; j'en serai charmée. Si vous croyez devoir donner encore quelques années d'absence aux restes toujours suspects d'une jeunesse impétueuse , écrivezmoi souvent , venez nous voir quand vous voudrez , entretenons la correspondance la plus intime. Quelle peine n'est pas adoucie par cette consolation ! quel éloignement ne supporte-t-on pas par l'espoir de finir ses jours ensemble ! Je ferai plus ; je suis prête à vous confier un de mes enfants ; je le croirai mieux dans vos mains que dans les miennes : quand vous me le ramènerez , je ne sais duquel des deux le retour me touchera le plus. Si tout à fait devenu raisonnable vous bannissez entin vos chimères et voulez mériter ma cousine, venez, aimez-la, servez-la, achevez de lui plaire ; en vérité je crois que vous avez déjà commencé : triomphez de son cœur et des obstacles qu'il vous oppose , je vous aiderai de tout mon pouvoir : faites enfin le bonheur l'un de l'autre , et rien ne manquera plus au mien. Mais, quelque parti que vous puissiez prendre, après y avoir sérieusement pensé , prenez-le en toute assurance , et n'outragez plus votre amie en l'accusant de se défier de vous.

A force de songer à vous, je m'oublie. Il faut pourtant que mon tour vienne ; car vous faites avec vos amis dans la dispute comme avec votre adversaire aux échecs, vous attaquez en vous défendant. Vous vous excusez d'être philosophe en m'accusant d'être dévote ; c'est comme si j'avais renoncé au vin lorsqu'il vous eut enivré. Je suis donc dévote à votre compte , ou jirêl^ à le devenir ? Soit; les dénominations méprisantes changent-elles la nature des choses.' Si la dévotion est bonne, où est le tort d'en avoir-* Mai»

peut-cire ce mol esl-il Irop bis pour vous. La dignilé philosophique dédaigne un culte vulgaire; elle veut servir Dieu plus noblement; elle porte jusqu'au ciel même ses prétentions et sa tierté. 0 mes pauvres philosophes!... Revenons à moi.

J'aimai la vertu dès mon enfance, et cultivai ma raison dans tous les temps. Avec du sentiment et des lumières , j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite. Avant de m'ôler le guide que j'ai choisi, donnez-m'en quelque autre sur lequel je puisse compter. Mon bon ami , toujours de l'orgueil , quoi qu'on fasse 1 c'est lui qui vous élève, et c'est lui qui m'humilie. Je crois valoir autant qu'une autre, et mille autres ont vécu plus sagement que moi : elles avai'i'nt donc des ressources que je n'avais pas. Pourquoi, me sentant bien née, ai-je eu besoin de cacher ma vie? Pourquoi haïssais-je le mal que j'ai fait malgré moi? Je ne connaissais que ma force, elle n'a pu me suffire. Toute la résistance qu'on peut tirer de soi , je crois l'avoir faite , et toutefois j'ai succombe. Comment font celles qui résistent ? Elles ont un meilleur appui.

Après l'avoir pris à leur exemple , j'ai trouvé dans ce choix un autre avantage auquel je n'avais pas pensé. Dans le règne des passions , elles aident à supporter les tourments qu'elles donnent ; elles tiennent l'espérance à côté du dé»ir. Tant qu'on désire on peut se passer d'être heureux ; on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient point , l'espoir se prolonge , et le charme de l'illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l'inquiélude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus rien à désirer 1 il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et Ton n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire , qui le soumet à son imagination , qui le lui rend présent et sensible , qui le lui livre en quelque sorte , et , pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce , le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparait devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur; on ne se figure point ce qu'on voit ; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède; l'illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité; et tel est le néant des

choses humaines , qu'hors ' rÊtre exislaut par lui-mèrue , il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas.

Si cet effet n'a pas toujours lieu sur les objets particuliers de nos passions, il est infaillible dans le sentiment commun qui les comprend toutes. Vivre sans peine n'est pas un état d'homme ; vivre ainsi , c'est être mort. Celui qui pourrait tout sans être Dieu serait une misérable créature; il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus supportable ^.

