‹ La nouvelle HéloïseChapitre 44 sur 214 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

qui demandent du courage et des sacrifices '. Le premier mouvement aux attaques vives est de résister ; et nous vaincrons , je l'espère , tant que l'ennemi nous avertira de prendre les armes. C'est au milieu du sommeil , c'est dans le sein d'un doux repos, qu'il faut se défier des surprises : mais c'est surtout la continuité des maux qui rend leur poids insupportable ; et l'âme résiste bien plus aisément aux vives douleurs qu'à la tristesse prolongée. Voilà , mon ami , la dure espèce de combat que nous aurons désormais à soutenir : ce ne sont point des actions héroïques que le devoir nous demande , mais une résistance plus héroïque encore à des peines sans relâche.

Je l'avais trop prévu ; le temps du bouheur est passe comme un éclair ; celui des disgrâces commence , sans que rien m'aide à juger quand il finira. Tout m' alarme et me décourage ; une langueur mortelle s'empare de mon âme ; sans sujet bien précis de pleurer, des pleurs mvolonlaires s'échappent de mes j eux : je ne lis pas dans l'avenir des maux inévitables ; mais je cultivais l'espérance , et la vois flétrir tous les jours. Que sert , hélas ! d'arroser le feuillage quand l'arbre est coupé par le pied ?

Je le sens, mou ami, le poids de l'absence m'dccable. Je ne puis vivre sans toi , je le sens ; c'est ce qui m'effraye le plus. Je parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble , et ne t'y trouve jamais. Je t'attends à ton heure ordinaire , l'heure passe, et tu ne viens point. Tous les objets que j'apperçois me portent quelque idée de ta présence, pour m' avertir que je t'ai perdu. Tu n'as point ce supplice affreux : ton cœur seul peut te dire que je te manque. Ah ! si tu savais quoi pire tourment c'est de rester quand on se sépare , combien tu préférerais ton état au mien!

Encore si j'osais gémir, si j'osais parler de mes peines, je me sentirais soulagée des maux dont je pourrais me plaindre: mais, hors quelques soupirs exhalés en secret dans le sein de ma cousine, il faut étouffer tous les autres; il faut contenir mes larmes il faut sourire quand je me meurs.

Sentirsi, oh Dei ! morir,

' On verra bientôt que la prédicUon ne saurait plus mal cadrer avec révénoment.

74 LA NOUVELLE IIELOISE.

E non puter mai dir :

Morir mi sento ■ !

Le pis est que tous ces maux aggravent sans cesse mon plus grand mal , et que plus ton souvenir me désole , plus j'aime à me le rappeler. Dis-moi, mon ami, mou doux ami! sens-tu combien un cœur languissant est tendi-e,el combien la tristesse fait fer< menter /'amour?

Je voulais vous parler de mille choses; mais , outre qu'il vaut mieux attendre de savoir positivement où vous êtes , il ne m'est pas possible de continuer cette lettre dans l'état où je me trouve en l'écrivant. Adieu, mon ami; je quitte la plume , mais croyez, que je ne vous quitte pas.

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