LUI. — DE JULIE
Ainsi tout déconcerte nos projets , tout trompe notre attente, tout trahit des feux que le ciel eût dû couronner ! Vils jouets d'une aveugle fortune, tristes victimes d'un moqueur espoir, toucherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit , sans jamais l'atteindre ? Cette noce trop vainement désirée devait se faire à ClareDS ; le mauvais temps nous contrarie , il faut la faire à la ville. Nous devions nous y ménager une entrevue ; tous deux obsédés d'importuns; nous ne pouvons leur échapper en même temps ; et le moment où l'un des deux se dérobe est celui où il est impossible à l'autre de le joindre ! Enfin, un favorable instant se présente; la plus cruelle des mères vient nous l'arracher; et peu s'en faut que cet instant ne soit celui de la perte de deux infortunés qu'il devait rendre heureux ! Loin de rebuter mon courage , tant d'obstacles
=126 LA NOUVELLE HELOISI^.
Tonl irrité ; je ne sais quelle nouvelle force m'anime , mais je me sens une hardiesse que je n'eus jamais ; et si tu l'oses partager, ce soir , ce soir même peut acquitter mes promesses , et payer d'une seule fois toutes les dettes de l'amour.
Consulte-toi bien , mon ami , ef vois jusqu'à quel point il t'est doux de vivre; car l'expédient que je te propose peut nous mener tous deux à la mort : si tu la crains , n'achève point cette lettre; mais si la pointe d'une épée n'effraye pas plus aujourd'hui ton cœur que ne l'effrayaient jadis les gouffres de Meilieiie, le mien court le même risque , et n'a pas balancé. Écoule.
Babi , qui couche ordinairement dans ma chambre , est malade depuis trois jours; et, quoique je voulusse absolument la soigner, on l'a transportéeailleurs malgré moi :mais, comme elle est mieux, peut-être elle reviendra dès demain. Le lieu où l'on mange est loia de l'escalier qui conduit à l'appartement de ma mère et au mien : à l'heure du souper toute la maison est déserte, hors la cuisine et la salle à manger. Enlin la nuit, dans celte saison, est déjà obscure à la même heure ; son voile peut dérober aisément dans la rue les passants aux spectateurs, et tu sais parfaitement les êtres de la maison.
Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette aprèi-midi chez ma Fanchon , je l'expliquerai le reste et te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis, je les laisserai par écrit à l'ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je l'en ai prévenu , tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet on est trop important pour l'oser confier à personne.
Oh! comme je vois à présent palpiter ton cœur! comme j'y lis tes transports, et comme je les partage ! Non , mon doux ami, non', nous ne quitterons point celte courte vie sans avoir un instant goûté le bonheur : mais songe pourtant que cet instant est environné des horreurs de la mort; que l'abord est sujet à mille hasards, le séjour dangereux, la retraite d'un péril extrême ; que nous sommes perdus si nous sommes découverts , et qu'il faut que tout nous favorise pour pouvoir éviter de l'être. Ne nous abusons .point : je connais trop mon père pour douter que je ne te visse à l'instiuit percer le cœur de sa main , si même il ne commenç<ait par moi ; car sûrement je ne serais pas plus épargnée : et crois-tu que je t'exposerais à ce risque si je n'étais sûre de le partager.^
Pense encore qvi'il n'est point question de le fier à ton courage;
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il n'y faut pas songer; et je te dcfcmls même Ircs-oxpressOm'^nt d'apporter aucune arme pour ta défense, pas même ton épcc :ausM bien te serait-elle parfaitement inutile; car si nous sommes surpris , mon dessein est de me précipiter dans les bras , de l'enlacer fortement dans les miens , et de recevoir ainsi le coup mortel pour n'avoir plus à me séparer de toi, plus heureuse à ma mort que je ne le fus de ma vie.
J'espère qu'un sort plus doux nous est réservé ; je sens au moins qu'il nous est dii ; et la fortune se lassera de nous être injuste. Viens donc , àme de mon cœur , v\g de ma vie , viens te réunir à toi-même ; viens, sous les auspices du tendre amour, recevoir le prix de ton obéissance et de tes sacrifices ; viens avouer, même au sein des plaisirs , que c'est de l'union des cœurs qu'ils tirent leur plus grand charme.