Voilà ce que j'éprouve en partie depuis mon mariage et depuis votre retour. Je ne vois partout que sujets de contentement , et je ne suis pas contente; une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé , comme vous disiez autrefois du vôtre ; l'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper; il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire. Celte peine est bizarre, j'en conviens; mais elle n'est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse; le bonheur m'ennuie'.

Concevez-vous quelque remède à ce dégoût du bien être? Pour moi, je vous avoue qu'un sentiment si peu raisonnable et si peu volontaire a beaucoup ôté du prix que je donnais à la vie ; et je n'imagine pas quelle sorte de charme on y |)eut trouver qui me manque ou qui mesuftise. Une autre sera-t-elle plus sensible que moi? airaera-t-elle mieux son père , son mari , ses enfants , ses amis , ses proches? en sera-l-elle mieux aimée? mènera-l-elle une vie plus di3 son goût? sera-t-elle plus libre d'en choisir une autre? jouira-telle d'une meilleure santé? aura-t-clle plus de ressources contre l'ennui , plusde liens qui l'attachent au monde ? Et toutefois j'y vis inquiète ; mon cœur ignore ce qui lui manque ; il désiie sans savoir quoi.

' Il fallait que hors, et sûrement madame de Wolmar no l'ignorait pas. Mais, outre les fautes qui lui écliappaieiil par ignorance ou par inadverlance, il parait qu'elle avait l'oreille trop délicate pour s'asservir toujours aux règles mêmes qu'elle savait. On peut employer un style plus pur, mais non pas plus doux ni plus harmonieux que le sien.

' D'où il suit que tout prince (jui aspire au despoti.sme aspire à l'honneur de mourir d'ennui. Dans tous les royaumes du monde, cherchez- vous l'tiomme le plus ennuyé du pays? allez toujours directement au souverain, surtout s'il est Irès-ahsoiu. C'est bien la peine de faire tant de misérables! ne saurait-il s'ennuyer à moindres frais'?

3 Quoi, Julie , aussi des contradictions I Ah ! je crains bien , charmante dévote, que vous ne soyez pas non plus trop d'acconl avec vous même. Au reste, *\voue que cette lettre me parait léchant du cygne.

SIXIEMt PAI'.TIE. 643

No trouvant lionc rien ici-bas qui lui suffise , mon âme avide cherche ailleurs de quoi la remplir : en s'élcvant à la source du sentiment et de l'être , elle y perd sa sécheresse et sa langueur; elle y renait , elle s'y ranime , elle y trouve un nouveau ressort , elle y puise une nouvelle vie, elle y p:end une autre existence qui ne tient point aux passions du corps ; ou plutôt elle n'est plus en moimême, elle est toute dans l'Être immense qu'elle contemple, et dégagée un moment de ses entraves, elle se console d'y rentrer par cet essai d'un état plus sublime qu'elle espère être un jour le sien.

Vous souriez : je vous entends , mon bon ami ; j'ai prononcé mon propre jugement en blâmant autrefois cet état d'oraison que je confesse aimer aujourd'hui. A cela je n'ai qu'un mot à vous dire , c'est que je ne l'avais pas éprouvé. Je ne prétends pas même le justifier de toutes manières : je ne dis pas que ce goût soit sage, je dis seulement qu'il est doux, qu'il supplée au sentiment du bonheur qui s'épuise, qu'il remplit le vide de l'âme, et qu'il jette un nouvel intérêt sur la vie passée à le mériter. S'il produit quelque mal, il faut le rejeter sans doute ; s'il abuse le cœur par une fausse jouissance , il faut encore le rejeter. Mais enfin lequel tient le mieux à la vertu , du philosophe avec ses grands principes , ou du chrétien dans sa simplicité ? Lequel est le plus heureux dès ce monde , du sage avec sa raison , ou du dévot dans son délire ? Qu'ai-je be-^ soin de penser, d'imaginer, dans un moment où toutes mes facultés sont aliénées.' L'ivresse a ses plaisirs , disiez-vous : eh bien ! ce déhre en est une. Ou laissez-moi dans un état qui m'est agréable , ou montrez-moi comment je puis être mieux.

