PREMIÈRE PARTIE
chail ses bras paternels de se livrer à ces douces étreintes. Une certaine gravite qu'on n'osait quitter, une certaine confusion qu'on n'osait vaincre, mettaient entre un pcre et sa fille ce charmant embarras que la pudeur et l'amour donnent aux amants ; tandis qu'une tendre rat-re, transportée d'aise, dévorait en secret un si doux spectacle. Je voyais , je sentais tout cela , mon ange, et ne pus tenir plus longtemps à l'attendrissement qui me gagnait. Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou démon père; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dans un instant il fut couvert de mes baisers et inondé de mes larmes ; je sentis à celles qui lui coulaient des yeux qu'il était lui-même soulagé d'une grande peine : ma mère vint partager nos transports. Douce et paisible innocence , tu manquas seule à mou cœur, pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux moment de ma vie!
Ce matin , la lassitude et le ressentiment de ma chute m'ayanl retenue au lit un peu tard , mon père est entré dans ma chambre avant que je fus^e levée; il s'est assis à côté de mon lit en s'informant tendrement de ma santé ; il a pris une de mes mains dans les siennes , il s'est abaissé jusqu'à la baiser plusieurs fois en m'appelant sa chère fille, et me témoignant du regret de son emportement. Pour moi, je lui ai dit , et je le pense, que je serais trop heureuse d'être battue tous les jours au même prix , et qu'il n'y a point de traitement si rude qu'une seule de ses caresses n'efface au fond de mon cœur.
Après cela, prenant un ton plus grave , il m'a remise sur le sujet d'hier, et m'a signifié sa volonté en termes honnêtes, mais précis. Vous savez , m'a-t-il dit , à qui je vous destine ; je vous l'ai déclaré dès mon arrivée , et ne changerai jamais d'intention sur ce point. Quant à l'homme dont m'a parlé mylord Edouard , quoique je ne lui dispute point le mérite que tout le monde lui trouve, je ne sais s'il a conçu de lui-même le ridicule espoir de s'allier à moi , ou si quelqu'un a pu le lui inspirer; mais quand je n'aurais personne en Mie, et qu'il aurait toutes les guinées de l'Angleterre, soyez sûre que je n'accepterais jamais un tel gendre. Je vous défends de le voir et de lui parler de votre vie , et cela autant pour la sûreté de la sienne que pour votre honneur. Quoique je me sois toujours senti peu d'inclination pour lui , je le ha'S , surtout à pr»!sent , pour les excès qu'il m'a fait commettre, et ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.
A ces mots , il est sorti sans attendre ma réponse , et presque avec le même air de sévérité qu'il venait de se reprocher. Ah! ma cousine, quels monstres d'enfer sont ces préjugés qui • dépravent les meilleurs cœurs, et font taire à chaque instant la nature !
Voilà, ma Claire, comment s'est passée l'explication que tu avais prévue, et dont je n'ai pu comprendre la cause jusqu'à ce que ta lettre me l'ait apprise. Je ne puis bien te dire quelle révolution s'est faite en moi , mais depuis ce moment je me trouve changée; il me semble que je tourne les yeux avec plus de regret sur l'heureux temps où je vivais tranquille et contente au sein de ma famille , et que je sens augmenter le sentiment de ma faute avec celui des biens qu'elle m'a fait perdre. Dis, cruelle, dis-le-moi si tu l'oses , le temps de l'amour serait-il passé, et faut-il ne se plus revoir? Ah ! sens-tu bien tout ce qu'il y a de sombre et d'horrible dans cette funeste idée? Cependant l'ordre de mon père est précis, Ic/danger de mon amant est certain. Sais tu ce qui résulte en moi de tant de mouvements opposés qui s'entre-détruisent? Une sorte de stupidité qui me rend l'âme presque insensible, et ne me laisse l'usage ni des passions ni de la raison. Le moment est critique , tu me l'as dit et je le sens ; cependant je ne fus jamais moins «n état de me conduire. J'ai voulu tenter vingt fois d'écrire à celui que j'aime , je suis prèle à m'évanouir à chaque ligne , et n'en saurai« tracer deux de suite. Il ne me reste que toi , ma douce amie : daigne penser , parler, agir pour moi ; je remets mon sort en tes mains; quelque parti que lu prennes, je confirme d'avance tout ce que tu feras; je confie à ton amitié ce pouvoir funeste que l'amour m'a vendu si cher. Sépare-moi pour jamais de moi-même, donne-moi la mort s'il faut que je meure , mais ne me force pas à me percer le cœur de ma propre main.
0 mon ange ! ma protectrice ! quel horrible emploi je te laisse ! Auras-tu le courage de l'exercer? sauras-tu bien en adoucir la barbarie ? Hélas ! ce n'est pas mon cœur seul qu'il faut déchirer. Claire, tule sais, tu le sais, commentje suis aimée! je n'ai pas même la consolation d'être la plus à i)laindre. De grâce , fais parler mon cœur par ta bouche ; pénètre le tien de la tendre commisération de l'amour ; console un infortuné ; dis-lui cent fois. . . Ah ! dis-lui. . . Ne crois-tu pas, chère amie , que , malgré tous les préjugés , tous les obstacles , tous les revers, le ciel nous a faits l'un pour l'au-