‹ La nouvelle HéloïseChapitre 21 sur 214 · L\. — DE JULIE · texte numérisé non relu

L\. — DE JULIE

J'cnlomls; les plaisirs du vice el l'honneur de la vertu vous feraient un sort agréable. Est-ce là votre morale?... Eh! mon bon ami, vous vous lassez bien vite d'être généreux! Ne l'éticz-vous donc que par artifice? La singulière marque d'attachemenl que de vous plaindre de ma santé ! Serait-ce que vous espériez voir mon fol amour achever de la détruire , et que vous m'attendiez au moment de vous demander la vie? ou bien, comptiez -vous de me respecter aussi longtemps que je ferais peur, et de vous rétracter quand je deviendrais supportable ? Je ne vois pas dans de pareils sacrifices un mérite à tant fau-e valoir.

Vous me reprochez avec la même équité le soin que je prends de vous sauver des combats pénibles avec vous-même , comme si vous ne deviez pas plutôt m'en remercier. Puis vous vous rétractez de l'engagement que vous avez pris comme d'un devoir trop à chai'ge ; en sorte que dans la même lettre vous vous plaignez de ce que vous avez trop de peine, el de ce que vous n'en avez pas assez. Pensez-y mieux, et tâchez d'être d'accord avec vous, pour donner à vos prétendus griefs une couleur moins frivole ; ou plutôt, quittez toute cette dissimulation qui n'est pas dans votre caractère. Quoi que vous puissiez dire, votre cœur est plus conleul du mion (ju'il ne feint de l'être : ingrat , vous savez trop qu'U n'aura jamais , ort avec vous! Votre lettre même vous dément par son stjle c:îoué , et vous n'auriez pas tant d'esprit si vous étiez moins traii- (, uillc. En voilà trop sur les vains reproches qui vous regardent ; passons à ceux qui me regardent moi-même , et qui semblent d'a- Ijord mieux fondés.

.le le sens bien, la vie égale et douce que nous menons depuis deux mois ne s'accorde pas avec ma déclaration précédente; et j'avoue que ce n'est pas sans raison que vous êtes surpris de ce contraste. Vous m'avez d'abord vue au désespoir, vous me trouvez à présent trop paisible; de là vous accusez mes sentiments d'inconstance, et mon cœur de caprice. Ah ! mon ami, ne le jugezvous point trop sévèrement? Il faut plus d'un jour pour le connaître. Attendez, et vous trouverez peut-être que ce cœur qui vous aime n'est pas indigne du vôtre.

Si vous pouviez comprendre avec quel effroi j'éprouvai le! [.remières atteintes du sentiment qui m'unit à vous, vous juge

Page 1