J'ai blâmé les extases des mystiques ; je les blâme encore quand

, elles nous détachent de nos devoirs , et que , nous dégoûtant de la

vie active par les charmes de la contemplation, elles nous mènent

à ce quiétisme dont vous me croyez si proche , et dont je crois être

aussi loin que vous.

Servir Dieu , ce n'est point passer sa vie à genoux dans un oratoire, je le sais bien; c'est remphr sur la terre les devoirs qu'il nous impose ; c'est faire en vue de lui plaire tout ce qui convient à l'état 'où il nous a mis :

Il cor gradisce;

E serve a lui chi '1 suc dover compi.sce '.

• Le cœur lui suflil; et qui fait son devoir le prie. Mét\st.

6i4 LA NOUVELLE HÉLOJSE.

Il faut premièrement faire ce qu'on doit , el puis prier ([uand oo Je peut; voilà la règle que je lâche de suivre. Je ne prends point ie recueillement que vous me reprochez comme uno occupation , mais comme une récréation ; et je ne vois pas pourquoi , parmi les plaisirs qui sont à ma portée, je m'interdirais le plus sensible et le plus innocent de tous.

Je me suis examinée avec plus de soin depuis votre lettre : j'ai étudié les effets que produit sur mon àme ce penchant qui semble si fort vous déplaire; et je n'y sais rien voir jusqu'ici qui me fasse craindre, au moins sitôt, l'abus d'une dévotion mal entendue.

Premièrement, je n'ai point pour cet exercice un goût trop vif qui me fasse souffrir quand j'en suis privée, ni qui me donne de l'humeur quand on m'en distrait. Il ne me donne point non plus de distractions dans la journée, et ne jette ni dégoût ni impatience sur la pratique de mes devoirs. Si quelquefois mon cabinet m'est nécessaire, c'est quand quelque émotion m'agite, et que je serais moins bien partout ailleurs : c'est là que , rentrant en moi-même, j'y retrouve le calme de la raison. Si quelque souci me trouble , si quelque peine m'afflige , c'est laque je les vais déposer. Toutes ces misères s'évanouissent devant un plus grand objet. En songeant à tous les bienfaits de la Providence , j'ai honte d'être sensible à de si faibles chagrins et d'oublier de si grandes grtâces. Il ne me faut des séances ni fréquentes ni longues. Quand la tristesse m'y suit malgré moi, quelques pleurs versés devant celui qui console soulagent mon cœur à l'instant. Mes réflexions ne sont jamais araères ni douloureuses ; mon repentir même est exempt d'alar-

s. Mes fautes me donnent moins d'effroi que de honte : j'ai des regrets, et non des remords. Le Dieu que je sers est un Dieu clément , un père : ce qui me touche est sa bonté ; elle efface à mes yeux tous ses autres attributs ; elle est le seul que je conçois. Sa puissance m'étonne , son immensité me confond, sa justice... Il a fait l'homme faible ; puisqu'il est juste, il est clément. Le Dieu vengeur est le Dieu des méchants ; je ne puis ni le cfaintire pour moi, ni l'imploi'er contre un autre. 0 Dieu de paix. Dieu de bonté, c'est toi que j'adore! c'est de toi, je le sens, que je suis l'ouvrage} et j'espère te retrouver au dernier jugement tel que lu parles à mon cœur durant ma vie.

Je ne saurais vous dire combien ces idées jettent de douceur sur mes jours el de joie au fond de mon cœur. Eu sortant Je moD

SIXlflME PARTIli *'••*

cabinet ainsi disposée , je me sons plus légère el plus gaie ; luu'.e la peine s'évanouil , tous les embarras disparaissent ; rien de fude, rien d'anguleux ; tout devient facile et coulant, tout prend à mes yîux une face plus riante ; la complaisance ne me coûte plus rienj j'en aime encore mieux ceux que j'aime , et leur en suis plus agréable : mon mari même en est plus content de mon humeur. La dévotion, prctend-il , est un opium pourTàme ; elle égayé , anime et soutient quand on en prend peu ; une trop forte dose endort , ou rend furieux, ou tue. J'espère ne pas aller jusque-là.

