‹ La nouvelle HéloïseChapitre 91 sur 214 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

honnêtes gens parmi les roturiers; mais il y a toujours vingt à parier contre un qu'un gentilhomme descend d'un fripon. Laissons, si vous voulez , l'origine à part , et pesons le mérite et les services. Vous avez porté les armes chez un prince étranger, son père les a portées gratuitement pour la patrie. Si vous avez bien ser\ i , vous avez été bien payé ; et quelque honneur que vous ayez acquis à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore plus que vous.

De quoi s'honore donc, continua mylord Edouard, celte noblesse dont vous êtes si fier .' Que fait-telle pour la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain ? Mortelle ennemie des lois et de la liberté, qu'a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille , si ce n'est la force de la tyrannie et l'oppression des peuples? Osez-vous dans une république vous honorer d'un état destructeur des vertus et de l'humanité, d'un état où l'on se vante de l'esclaviige, et où l'on rougit d'être homme? Lisez les annales de votre patrie ' : en quoi votre ordre a-t-il bien mérité d'elle? quels nobles comptez-vous parmi ses libérateurs ? Les Furls , les Tell, les Stouffachcr , étaient-ils gentilshommes? Quelle est donc c«tte gloire insensée dont vous faites tant de bruit? Celle de servir un homme , et d'être à charge à l'État.

Conçois, ma chère, ce que je souffrais de voir cet honnête homme nuire ainsi par une àpreté déplacée aux intérêts de l'ami qu'il voulait servir. En effet, ton père, irrité par tant d'invectives piquantes quoique générales, se mil à les repousser par des personnalités. IldilncUemont à mylord Edouard que jamais homme de sa condition n'avait tenu les propos qui venaient de lui échapper. Ne plaidez point inutilement la cause d'autrui, ajouta-t-il d'un ton brusque ; tout grand seigneur que vous êtes, je doute que vous puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en question. Vous demandez ma fille pour votre ami prétendu , sans savoir si vousmême seriez bon pour elle; et je connais assez la noblesse d'Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre.

Pardieu! dit mylord, quoi que vous pensiez de moi, je serais

illustrées au moins une fois. Mais quant à la noblesse qui s'acquiert à prix d'argent, et qu'on aclielte avec des cliarges, tout ce que j'y vois de plus honorable est le privitége de n'être pas pendu.

' Il y a ici beaucoup d'inexactitude. L^e pays de Vaud n'a jamais fait partie de la Suisse : c'est une conquête des Bernois ; et ses habitants ne sont ni citoyens, ni libres, mais sujets.

bien fâché Je n'avoir d'aulre preuve de mon mérite que celui d'un homme mort depuis cinq cents ans. Si vous connaissez la noblesse d'Angleterre , vous savez qu'elle est la plus éclairée, la mieux instruite , la plus sage et la plus brave de lEuropc : avec cola, je n'ai pas besoin de chercher si elle est la plus antique ; car , quand ou parle de ce qu'elle est , il n'est pas question de ce qu'elle fut. • Nous ne sommes point , il est vrai , les esclaves du prince , mais ses amis; ni les tyrans du peuple, mais ses chefs. Garants de la liberté, soutiens de la patrie et appuis du trône, nous formons un invincible équilibre entre le peuple et le roi. No're premier devoir est envers la nation , le second envers celui qui la gouverne : ce n'est pas sa volonté mais son droit que nous consultons. Ministres suprêmes des lois dans la chambre des pairs , quelquefois même législateurs, nous rendons également justice au peuple et au roi, et nous ne souffrons point que personne dise , Dieu ci mon épce, mais seulement, Dieu et mon droit.

Voilà, monsieur, continua-t-il , quelle est cette noblesse respectable, ancienne autant qu'aucune autre, mais plus fière de son mérite que de ses ancêtres, et dont vous parlez sans la connaître. Je ne suis point le dernier en rang dans cet ord e illustre, et crois, malgré vos prétentions , vous valoir à tous égards. J'ai une soeur à marier ; elle est noble , jeune , aimable, riche; elle ne code à Julie que par les qualités que vous comptez pour rien. Si quiconque a senti les charmes de votre tille pouvait tourner ailleurs ses yeux et son cœur, quel honneur je me ferais d'accepter avec rien, pour mon beau-frère, celui que je vous propose pour gendre avec la moitié de mou bien !

Je connus à la réplique de ton père que cette conversation ne faisait que l'aigrir; et, quoique pénétrée d'admiration pour la générosité de mylord Edouard , je sentis qu'un homme aussi peu liant que lui n'était propre (ju'à ruiner à jamais la négociation qu'il avait entreprise. Je me hâtai donc de rentrer avant que les choses allassent plus loin. Mon retour fit rompre cet entretien, et l'on se sépara le moment d'après assez froidement. Quant à mon père, je trouvai qu'il se comportait très-bien dans ce démêlé. 11 a[)puya d'abord avec intérêt la proposition ; mais voyant que ton père n'y voulait point entendre, et que la dispute commençait à s'animer , il se retourna , comme de raison , du parti de son beaufrère ; et, en interrompant à pro|«ij; l'un et l'autre par des discours

l'HtMiLint; l'AJvriE. isi

modérés , il les rcliiil tous deux dans des bornes dont ils seraient vraisemblablement sortis s'ils fussent restés tète à tétc. Après leiir départ , il me fil confidence de ce qui venait de se passer ; el comme je prévis où il en allait venir, je me hâtai de lui dire que les choses étant en cet état, il ne convenait plus (jue la personne en question le vit si souvent ici , et qu'il ne conviendrait pas même qu'il y vint du tout , si ce n'était faire une espèce d'affront à M. d'Orbe, dont il était l'ami ; mais que je le prierais de l'amener plus rarement, ainsi que mylord Edouard. C'est, ma chère, tout ce que j'ai pu faire de mieux pour ne leur pas fermer tout à fait ma porte.

