‹ La nouvelle HéloïseChapitre 90 sur 214 · L.XII. — DE CLAIRE A JCLIE · texte numérisé non relu

L.XII. — DE CLAIRE A JCLIE

Faudra- t-il toujours, aimable cousine , ne remplir envers toi que les [ilus tristes devoirs de l'amitié.' Faudra-t-U toujours, dans l'amertume de mon cœur, affliger le tien par de cruels avis ? Hélas ! tous nos sentiments nous sont communs, tu le sais bien; et je ne saurais l'annoncer de nouvelles peines que je ne les aie déjà senties. Que ne puis-je te cacher ton infortune sans l'augmenter! ou que la tendre amitié n'a-t-clle autant de charmes que l'amour! Ah! que j'effacerais promptement tous les chagrins que je te donne !

Hier, après le concert, ta mère en s'en retournant ayant accepté le bras de ton ami, et toi celui de M. d'Orbe, nos deux pères restèrent avec mylord à parler de politique ; sujet dont je suis si excédée , que l'ennui me chassa dans ma chambre. Une demi-heure après j'entendis nommer ton ami plusieurs fois avec assez de véhémence : je connus que la conversation avait changé d'objet , et je prêtai l'oreille. Je jugeai par la suite du discours qu'Edouard avait osé proposer ton mariage avec Ion ami , qu'il appelait hautement le sien, et auquel il offrait de faire en cette qualité un établissement convenable. Ton père avait rejeté avec mépris cette proposition, et c'était là-dessus que les propos commençaient à s'échauffer. Sachez, lui disait mylord, malgré vos préjuges, qu'il est de tous les hommes le plus digne d'elle, et peut-être le plus

propre a la rendre heureuse. Tous les dons q\ii ne dépendent pas des hommes il les a reçus de la nature, et il y a ajouté tous les talents qui ont dépendu de lui. Il est jeune, grand, bien fait, robuste , adroit ; il a de l'éducation , du sens , des mœurs , du coufage ; il a l'esprit orné , l'àme saiive : que lui manque-t-il donc pour mériter votre aveu? La fortune? il l'aura. Le tiers de mon bien suffit pour en faire le plus riche pai-liculier du pays de Vaud; j'en donnerai s'il le faut jusqu'à la moitié. La noblesse? vaine prérogative dans un pays où elle est plus nuisible qu'utile. Mais il l'a encore , n'en doutez pas , non point écrite d'encre en de vieux parchemins, mais gravée au fond de son cœur en caractères ineffaçables. En un mot , si vous préférez la raison au préjugé , et si vous aimez mieux votre fille que vos titres , c'est à lui que vous la donnerez.

Là-dessus ton père s'emporta vivement. Il traita la proposition d'absurde et de ridicule. Quoi! mylord, dit-il, un homme d'honneur comme vous peut-il seulement penser que le dernier rejeton d'une famille illustre aille éteindre ou dégrader son nom dans celui d'un quidam sans asile, et réduit à vivre d'aumônes?... Arrêtez, interrompit Edouard ; vous parlez de mon ami , songez que je prends pour moi tous les outrages qui lui sont faits en ma présence, et que les noms injurieux à un homme d'honneur le sont encore plus à celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous les hobereaux de l'Europe , et je vous défie de trouver aucun moyen plus honorable d'aller à la fortune que les hommages de lestime et les dons de l'amitié. Si le gendre que je vous propose ne compte point, comme vous, une longue suite d'aïeux toujours incertains , il sera le fondement et l'honneur de sa maison , comme votre premier ancêtre le fut de la vôtre. Vous seriez-vous donc tenu pour déshonoré par l'alliance du chef de votre famille, et ce mépris ne rejaillirait-il pas sur vous-mêmc?^ Combien de grands noms retomberaient dans l'oubli , si l'on ne^ tenait compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable 1 Jugeons du passé par le présent : sur deux ou trois citoyens qui s'illustrent par des moyens honnêtes, mille coquins anoblissent tous les jours leur famille ; et que prouvera cette noblesse dont leurs descendants seront si tiers , sinon les vols et l'iufamie de leur ancêtre ' ? On voit , je l'avoue , beaucoup de raal-

' Les k'itres de noblesse sont rares en ce siècle, et même elles y ont été

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