Vous voyez que je ne m'offense pas de ce litre de dévote autant peut-être que vous l'auriez voulu ; mais je ne lui donne pas non plus tout le prix que vous pourriez croire. Je n'aime point, par exemple , qu'on affiche cet état par un extérieur affecté, et comme une espèce d'emploi qui dispense de tout autre. Ainsi cette madame Guyon dont vous me parlez eut mieux fait , ce me semble , de remplir avec soin ses devoirs de mère de famille , d'élever chrétiennement ses enfants, de gouverner sagement sa maison , que d'aller composer des livres de dévotion , disputer avec des évéques , et se faire mettre à la Bastille pour des rêveries où l'on ne comprend rien. Je n'aime pas non plus ce langage mystique et figuré qui nourrit le cœur des chimères de l'imagination , et substitue au véritable amour de Dieu des sentiments imités de l'amour terrestre , el trop propres à le réveiller. Plus on a le cœur tendre et l'imagination vive , plus on doit éviter ce qui tend à les émouvoir ; car enfin comment voir les rapports de l'objet mystique, si l'on ne voit aussi l'objet sensuel ? et comment une honnête femme ose-l-elle imaginer avec assurance des objets qu'elle n'oserait regarder- ' ?

Mais ce qui m'a donné le plus d'éloignement pour les dévots de profession, c'est celle àprelé de mœurs qui les rend insensibles à J'humanité , c'est cet orgueil excessif qui leur fait regarder en pitié le reste du monde. Dans leur élévation sublime , s'ils daignent s'abaisser à quelque acte de bonté, c'est d'une manière si humiliante, ils plaignent les autres d'un ton si cruel , leur justice est si rigoureuse, leur charité est si dure, leur zèle est si amer, leur mépris

' Celte objection me parait tellement solide et sans réplique, que si j'avais le moindre pouvoir dans l'Église, je l'emploierais à faire retrancher de nos livres sacrés le Cantique des cantiques, et j'aurais bien du regret d'avoir attendu si tard.

resseml)le si fort à la haine , que l'insensibilité même des gens du moijde est moins iiarbare que leur commisération. L'amour, de Dieu leur sert d'excuse pour n'aimer personne ; ils ne s'aiment pas • même l'un l'autre. Yil-on jamais d'amitié véritable entre les dévots.' Mais plus ils se détachent des hommes, plus ils en exigent ; et l'on dirait qu'ils ne s'élèvent à Dieu que pour exercer son autorité sur la terre.

Je me sens pour tous ces abus une aversion qui doit naturellement m'en garantir : si j'y tombe , ce sera sûrement sans le vouloir, et j'espère de l'amitié de tous ceux qui m'environnent que ce ne sera pas sans être avertie. Je vous avoue que j'ai été longtemps sur le sort de mon mari d'une inquiétude qui m'eût peut-être altéré l'humeur à la longue. Heureusement la sage lettre de mylord Edouard à laquelle vous me renvoyez avec grande raison, ses entretiens consolants et sensés, les vôtres , ont tout à fait dissipé ma crainte et changé mes principes. Je vois qu'il est impossible que rintolérance n'endurcisse lame. Comment chérir tendrement les gens qu'on réprouve? quelle charité peut-on conserver parmi des damnés? les aimer, ce serait haïr Dieu qui les punit. Voulonsnous donc être humains? jugeons les actions et non pas les hoairaes; n'empiétons point sur l'horrible fonction des démons; n'ouvrons point si légèrement l'enfer à nos frères. Eh ! s"il était destiné pour ceux qui se trompent, quel mortel pourrait l'éviter?

