‹ La nouvelle HéloïseChapitre 76 sur 214 · I.I1. — DE JULIK · texte numérisé non relu

I.I1. — DE JULIK

Comment, mon ami , renoncer au vin pour sa maîtresse! Voil.i ce qu'on appelle un sacrifice ! Oh ! je défie qu'on trouve dans les quatre cantons un homme plus amoureux que loi! Ce n'est pas qu'il n'y ait parmi nos jeunes gens de petits messieurs francis''s qui boivent de l'eau par air ; mais tu seras le premier à qui l'amour en aura fait boire ; c'est un exemple à citer dans les fastes galants de la Suisse. Je me suis même informée de tes déporkmenls , et j'ai appris avec une extrême édification que, soupant hier chez M. de Vueilerans,tu laissas faire la ronde à six bouteilles après le repas , sans y toucher, et ne marchandais non plus les verres d'eau que les convives ceux de vin de la Cote. Cependai t cette pénitence dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, d trois jours font au moins six repas : or, à six repas observés par fidélité, l'on en peut ajouter six autres par crainte, et six par honte, et six par habitude , et six par obstination. Que de motifs peuvent prolonger des privations pénibles dont l'amour seul aurait la gloire! Daignerait-il se faire honneur de ce qui peut n'être pas à lui ?

Voilà plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m'as tenu de mauvais propos , il est temps d'enrayer. Tu es grave nalurelleraent; je me suis aperçue qu'un longbadinage t'échauffe, comme une longue promenade échauffe un homme replet; mais je lire à peu près de toi la vengeance que Henri IV lira du duc de .Mayenne, et ta souveraine veut imiterla clémence du meilleur des rois. Aussi bien je craindrais qu'à force de regrets et d'excuses tu ne te fisses à la fin un mérite d'une faute si bien réparée ; et je veux me hâter de l'oublier, de peur que si j'attendais trop long-temps , ce ne fût plus générosité, mais ingratitude.

A l'égard de ta résolution de renoncer au vin pour toujours , elle n'a pas autant d'éclat à mes yeux que tu pourrais croire ; les passions vives ne songent guère à ces petits sacrifices, et l'amour

ne se repaît point de galanterie. D'ailleurs, il y a quelquefois plus d'adresse que de courage à tirer avantage pour le moment présent d'un avenir incertain, et à se payer d'avance d'une abstinence éternelle à laquelle on renonce quand on veut. Eh ! mon bon ami, dans tout ce qui flatte les sens l'abus est-il donc inséparable de la jouissance.' L'ivresse est-elle nécessairement attachée au goût du vin.' el la philosophie serait-elle assez vaine ou assez cruelle pour n'offrir d'autre moyen d'user modérément des choses qui plaisent, que de s'en priver tout à fait .'

Si tu tiens ton engagement , tu t'êtes un plaisir innocent , et risques ta santé en changeant de manière de vivre ; si tu l'enfreins, l'amour est doublement offensé, et ton honneur même en souffre. J'usedoncen cette occasion de mes droits; et non-seulement je te relève d'un vœu nul, comme fait sans mon congé , mais je te défends même de l'observer au delà du terme que je vais te prescrire. Mardi nous aurons ici la musique de mylord Edouard. A la collation je t'enverrai une coupe à demi pleine d'un nectar pur et bienfaisant : je veux qu'elle soit bue en ma présence et à mon intention , après avoir fait de quelques gouttes une libation expiatoire aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra dans ses repas l'usage sobre du vin tempéré par le cristal des fontaines; et, comme dit ton bon Piutarque , en calmant les ardeurs de Bacchus par le commerce deâ^Nymphes.

A propos du concert de mardi, cet étourdi de Regianino ne s'estil pas mis dans la tête que j'y pourrais déjà chanter un air italien et même un duo avec lui ? Il voulait que je le chantasse avec toi, pour mettre ensemble ses deux écoliers; mais il y a dans ce duo de certains ben m'io daiigeieuxà dire sous les yeux d'une mère quand le cœur est de la partie ; il vaut mieux renvoyer cet essai au premier concert qui se fera chez l'inséparable. J'attribue la facilité avec laquelle j'ai pris le goût de cette musique à celui que mon frère m'avait donné pour la poésie italienne , et que j'ai si bien entretenu avec toi, que je sens aisément la cadence des vers , et qu'au dire de Regiaiiino j'en prends assez bien l'accent . Je commence chaque leçon par Vire quelques octaves du Tasse ou quelques scènes du Métastase; ensuite il me fait dire et accompagner du récitiilif ; et je crois continuer de parler ou délire, ce qui sûrement ne m'arrivait pas dans le récitatif français. Après cela il faut soutenir en mesure des sons égaux et justes; exercice que les éclats aux-

Page 1