Ce n'est pas tout ; la crise où je te vois me force à revenir sur mes avis précédents. L'affaire de mylord Edouard et de ton ami a fait par la ville tout l'éclat auquel on devait s'attendre. Quoique M. d'Orbe ait gardé le secret sur le fond de la querelle, trop d'indices le décèlent pour qu'il puisse rester caché. On soupçonne , on conjecture , on te nomme : le rapport du guet n'est pas si bien étouffé qu'on ne s'en souvienne , el tu n'ignores pas qu'aux yeux du public la vérité soupçonnée est bien près de l'évidence. Tout ce que je puis te dire pour ta consolation , c'est qu'en général on approuve ton choix , et qu'on verrait avec plaisir l'union d'un si charmant couple; ce qui me confirme que ton ami s'est bien comporté dans ce pays , et n'y est guère moins aimé que toi. Mais (jue fait la voix publique à ton inflexible père? Tous ces bruits lui sont panenus ou lui vont parvenir, et je frémis de l'effet qu'ils peuvent produu"e , si tu ne te hâtes de prévenir sa colère. Tu dois l'attendre de sa part à une explication terrible pour toi-même, et peut-être à pis encore pour ton ami : non que je pense qu'il veuille à son âge se mesurer avec un jeune homme qu'il ne croit pas digne de son épée; mais le pouvoir qu'il a dans la ville lui fournirait , s'il le voulait , mille moyens de lui faire un mauvais parti , et il est à craindre que sa fureur ne lui en inspire la volonté.

Je t'en conjure à genoux , ma douce amie , songe aux dangcis qui t'environnent , et dont le risque augmente à chaque instant. Un bonheur inoui t'a préservée jusqu'à présent au milieu de tout cela; tandis qu'il on est temps encore , mets le sceau de la prudence au mystère de tes amours, et ne pousse pas à bout la fortune, de peur qu'elle n'enveloppe dans les malheurs celui qui les aura causés. Crois-moi , mon ange , l'avenir est incertain ;

mille événements peuvent , avec le temps , offrir des ressources inespérées ; mais quant à présent , je le l'ai dit et le répète plus fortement , éloigne ton ami , ou tu es perdue.

IXriI. — DE JULIE A CLAIRE,

Tout ce que tu avais prévu , ma chère , est arrivé. Hier, une heure après notre retour, mon père entra dans la chambre de ma mère, les yeux étincelants, le visage enflammé, dans un état, en un mol, où je ne l'avais jamais vu. Je compris d'abord qu'il venait d'avoir qucrcllo, ou qu'il allait la chercher; et ma conscience agitée me fit trembler d'avance.

Il commença par apostropher vivement , mais en général , les mères de famille qui appellent indiscrètement chez elles déjeunes gens sans état et sans nom, dont le commerce n'attire que honte et déshonneur à celles qui les écoulent. Ensuite voyant que cela ne suffisait pas pour arracher quehiue réponse d'une femme intimidée , il cita sans ménagement en exemple ce qui s'était passé dans noire maison depuis qu'on y avait introduit un prétendu bel esprit , un diseur de riens , plus propre à corrompre une fille sage, qu'à lui donner aucune bonne instruction. Ma mère, qui vit qu'elle gagnerait peu de chose à se taire , l'arrêta sur ce mol de corruption , et lui demanda ce qu'il trouvait dans la conduite ou dans la réputation de l'honnête homme dont il parlait , qui pût autoriser de pareils soupçons. Je n'ai pas cru , ajouta-t-elle , que l'esprit et le mérite fussent des titres d'exclusion dans la société. A qui donc faudra-t-il ouvrir votre maison , si les talents et les mœurs n'en obtiennent pas l'entrée P A des gens sortables, madame, reprit-il en colère , qui puissent réparer l'honneur d'une fille quand ils l'ont offensée. Non , dit-elle , mais à des gens de bien qui ne l'offensent point. Apprenez, dit-il , que c'est offenser l'honneur d'une maison que d'oser en solliciter l'alliance sans titres pour l'obtenir. Loin de voir en cela , dit ma mère , une offense , je n'y vois , au contraire, qu'un témoignage d'estime. D'ailleurs, je ne sache point que celui contre qui vous vous emportez ail rien fait de semblable à votre égard. Il l'a fait, madame , et fera pis encore si je n'y mets ordre; miis je veillerai, n'en douiez pas, aux soins que vous remplissez si mal.

Alors commença une dangereuse allercation qui m'apprit que

Page 1