0 mes amis, de quel poids vous avez soulagé mon cœur ! En m'apprenant que l'erreur n'est point un crime , vous m'avez délivrée de mille inquiétants scrupules. Je laisse la subtile interprétation des dogmes que je n'entends pas ; je m'en tiens aux vérités lumineuses qui frappent mes yeux et convainquent ma raison, aux vérités de pratique qui m'instruisent de mes devoirs : sur tout le reste j'ai pris pour règle votre ancienne réponse à M. de Wolmar ', Est-on maître de croire ou de ne pas croire? est-ce un crime de n'avoir pas su bien argumenter? Non, la conscience ne nous dit point la vérité des choses, mais la règle de nos devoirs; elle ne nous dicte point ce qu'il faut penser , mais ce qu'il faut faire; elle ne nous apprend point à bien raisonner, mais à bien agir. En quoi mon mari peut-il être coupable devant Dieu ? Détourne-f-il les yeux de lui? Dieu lui-même a voilé sa face. Il ne fuit point la vérité , c'est la vérité qui le fuit. L'orgueil ne le guide

' Voyez partie V, lettre ui.

point; il ne veut égarer personne , il est bien aise qu'on ne pense pas conome lui. 11 aime nos sentiments , il voudrait les avoir , il ne peut: notre espoir, nos consolations, tout lui échappe. Il fait le bien sans attendre de récompense : il est plus vertueux , plus désintéresse que nous. Hélas ! il est à plaindre ; mais de quoi serat-il puni ? Non, non : la bonté, la droiture , les mœurs, l'hounéteté , la vertu , voilà ce que le ciel exige et qu'il récompense ; voilà le véritable culte que Dieu veut de nous, et qu'il reçoit de lui tous les jours de sa vie. Si Dieu juge la foi par les œuvres , c'est croire en lui que d'être homme de bien. Le vrai chrétien, c'est l'homme juste ; les vrais incrédules sont les méchants.

Ne soyez donc pas étonné , mon aimable ami , si je ne dispute pas avec vous sur plusieurs points de votre lettre où nous ne sommes pas de même avis : je sais trop bien ce que vous êtes, pour être en peine de ce que vous croyez. Que m'importent toutes ces questions oiseuses sur la liberté? Que je sois libre de vouloir le bien par moi-même , ou que j'obtienne en priant cette volonté, si je trouve enfin le moyen de bien faire, tout cela ne revient-il pas au même ? Que je me donne ce qui me manque en le demandant, ou que Dieu t'accorde à ma prière, s'il faut toujours pour l'avoir que je le demande , ai-je besoin d'autre éclaircissement ? Trop heureux de convenir sur les points principaux de notre croyance , que cherchons-nous au delà ? Voulons-nous pénétrer dans ces abîmes de métaphysique qui n'ont ni fond ni rive , et perdre à disputer sur l'essence divine ce temps si court qui nous est donné pour l'honorer .' Nous ignorons ce qu'elle est, mais nous savons qu'elle est ; que cela nous suffise ; elle se lait voir dans ses œuvres , elle se fait sentir au dedans de nous. Nous pouvons bien disputer contre elle, mais non pas la méconnaître de bonne foi. Elle nous a donné ce degré de sensibilité qui l'aperçoit et la touche : plaignons ceux à qui elle ne l'a pas départi , sans nous flatter de les éclairer à son défaut. Qui de nous fera ce qu'elle n'a pas voulu faire? Respectons ses décrets en silence, et faisons notre devoir ; c'est le meilleur moyen d'apprendre le leur aux autres.

Connaissez-vous quelqu'un plus plein de sens et de raison que M. de Wolmar ? quelqu'un plus sincère, plus droit , plus juste, plus vrai , moins livré à ses passions , qui ait plus à gagner à la justice divine et à l'immortalité de l'àme? Connaissez-vous un homme ^ilus fort, plus élevé, plus grand, plus foudroyant dans la dispute.

que mylord Edouard , plus digne par sa vertu de dôfendre la cause de Dieu , plus certain de son existence, plus pénétré de sa majesté suprême, plus zélé pour sa gloire, et plus fait pour la soutenir? Vous avez vu ce qui s'est passé pendant trois mois àClarcns ; vous avez vu deux hommes pleins d'estime et de respect l'un pour l'autre, éloignés par leur état et par leur goût des poinlillcries de collège , passer un hiver entier à chercher dans des disputes sages et paisibles , mais vives et profondes , à s'éclairer mutuellement, s'attaquer , se défendre , se saisir par toutes les prises que peut avoir l'entendement humain , et sur une matière où tous deux, n'ayant que le même intérêt, ne demandaient pas mieux que d'être d'accord.

