‹ La nouvelle HéloïseChapitre 6 sur 214 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

j'ose prendre mes vœux pour de l'espoir ; i'ardeur de mes désirs prèle à leur objet la possibilité qui lui manque.

Je vois avec effroi quel tourment mon cœur se prépare. Je ne cherche point à flatter mon mal ; je voudrais le haïr, s'il était possible : jugez si mes sentiments sont purs, par la sorte de grâce que je viens vous demander. Tarissez , s'il se peut , la source du poison qui me nourrit et me tue : je ne veux que guérir ou mourir; et j'implore vos rigueurs eomme un amant implorerait vos bontés.

Oui, je promets, je jure de faire de mon côté tous mes efforts pour recouvrer ma raison, ou concentrer au fond de mon âme le trouble que j'y sens naître : mais, par pitié, détournez de moi c«s yeux si doux qui me donnent la mort ; dérobez aux miens vos traits , votre air, vos bras , vos mains , vos blonds cheveux , vos gestes; trompez l'avide imprudence de mes regards; retenez celte voix touchante qu'on n'entend point sans émotion : soyez , hélas ! une autre que vous-même, pour que mon cœur puisse revenir à lui.

Vous le dirai-je sans détour? Dans ces jeux que l'oisiveté de la soirée engendre , vous vous livrez devant tout le monde à des familiarités cruelles ; vous n'avez pas plus de réserve avec moi qu'avec un autre. Hier même , il s'en fallut peu que, par pénitence , vous ne me laissassiez prendre un baiser : vous résistâtes faiblement. Heureusement je n'eus garde de m' obstiner. Je sentis à mon trouble croissant que j'allais me perdre, et je m'arrêtai. Ah! si du moins je l'eusse pu savourera mon gré, ce baiser eût *té mon dernier soupir, et je serais mort le plus heureux des hommes !

De grâce , quittons ces jeux qui peuvent avoir des suites funestes. Non, il n'y en a pas un qui n'ait son danger, jusqu'au plus puéril de tous. Je tremble toujours d'y rencontrer votre main, et je ne sais comment il arrive que je la rencontre toujours. A peine se repose-t-elle sur la mienne, qu'un tressaillement me saisit ; le jeu me donne la fièvre ou plutôt le délire : je ne vois , je ne sens plus rien; et, dans ce moment d'aliénation, que dire, que faire, où me cacher, comment répondre de moi.'

Durant nos lectures, c'est un autre inconvénient. Si je vous yois un instant sans votre mère ou sans votre cousine , vous changez tout à coup de maintien ; vous prenez un air si sérieux , si

froid , si glacé , que le respect et la crainte de vous déplaire rci'ôtent la présence d'esprit et le jugement , et j'ai peine à bégajer en tremblant quelques mots d'une leçon que toute votre sagacité vous fait suivre à peine. Ainsi l'inégalité que vous affectez tourne à la fois au préjudice de tous deux : vous me désolez et ne vous instruisez point, sans que je puisse concevoir quel motif fait ainsi changer d'humeur une personne si raisonnable. J'ose vous le demander, comment pouvez-vous être si folâtre en public, et si grave dans le téle-à-tête ? Je pensais que ce devait élre tout le contraire , et qu'il fallait composer son maintien à proportion du nombre des spectateurs. Au lieu de cela , je vous vois , toujours avec une égale perplexité de ma part , le ton de cérémonie en particulier, et le ton familier devant tout le monde. Daignez être plus égale , peut-être serai-je moins tourmenté.

Si la commisération naturelle aux âmes bien nées peut vous attendrir sur les peines d'un infortuné auquel vous avez témoigné quelque estime, de légers changements dans votre conduite rendront sa situation moins violente , et lui feront supporter plus paisiblement et son silence et ses maux. Si sa retenue et son état ne vous touchent pas , et que vous vouliez user du droit de le perdre, vous le pouvez sans qu'il en murmure : il aime mieux encore périr par votre ordre que par un transport indiscret qui le rendit coupable à vos yeux. EnQn, quoi que vous ordonniez de mon sort, au moins n'aurai-je point à me reprocher d'avoir pu former un espoir téméraire ; et si vous avez lu cette lettre , vous avez fait tout ce que j'oserais vous demander, quand même je n'aurais point de refus à craindre.

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