SCENE PREMIÈRE
LOUISE, DENIS. Louise, en toilette sombre, chapeau et voilette, entre brusquement et va s'asseoir sur un fauteuil devant le bureau. Denis la suit. Cest un vieux domestique, carré d'épaules, à figure glabre, cheveux grisonnants.
Si monsieur Cormier n'y est pas, j'attendrai... Voilà tout...
DENIS, très paternel.
Bien, bien, ma petite... Ce n'est pas l'habitude
que les dames qui ont affaire à monsieur l'altendent ici... Vous avez une façon de couiùr à la première porte que vous voyez !... Nous sommes dans la salle de travail, les étrangers ne peuvent pas s'y installer comme en pays conquis... Vous y viendrez à votre tour... Allons, soyez bien mignonne, et suivez-moi dans le salon d'attente.
LOUISE
Je ne sais pas pour qui vous me prenez... Monsieur Cormier ne vous grondera pas, j'en réponds !
DENIS
Pardi ! INIonsieur sait bien que si je vous supporte ici, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. J'ai resté quinze ans à La Salpêtrière avant d'entrer chez lui et il ne ferait pas une expérience sans m'appeler. On n'en ti'ouverait pas beaucoup pour avoir comme moi le maniement des petites femmes nerveuses. C'est pour cela qu'il faut obéir au vieux, bien gt^ntîment, comme si ce serait monsieur luimême. Pas de cachotteries avec moi : je suis prévenu de votre visite! '^'^^^-J^^^t LOUISE, Stupéfaite.
Prévenu ?
DENIS
Monsieur m'a raconté toute votre histoire; ainsi...
LOUISE
J'ai une histoire?
DENIS
Vous vous appelez Hortense, native de Chevreuse,
f..\ NOUVELLE IDOLE 39
OÙ VOUS habitez.,. Depuis deux ans vous êtes possédée du diable. Il ne vous tient pas toujours, mais quand il vous tient, il vous tient bien. Vous avez d'horinbles crises pendant lesquelles le démon est censé vous torturer de toutes les manières. Vous savez à peine lire et écrire, une illettrée, quoi ! eh bien, pendant vos accès, on peut vous parler latin, vous répondez comme un curé. Ah, j'oubliais ! Vous êtes aveugle de l'œil droit.
LOUISE
Aveugle, moi, de l'œil droit ?
DF.XIS
Oui, du moins à l'état normal, car, pendant \oz crises, vous y voyez des deux yeux.
LOUISR
Vous vous trompez. Mes deux yeux sont continuellement parfaits.
DENIS
Bah!... Pourtant monsieur m'a dit que le droit...
LOUISE
C'est donc possible, qu'une fcmine so cl tout à coup se mette à y voir pendant une crise ?
DENIS
Oh ! il ne faut pas vous épater pour hi peu. Kou3 avons mieux que ça. Léonie, par exemple ! Attendez que je vous montre son portrait, [fl va dccrochcr un dadre contenant une collection cViinc quarantaine de portraits de feni)nes, parmi lesquels il en cliercJie un qu'il montre à Louise.) Telle que vous la voyez, elle est aveugle.
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LOUISE, examinant le portrait.
Avec ces beaux yeux-là ?
DEMS, avec importance.
Complètement aveugle. Cécité hystérique, qu'on appelle... Lorsqu'elle vient ici, on la conduit par la main; mais monsieur n'a qu'à l'endormir. Aussitô'^ qu'elle est en état de somnambulisme, il lui commande de retourner à la maison : alors elle y va, toute seule, sans hésitation, sans demander son chemin à personne. Un chemin qu'elle n"a jamais parcouru qu'avec les yeux morts !
LOUISE
Je ne comprends pas : Monsieur n'a qu'à l'endormir ?
DENIS
Ah çà, d'oiî sortez-vous ? Vous ne me ferez pas croire qu'on ne vous a jamais endormie ?
C'est pourtant la vérité.