Qu'est-il arrivé? Ils ont redoublé d'estime l'un pour l'autre, mais chacun est resté dans son sentiment. Si cet exemple ne guérit pas à jamais un homme sage de la dispute , l'amour de la vérité ne le touche guère ; il cherche à briller.

Pour moi, j'abandonne à jamais celle arme inutile, et j'ai résolu de ne plus dire à mon mari un seul mot de religion que quand il s'agira de rendre raison de la mienne. Non que l'idée de la tolérance divine m'ait rendue indifférente sur le besoin qu'il en a : je vous avoue même que, tranquillisée sur son sort à venir, je ne sens point pour cela diminuer mon zèle pour sa conversion. Je voudrais au prix de mon sang le voir une fois convaincu ; si ce n'est pour son bonlieur dans l'autre monde, c'est pour son bonheur dans celui-ci. Car de combien de douceurs n'est-il point privé ! Quel sentiment peut le consoler dans ses peines ? Quel spectateur anime les bonnes actions qu'il fait en secret ? Quelle voix peut parler au fond de son âme? Quel prix peut-il attendre de sa vertu? Comment doit-il envisager la mort? Non, je l'espère, il ne l'attendra pas dans cet état horrible. Il me reste une ressource pour l'en tirer , et j'y consacre le reste de ma vie : ce n'est plus de le convaincre , mais do le toucher; c'est de lui montrer un exemple qui l'cnlraine, et de lui rendre la religion si aimable qu'il ne puisse lui résister. Ah ! mon ami , quel argument contre l'incrédule que la vie du vrai chrétien ! croyez-vous qu'il y ait quelque Ame à l'épreuve de celui-là ? Voilà désormais la tâche que je m'impose; aidez-moi tous à la remplir. Wolmar est froid, mais il n'est pas insensible. Quel tableau nous pouvons offrir à son cœur , quand ses amis , ses enfants , sa femme, concourront tous à l'ius-

truire en rédifiant ! quand , sans lui prêcher Dieu dans leurs discours , ils le lui monU'eroiit dans les actions qu'il inspire, dans les verlusdontilesl l'auleur, dansie charme qu'on trouve à lui plaire! quand il verra briller l'image du ciel dans sa maison ! quand cent fois le jour il sera forcé de se dire : Non , l'homme n'est pas ainsi par lui-même; quelque chose de plus qu'humain règne ici!

Si celte entrejjiise est de votre goût , si vous vous sentez digne d'y concourir, venez; passons nos jours ensemble , et ne nous quittons plus qu'à la mort. Si le projet vous déplait ou vous épouvante , écoutez votre conscience, elle vous dicte votre devoir. Je n'ai rien de plus à vous dire.

Selon ce que mylord Edouard nous marque , je vous attends tous deux vers la fin du mois prochain. Vous ne reconnaîtrez pas votre appartement; mais dans les changements qu'on y a faits vous reconnaîtrez les soins et le cœm: d'une bonne amie qui s'est fait un plaisir de l'orner. Vous y trouverez aussi un petit assortiment de Uvres qu'elle a choisis à Genève, meilleurs et de meilleur goût que YAdone, quoiqu'il y soit aussi par plaisanterie. Au reste, soyez discret ; car comme elle ne veut pas que vous sachiez que tout cela vient d'elle, je me dépêche de vous l'écrire avant qu'elle me défende de vous en parler.

Adieu, mon ami. Cette partie du château de Chillon ', que nous devions tous faire ensemble, se fera demain sans vous. Elle n'en vaudra pas mieux, quoiqu'on la fasse avec plaisir. M. le bailli nous a invités avec nos enfants , ce qui ne m'a point laissé d'excuse. Mais je ne sais pourquoi je voudrais être déjà de retour.

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