‹ La nouvelle HéloïseChapitre 53 sur 214 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

toir rendu nccossaire : je donnerais ma vie pour qu'il ne te fut pas propre , car je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions '. Si la faute était à commettre, que j'eusse la bassesse de te parler ainsi , et toi celle de ra'écouter, nous serions toutes deux les dernières des créatures. A présent, ma chère, je dois te parler ainsi, et tu dois m'écouter, ou tu es perdue; car il reste en toi mille adorables qualités que l'estime de toi-même peut seule conserver, qu'un excès de honte et d'abjection qui le suit détruirait infailliblement; et c'est sur ce que tu croiras valoir encore que tu vaudras en effet.

Garde-toi donc de tomber dans un abattement dangereux qui t'avilirait plus que ta faiblesse: le véritable amour est-il fait pour dégrader l'àme ? Qu'une faute que l'amour a commise ne t'ôte point . ce noble enthousiasme de l'honnêteté et du beau, qui t'éleva toujours au-dessus de toi-même.

Une tache parait-elle au soleil.' Combien de vertus te restent pour une qui s'est altérée! En seras-tu moins douce, moins sincère, moins modeste, moins bien faisan 'e.^ en seras-tu moins digne, en un mot , de tous nos hommages ? L'iionneur , l'humanité , l'amitié, le pur amour, en seront-ils moins chers à ton cœur.^ En aimeras-tu moins les verius mêmes que tu n'auras plus? Non , chère et bonne Julie : ta Claire en te plaignant t'adore; elle sait, elle sent qu'il n'y a rien de bien qui ne puisse encore sortir de ton âme. Ah! crois-moijtu pourrais beaucoup perdre avant qu'aucune autre plus sage que toi te valût jamais.

Entln tu me restes ; je puis me consoler de tout , hors de te perdre. Ta première lettre m'a fait frémir. Elle m'eut presque fait désirer la seconde, si je ne l'avais reçue en même temps. Vouloir délaisser son amie ! projeter de s'enfuir sans moi ! Tu ne pailes point de ta plus grande faute ; c'était de celle-là qu'il fallait cent fois plus rougir. Mais l'ingrate ne songe qu'à son amour... Tiens , je t'aui'ais été tuer au bout du monde.

Je compte avec une mortelle impatience les moments que je suis forcée à passer loin de toi; ils se prolongent cruellement : nous sommes encore pour six jours à Lausanne, après quoi je volerai vers mon unique amie; j'irai la consoler ou m'affliger avec elle,

• Ce sentiment est juste et sain. Les passions déréglées inspirent les mauvaises actions; mais les mauvaises maximes corrompent la raison même , et ne laissent plus de ressource pour revenir au l>ien .

essuyer ou partager ses pleurs. Je ferai parler dans ta douleur moins l'inflexible raison que la tendre amitié. Chère cousine, il faut gémir, nous aimer, nous taire, et, s'il se peut, effacer, à force de vertus , une faute qu'on ne répare point avec des larmes. Ah ! ma pauvre Chaillot !

Page 1