DENIS
Eh bien, ça vous arrivera pas plus tard que tout à l'heure. Dès qu'on nous adresse une femme qui présente des phénomènes, la première chose à faire c'est de l'endormir et de voir comment elle se comporte à l'état de somnambulisme.
LOUISE
C'est-à-dire qu'on l'endort, et puis qu'on la fait parler, agir ?
DENIS
Justement.
LOUISE
Et qu'est-ce qu'on clécou\re?
DENIS, fli'cc importance.
Une drôle de comédie, allez ! Vous devez savoir que les femmes dont il s'agit ont toutes sur le corps des régions insensibles. Chez les unes ce sont simplement des points que l'on cherche en les piquant avec des aiguilles jusqu'à ce qu'on rencontre une place où ça ne fasse pas mal ; chez d'autres, cela va jusqu'à la paralysie d'un membre. Endormez ces femmes, faites-en des somnambules, et aussitôt toutes leurs infirmités disparaissent : un œil mort y voit pire que celui d'un lynx, une main raide comme du marbre jouerait du piano, et les places qu'on pouvait piquer sans douleur deviennent aussi chatouilleuses que des plantes de pieds : voilà pour le corps. Quant à l'âme, les changements sont encore bien plus extraordinaires, et ça pour un bout de peau souvent pas plus grand qu'une pièce de cent sous qui reprend des nerfs... C'est une personne toute nouvelle qui se déclare. Le prochain livre de monsieur sera là-dessus. [Prenant une p/iotograp/iie.) Tenez, voyez cette grande femme brune ; c'est une Bretonne de trente ans, nommée Valéi'ie. Hier, après l'avoir endormie, monsieur lui a suggéré qu'elle était enco.'e à l'âge de dix ans, et puis nous nous sommes cachés dans la chambre à côté pour voir ce qu'elle ferait.. Pendant plus de trois heures, nous l'avons observée changée en petite fille, jouant, riant, absolument comme une gosse. Je n'avais qu'à frapper contre le
mur, elle se cachait sous la table en criant que Croque-Mitaine venait la prendre. A la fin elle câlinait sa maman, et nous savons qu elle est morte depuis longtemps. Cela produisait tout de même une drôle d'impression.
LOUISE
Je n'en doute pas.
DEMS
M. le docteur Donnât, de l'Institut, qui vient souvent travailler avec mon maître, est entré pendant qu'elle s'amusait à faire des petits pâtés de sable. Depuis longtemps elle connaît M. Donnât ; cela n'empêche qu'elle l'a pris pour un violoniste qui donnait des leçons d'accompagnement à sa mère . Elle lui a demandé de la moucher. Du reste, une autre femme, nommée Berlhe, me déleste au point qu'un jour elle m'a flanqué une gifle au moment où on allait l'endormir. A peine endormie, la voilà qui me prend si fort en amitié, qu'elle me propose de coucher avec elle... C'est pour dire !...
LOUISE, ironique.
Charmante personne !
DENIS
Patience ! Attendons ce que vous raconterez dans une heure.
LOUISE, montrant les portraits.
Et toutes ces créatures sont des malades qu'on endort à volonté pour en faire des machines à pleurer ou à rire ?
DENIS
Maïs oui, ce sont des sujets de monsieur, des collègues à vous maintenant. [Se frappant le front.) Ah I mais... j'y pense!... Parfaitement! Je sais à quoi m'en tenir sur votre cas. Monsieur a dû vous mettre en somnambulisme chez vous. Bien entendu vous n'en savez rien, c'est tout simple ! Mais, pour moi, vous agissez en ce moment comme une somnambule. En insistant pour entrer, vous obéissiez certainement à une suggestion, sans cela, vous qui avez l'air timide et bien élevé, vous ne m'auriez pas ainsi bousculé ! Aussi, comme je me doutais du coup, j'ai eu bien soin de ne pas vous contrarier. Je ne tenais pas à vous avoir sur les bras avec la grande crise.