PREMIÈRE PARTIE
pas si préoccupée , nous reprochait notre peu de conception , et se faisait un honneur facile de nous devancer. Insensiblement elle est devenue le maître" du maître ; et quoique nous ayons quelquefois ri de ses prétentions, elle est au fond la seule des trois qui sait quelque chose de tout ce que nous avons appris.
Pour regagner donc le temps perdu (ah! Julie, en ful-il jamais de mieux employé ? ) , j'ai imaginé une espèce de plan qui puisse réparer par la méthode le tort que les distractions ont fait au savoir. Je vous l'envoie; nous le lirons tantôt ensemble, et je me contente d'y faire ici quelques légères observations.
Si nous voulions , ma charmante amie , nous charger d'un étalage d'érudition , et savoir pour les autres plus que pour nous , mon système ne vaudrait rien; car il tend toujours à tirer peu de beaucoup de choses , et à faire un petit recueil d'une grande bibliothèque. La science est dans la plupart de ceux qui la cultivent une monnaie dont on fait grand cas, qui cependant n'ajoute au bien-être qu'autant qu'on la communique, et n'est bonne que dans le commerce. Olcz à nos savants le plaisir de se faire écouler, le savoir ne sera rien pour eux. Ils n'amassent dans le cabinet que pour répandre dans le public; ils ne veulent être sages qu'aux yeux d'autrui; et ils ne se soucieraient plus de l'étude s'ils n'avaient plus d'admirateurs'. Pour nous qui voulons profiter de nos connaissances , nous ne les amassons point pour les revendre , mais pour les convertir à notre usage ; ni pour nous en charger, mais pour nous en nourrir. Peu lire , et penser beaucoup nos lectures, ou, ce qui est la même chose, en causer beaucoup entre nous, est le moyen de les bien digérer. Je pense que cpjand on a une fois l'entendement ouvert par l'habitude de réfléchir, il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu'on trouverait dans les livres ; c'est le vrai secret de les bien mouler à sa tête , et de se les approprier : au lieu qu'en les recevant telles qu'on nous les donne , c'est presque toujours sous une forme qui n'est pas la nôtre. Nous sommes plus riches que nous ne pensons ; mais , dit Montaigne , on nous dresse à l'emprunt et à la quête; on nous apprend à nous servir du bien d'autrui plutôt que du nôtre ; ou plutôt , accumulant sans cesse , nous n'osons
' Cest ainsi que pensait Sénèque lui-même. Si l'on me donnait, dit-il, la science à condition de ne la pas montrer, je n'en voudrais point. Sublime philosophie, voilà donc ton usage !
toucher à rien : nous sommes comme ces avares qui ne songent qu'à remplir leurs greniers, et dans le sein de l'abondance se laissent mourir de faim.
Il y a , je l'avoue , bien dt-s gens à qui celte méthode serait fort nuisible, et qui ont besoin de beaucoup lire et peu méditer, parce qu'ayant la tète mal faite, ils ne rassemblent rien de si mauvais que ce qu'ils produisent deux-mômes. Je vous recommande tout le contraire à vous qui mettez dans vos lectures mieux que ce que vous y trouvez , et dont l'esprit actif fait sur le livre un autre livre, quelquefois meilleur que le premier. Nous nous communiquerons donc nos idées; je vous dirai ce que les autres auront pensé , vous me direz sur le même sujet ce que vous pensez vous-même, et souvent après la leçon j'en sortirai plus instruit que vous.
Moins vous aurez de lecture à faire, mieux il faudra la choisir; et voici les raisons de mon choix. La grande erreur de ceux qui étudient est, comme je viens de vous dire , de se fier trop à leurs livres, et de ne pas tirer assez de leur fonds, sans songer que de tous les sophistes notre propre raison est presque toujours celui qui nous abuse le moins. Sitôt qu'on veut rentrer en soi-même, chacun sent ce qui est bien , chacun discerne ce qui est beau ; nous n'avons pas besoin qu'on nous apprenne à connaître ni l'un n; l'autre, et l'on ne s'en impose Là-dessus qu'autant qu'on s'en veut imposer. Mais les exemples du très-bon et du très-beau sont plus rares et moins connus ; il les faut aller chercher loin de nous : la vanité , mesurant les forces de la nature sur notre faiblesse , nous fait regarder comme chimériques les qualités que nous ne sentons pas en nous-mêmes ; la paresse et le vice s'appuient sur cette prétendue impossibilité ; et ce qu'on ne voit pas tous les jours , l'homme faible prétend qu'on ne le voit jamais. C'est cet'.e erreur qu'il faut détruire ; ce sont ces grands objets qu'il faut s'accoutumer à sentir et à voir, afin de s'ôter tout prétexte de ne les pas imiter. L'àme s'élève , le cœur s'enflamme à la contemplation de ces divins modèles ; à force de les considérer on cherche à leur devenir semblable, et l'on ne souffre plus rien de médiocre sans un dégoût mortel.
N'allons donc pas chercher dans les livres des principes et des règles que nous trouvons ()lus sûrement au dedans de nous. Laissons là toutes ces vaines disputes des philosoplies sur le bonheur et sur la vertu ; employons à nous rcnilre bons et heureux le teni{;ii: