‹ La nouvelle HéloïseChapitre 28 sur 214 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

qu'ils perdent à chercher comment on doit l'être , et proposons nous de grands exemples à imiter plutôt que de vains systèmes à suivre.

J'ai toujours cru que le bon n'était que le beau mis en action , que l'un tenait intimement à l'autre, et qu'ils avaient tous deux ime source commune dans la nature bien ordonnée. II suit de cette idée que le goût se perfectionne par les mêmes moyens que la sagesse , et qu'une âme bien touchée des charmes de la vertu doit à proportion être aussi sensible à tous les autres genres de beautés. On s'exerce à voir comme à sentir, ou plutôt une vue exquise n'est qu'un sentiment délicat et fin: c'est ainsi qu'un peintre, à l'aspect d'un beau paysage ou devant un beau tableau, s'extasie à des objets qui ne sont pas même remarqués d'un spectateur vulgaire. Combien de choses qu'on n'aperçoit que par sentiment, et dont il est impossible de rendre raison ! combien de ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment , et dont le goût seul décide ! Le goût est en quoique manière le microscope du jugement; c'est lui qui met les petits objets à sa portée, et ses opérations commencent où s'arrêtent celles du dernier. Que faut-il donc pour le cultiver? S'exercer à voir ainsi qu'à sentir, et à juger du beau p:jr inspection comme du bon par sentiment. Non, je soutiens qu'il n'appartient pas même à tous les cœurs d'être émus au premier regard de Julie.

Voilà, ma charmante écolière, pourquoi je borne toutes vos études à des livres de goût et de mœurs ; voilà pourquoi , tournant toute ma méthode en exemples , je ne vous donne point d'autre définition des vertus qu'un tableau des gens vertueux , ni d'autres règles pour bien écrire que les livres qui sont bien écrits.

Ne soyez donc pas surprise des retranchements que je fais à vos précédentes lectures; je suis convaincu qu'il faut les resserrer pour les rendre utiles, et je vois tous les jours mieux que tout ce qui ne dit rien à l'âme n'est pas digne de vous occuper. Nous allons supprimer les langues, hors l'italienne que vous savez et que vous aimez ; nous laisserons là nos éléments d'algèbre et de géométrie : nous quitterions môme la physique, si les termes qu'elle vous fournit m'en laissaient le courage. Nous renoncerons pour jamais à l'histoire moderne, excepté celle de notre pays; encore n'est-ce que parce que c'est un pays libre et simple, ou l'on trouve des hommes antiques dans les temps modernes : car ne vous lais-

sez pas éblouir par ceux qui disent que l'histoire la plus intéressante pour chacun est celle de son pays. Cela n'est pas vrai. Il y a des pays dont l'histoire ne peut pas même être lue, à moins qu'on ne soit imbécile ou négociateur. L'histoire la plus intéressante est celle où l'on trouve le plus d'exemples de mœurs, de caractères de toute espèce , en un mot le plus d'instruction. Ils vous diront qu'il y a autant de tout cela parmi nous que parmi les anciens. Cela n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire, et faites-les taire. Il y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres ; il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d'historiens , et où , sitôt qu'on sait quelle place un homme occu[)€ , on sait d'avance tout ce qu'il y fera. Ils diront que ce sont les bons historiens qui nous manquent ; mais demandez-leur pourquoi. Cela n'est pas vrai. Donnez matière a de bonnes histoires , et les bons historiens se trouveront. Enfin ils diront que les hommes de tous les temps se ressemblent, qu'ils ont les mêmes vertus et les mêmes vices ; qu'onn'admire les anciens que parce qu'ils sont anciens. Cela n'est pas vrai non plus; car on faisait autrefois de grandes choses avec de petits moyens, et l'on fait aujourd'hui tout le contraire. Les anciens étaient contemporains de leurs historiens, et nous ont pourtant appris à les admirer : assurément si la postérité jamais admu'e les nôtres , elle ne l'aura pas appris de nous.

J'ai laissé par égard pour voire inséparable cousine quelques livres de [)etite littérature que je n'aurais pas laissés pour vous : hors le Pétrarque , le Tasse, le Métastase , et les maîtres du théâtre français; je n'y mêle ni poètes, ni livres d'amour, contre l'ordinaire des lectures consacrées à votre sexe. Qu'apprendrions-nous de l'amour dans ces hvres? Ah! Julie, notre cœur nous en dit plus qu'eux ; et le langage imité des livres est bien froid pour quiconque est passionné lui-même : dailleurs ces études énervent l'àme, la jettent dans la mollesse , et lui ôtent tout son ressort. Au contraire, l'amour véritable est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments , et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisait des héros: heureux celui que le sort eut placé pour le devenir , et qui aiuait Julie pou/ amante !

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